Batman v Superman: Dawn of Justice

La célébration en grande pompe du 80e anniversaire de l’homme de demain sur Superpouvoir est aussi l’occasion de nous interroger sur sa relation avec le chevalier noir, dont il est peut-être autant le meilleur super-vilain que le meilleur ami.

Cette idée peut paraître paradoxale. Nous avons tous à l’esprit des affrontements entre l’homme d’acier et le chevalier noir, mais la plupart avaient pour moteur la méconnaissance (et donc la méfiance) mutuelle des deux personnages ou leur perte de contrôle (hypnose, implant cérébral, kryptonite noire…), tandis que dans un état d’esprit libéré de toute ignorance ou emprise, les deux super-héros sont habituellement les deux meilleurs amis du monde, connaissant l’identité secrète, le repaire et l’entourage l’un de l’autre, parfaitement confiants dans la capacité de leur ami à toujours agir au mieux.

Super-rencontre

Ils avaient d’abord été réunis sur la couverture d’une anthologie d’aventures séparées, avant de se rencontrer pour la première fois à la radio dans Les Aventures de Superman le 2 mars 1945. Cela fonctionne, dramatiquement et commercialement, au point que Batman reviendra plusieurs fois dans l’émission. Or après la Seconde Guerre mondiale, les ventes super-héroïques périclitent, les intrigues toujours plus fantasques sont loin de satisfaire le lectorat, et la décision est prise de poursuivre le team-up  des deux héros dans les comics, d’abord en juin 1952 avec « The Mightiest Team in the World » (Superman #76), puis dans une revue dédiée, World’s Finest Comics.Superman Batman Anthologie

Le jeune lecteur que l’on invitait à s’identifier au jeune Dick Grayson, infortuné par excellence accédant à l’immense honneur d’une association avec Batman, recevait la nouvelle invitation à s’identifier à Batman, l’homme si classe qu’il combattait le crime à égalité avec un extra-terrestre presque divin. Le regroupement des deux noms les plus vendeurs de DC Comics assurait d’ailleurs un coup de projecteur bienvenu et une possibilité de renouveler des histoires qui peinaient parfois à innover. Une belle intuition psychologique, un beau ressort dramatique, un beau coup marketing.

Pourtant, derrière l’argument marketing, la conjonction de l’Ange de Metropolis et du Protecteur de Gotham n’allait pas de soi, et ce d’abord parce que Batman avait été conçu en opposition à Superman, dont les éditeurs cherchaient à poursuivre le succès dans une autre franchise, donc en faisant éventuellement appel à un autre lectorat, et en tout cas en jouant avec un autre imaginaire. Batman serait l’héritier des pulps là où Superman descendait de la science-fiction optimiste qu’affectionnaient Siegel et Shuster. Le premier serait le héros de la nuit, masqué, encapé, tout de noir vêtu et cherchant à effrayer ses ennemis avec son costume animal, là où le deuxième était l’homme de demain, le paladin solaire et constamment souriant.

La jour et la nuit

Cette opposition est particulièrement manifeste si l’on compare les couvertures d’Action Comics #1 et de Detective Comics #27, c’est-à-dire la première couverture montrant Superman et la première montrant Batman. Le premier va de gauche à droite, l’autre de droite à gauche. Le héros qui saute haut est à terre, dans un environnement rural/désertique, celui qui ne sait pas voler est dans les airs, au-dessus des toits, tenant d’une main un grappin accroché à un irréaliste bâtiment hors-champ, et de l’autre un criminel évident. En effet, si tous deux menacent des individus, il n’est pas évident sur la couverture d’Action Comics que le clown flashy est le héros et les hommes effrayés les criminels, et il est amusant que Bob Kane ait cherché à être plus clair avec un personnage plus sombre.

Naturellement, Superman et Batman ne s’opposent pas que sur cette couverture, ou par le fait que l’un soit doté de pouvoirs et l’autre non.

Peu après sa création déjà, Superman avait entamé un virage conservateur, qui s’est creusé avec les années au point d’assimiler le « boy-scout de l’Amérique » aux valeurs d’ordre, de patrie, d’en faire la façade et l’allégorie de l’interventionnisme états-unien. Au contraire, après des années de récupération par la police, Batman n’a cessé de s’opposer toujours davantage aux usurpateurs, aux êtres humains qui depuis l’ombre orientent la société vers leurs intérêts, du criminel évident au politicien. Il y a une logique à ce mouvement : un super-héros aussi puissant que Superman ne pouvait manquer de modifier le monde auquel il appartenait s’il mettait sa force et son intelligence au service de ses convictions socialistes, et cela arrangeait tout le monde, à commencer par les scénaristes, d’en faire l’idiot utile du gouvernement. Après tout, il représentait l’immigré parfait, celui qui arrive d’un monde radicalement différent et change son nom pour un patronyme anglophone parfaitement commun, trouve un emploi modeste pour lequel il doit parfaitement maîtriser sa langue d’adoption et sa culture, se fiance à États-Unienne (qui est, toujours aussi banalement, sa collègue), et prend même pour costume super-héroïque les couleurs du drapeau, et pour pseudonyme un mot bien anglais, comme s’il reniait entièrement son origine kryptonienne. Un être que l’on verrait mieux défendre l’establishment que s’attaquer aux lobbys d’armement, aux sénateurs corrompus et aux hommes qui exploitent les immigrés clandestins dans des fermes mexicaines.

Batman représente dans son principe-même les ambiguïtés du super-héroïsme : voilà un citoyen États-Unien honorable, appartenant à son élite l(e WASP), qui bafoue la loi tous les soirs en dissimulant son identité pour faire le travail de la police, sans mandat et sans limites, jouant sur la terreur plutôt que sur la force paisible et contrôlée du chevalier lumineux. Qu’un homme pareil soit le bras droit des institutions gouvernementales est un contre-sens, et son expansion naturelle devait se faire contre ces institutions avec lesquelles il rivalise, qui cherchent à l’empêcher de remplir sa mission et peuvent s’avérer aussi corrompues que les pires criminels. Par ailleurs, son traumatisme d’enfance le fait renoncer à tous les plaisirs de la fortune. Le playboy millionnaire n’est en effet que le masque de Batman, le super-héros qui a décidé de faire payer au monde l’injustice qu’il a subie. Bruce Wayne n’est là que pour éloigner les soupçons, éventuellement pour enquêter, pour gagner l’argent qui permettra à Batman d’améliorer son arsenal. Paradoxalement, le privilégie cache son identité à la police, dont il s’attire la méfiance, les menaces et des coups de feu légitimes – après tout, il court-circuite leurs opérations, contamine des scènes de crime, s’accapare des preuves, brutalise les criminels, et ce sans aucun droit ni mandat.

Superman et Batman sont dotés d’un sens moral et d’une acceptation du sacrifice que l’on ne saurait qualifier que de christique. Peut-être que l’un veut plutôt sauver les hommes des menaces extérieures et l’autre d’eux-mêmes, peut-être qu’ils ne sont pas tout à fait d’accord sur les méthodes à employer, et peut-être même que leur vision de la société diverge un peu, mais tous deux sont inconditionnellement et indéniablement serviteurs du Bien, jusqu’au sacrifice de tout ce qui pourrait leur permettre de s’épanouir individuellement (confort matériel, vie familiale et sentimentale…). Cependant, là où il est évident que Superman vivrait très bien avec Lane une vie humaine dans un monde libéré du Mal, Batman ne vit que pour être Batman, et souffrirait sans doute de ne plus trouver ce sens à sa vie. Il trouve dans son sacrifice du plaisir et un but qui le définissent entièrement, sa seule raison d’être, et n’est pas moins sincère ni profondément bienveillant pour autant. Ils ont ainsi plus de raisons d’être les meilleurs amis du monde que n’importe quel autre duo de super-héros, et plus de raisons d’être les pires des antagonistes – cela tombe bien, leur relation est passée par les deux phases, et trouve globalement un équilibre aujourd’hui dans une méfiance amicale réciproque. Or l’allégorie de l’idéalisme béat et celle de l’oxymorique idéalisme pragmatique ne pouvaient manquer d’être un jour mis face à leurs contradictions, et quel meilleur moyen d’opérer cette réflexion que de les opposer ?

Confronter Batman à Superman, voilà une idée qui n’était en accord ni avec la ligne éditoriale de DC Comics, ni avec la vision que la société avait du médium, ni avec la censure des années 1950 à 1980. Mais quelle idée parfaite pour renouveler (encore) un comics super-héroïque moribond, d’autant qu’une vague de nouveaux scénaristes affirmait sa légitimité artistique, sa capacité à tenir un discours complexe sur le monde ! Montrer qu’après avoir été les meilleurs amis du monde, Batman et Superman avaient finalement été séparés – par le monde, par la politique, par leur manière de concevoir la justice, et simplement la vie – voilà qui changerait à jamais la face du comics.

Superman Batman Miller

Le plus stimulant des super-vilains

Quand Frank Miller réalise The Dark Knight Returns en 1986, il prend nettement parti pour Batman. Même s’il s’est toujours défendu de l’avoir érigé en modèle idéologique, sa manière de le présenter, de le faire évoluer, de le dessiner, le mettent constamment en lumière. Là où Superman n’est plus que le pantin d’un régime autoritaire, qu’il n’approuve pas mais qu’il soutient faute de pouvoir faire une proposition politique plus satisfaisante, Batman est le résistant. L’inversion des valeurs est patente, c’est Superman qui est devenu l’homme du compromis, tandis que Batman est l’idéaliste qui ira jusqu’au bout de l’anarchie pour sauver Gotham. Pour opposer Batman à Superman, Miller n’a pas besoin de modifier la continuité en imaginant l’atterrissage de Superman en Ukraine, ou de partir d’une prémisse aussi brutale que l’assassinat par un Superman drogué de Lois Lane enceinte, la destruction nucléaire de Metropolis, ou la guérison psychiatrique du Joker. Les personnages et le monde n’ont qu’à être fidèles à eux-mêmes.

C’est donc au chevalier noir que le lecteur est appelé à s’identifier, au moins en tant que moteur de l’action si ce n’est en tant que modèle moral. Quand le dieu se soumet à un État crypto-fasciste, l’homme qui sort de sa retraite pour s’opposer à toutes les puissances établies suscite nécessairement une forme d’admiration. Batman n’est pourtant pas plus « réaliste » à proprement parler, son argent, sa force, sont très éloignés des standards humains, mais du moins son sens moral s’appuie-t-il sur le monde réel, tandis que la puissance de l’homme d’acier le place dans une sphère axiologique plus difficile à appréhender. On peut tenter de se demander comment Batman agirait pour guider son action, mais savoir ce que ferait Superman ne nous avancerait concrètement à rien, le personnage ayant simplement des limites trop différentes de celles de son lecteur humain.

Si les États-Unis, dans un contexte de Guerre Froide, décidaient d’interdire radicalement les actions super-héroïques exécutées sans mandat gouvernemental, comment réagiraient les deux héros ? Très probablement comme Iron Man et Cap : le premier se soumettrait à l’État, y voyant la seule manière de continuer de contribuer à l’équilibre social sans s’opposer frontalement à la loi, et défendrait évidemment les intérêts États-Uniens contre l’Union Soviétique, tandis que le deuxième entrerait dans une clandestinité parfaitement cohérente avec sa vision cynique de l’État et un parcours toujours marqué par le secret et une violence à la lisière du terrorisme.

L’iconographie de The Dark Knight Returns renforce ces prises de position : Batman renonce au logo jaune « New Look » pour se fondre dans l’ombre, sauf dans la scène mémorable où il cèdera au tape-à-l’oeil avec une armure massive ; Superman est d’abord montré par un drapeau américain se transformant progressivement dans son logo, puis apparaît fièrement, le regard haut, le vent dans les cheveux, près d’un rapace enserrant une petite souris grise. Dans le dessin animé, il aura un pygargue à tête blanche (l’animal emblématique des États-Unis) sur le bras, clair à défaut d’être subtil.

The Dark Knight Superman faucon

La seule solution pour résoudre leur antagonisme profond semble être un duel à mort, et Superman comprend vite qu’il ne convaincra pas Batman de rejoindre son camp. Malgré la déverrouillée qu’il lui inflige, Batman ne tue pas son adversaire, et est soudain pris d’une crise cardiaque. Superman se rend à son enterrement, et entendant le réveil d’un cœur, comprend qu’il s’agissait d’un stratagème. Plutôt que de le dénoncer, il adresse un clin d’oeil à Carrie Kelly/Robin. Qu’ils s’épargnent l’un l’autre n’a pourtant aucun sens : leur antagonisme idéologique et personnel n’est pas résolu. Mais Superman a toujours épargné Luthor, Batman le Joker, et les comics veulent véhiculer l’idée que préserver la vie de ses ennemis est une des plus grandes preuves d’héroïsme. Surtout, Miller n’est pas de ceux qui croient que des coups de poing apportent une résolution satisfaisante à un débat profond. À la fin facile, il préfère l’humaniste aspérité d’une amitié irrationnelle, et d’autant plus belle, entre ces les archennemis.

Il n’est pas anodin que Miller ait à nouveau exploré leur relation conflictuelle dans The Dark Knight Strikes Again et Master Race, que ce soit ce même schéma d’opposition qui ait été repris par Mark Millar dans Red Son, ou par les scénaristes du jeu (puis du comics) Injustice, et qui avait tant fasciné au moment de la sortie de Batman v Superman. Que Batman conçoive OMAC pour se prémunir contre la potentielle menace des Dieux, qu’il porte toujours sur lui de la kryptonite au cas où. Que ses amis de la Ligue lui effacent la mémoire. Il est paranoïaque mais a souvent raison, et incarne en cela un ultime rempart de l’humanité pour le jour où ses protecteurs se retourneraient contre elle (ce dont, dans le monde des comics, on n’est jamais à l’abri).

Lord Acton avait écrit que « le pouvoir absolu corrompt absolument », et il y a une féroce ironie comme une féroce logique à imaginer Superman corrompu par son propre pouvoir et par son propre idéal. C’est précisément parce qu’il est traditionnellement le plus positif des héros de DC Comics et le meilleur ami de Batman que ce retournement recèle une force proprement esthétique, dépassant le psychologique ou le politique pour confiner à une forme de sublime. Frères ennemis, homme contre Dieu, conception du Bien contre conception du Bien, leur duel (la résistance de l’un à l’omnipotence de l’autre) joue sur les structures dramatiques les plus élevées, suscite surprise, tension, mélancolie, et parfois même réflexion. Le Joker n’est que la némésis de Batman, Superman est son meilleur ennemi.

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