Superman Lives de Tim Burton avec Nicolas Cage

À l’orée des années 80, Superman et DC Comics  ploient sous le poids d’une continuité complexe, faite d’une multitude de Terres parallèles et d’autant de  différentes versions de personnages. Il est décidé de procéder à un grand nettoyage, sous la forme de la maxi-série Crisis on Infinite Earths qui remet les compteurs à zéro. C’est au grand John Byrne qu’on confie la tâche de remodeler et de moderniser le dernier Kryptonien. Pour pouvoir mieux le tuer, quelques années après.

Le règne de Superman

Superman est mort et  la nouvelle fait grand bruit. Peu au fait des méthodes marketing des éditeurs de comic-books (où la mort n’est jamais qu’un problème temporaire), les plus grands organes de presse américains et internationaux se font l’écho et s’émeuvent de la mort de l’icône super-héroïque, donnant un retentissement à l’événement que même DC n’avait pas prévu. Ce Superman vol.2 #75 atteint ainsi des records de vente, qu’on évalue à six millions d’exemplaires, bien aidées, il est vrai, par la bulle spéculative qui entoure alors les comic-books. En effet, en 1992, un exemplaire d’Action Comics #1 s’était vendu à 82 500 dollars chez Sotheby’s attirant l’attention de tout une frange de clientèle, plus avide d’acheter un bouquin qui pourrait prendre de la valeur que de lire le sacrifice héroïque du fils de Krypton.

Néanmoins, les résultats sont là et la storylineDeath of Superman” devient un classique instantané. DC Comics pousse le vice jusqu’à interrompre toutes les séries pendant trois mois, histoire de bien faire mariner le public. En avril 1993, les quatre séries mensuelles font leur retour, mais toujours pas de Superman à l’horizon. A la place, quatre remplaçants qui se réclament plus ou moins de l’héritage du héros décédé. Dans Superman, on suit les pérégrinations d’un Cyborg Superman et dans Action Comics, celles d’un Last Son of Krypton aux méthodes expéditives. Dans Superman: Man of Steel, John Henry Irons conçoit une armure de métal portant l’emblème du héros disparu et dans Adventures of Superman, c’est un jeune adolescent rebelle qui parcourt les rues de Metropolis. Aucun d’entre eux n’est bien sûr le vrai Superman et lorsque l’authentique revient enfin d’entre les morts, le tri se fait rapidement: les deux premiers sont en fait des super-vilains (mais l’un des deux se réformera), tandis que les deux autres sont d’authentiques héros qui vont devenir des alliés fidèles. John Henry Irons devient Steel tandis que l’adolescent rebelle s’avère être un clone de Superman qu’on surnommera Superboy.  Steel et Superboy auront même droit à leurs propres séries régulières dans la foulée.

Après la mort de Superman, les prétendants pullulent (Hannigan/Gammill/Guice; DC Comics)

Entre temps, la fameuse série télé qui a tout déclenché atteint les écrans d’ABC en septembre 1993. Loïs & Clark, The New Adventures of Superman s’attache bien plus à la romance entre les deux journalistes qu’aux aventures héroïques de Superman, aidé en cela par le charisme et l’alchimie évidente entre les deux acteurs principaux, Dean Cain et Teri Hatcher.

La couverture du roman tirée de la série résume bien son ton particulièrement peu super-héroïque (Prima Lifestyles).

1996 est l’année du décès de Jerry Siegel. Ces héritiers (son épouse et ses deux enfants) entame une procédure pour récupérer leurs part de droits au terme de la loi de 1976 sur le Copyright qui permet aux créateurs de le faire au bout de 56 ans. La famille Siegel devient ainsi propriétaire de 50 % de Superman. Warner doit de nouveau mettre la main à la poche pour garder l’usage du personnage. Trois millions de dollars, une rente annuelle de 500 000 dollars, 6% des bénéfices d’exploitation, 1% des bénéfices des publications et une couverture sociale plus tard, Warner garde le contrôle de la super-icône.

Car Warner a de grandes ambitions pour le personnage. Grâce aux deux films de Tim Burton et à la série animée de Bruce Timm, Batman est devenu extrêmement populaire et le propriétaire de DC Comics aimerait pouvoir appliquer la même recette à l’Homme d’Acier.  Paul Dini  et Alan Burnett, deux des scénaristes de Batman: The Animated Series, sont chargés de développer une série animée pour l’Ange de Metropolis. La série durera trois saisons, recevant le même accueil positif que sa grande soeur batmanienne. Sur le front du cinéma, ça bouge également. Après une tentative avorté autour d’un scénario de Jonathan Lemkin, Kevin Smith, scénariste et réalisateur qui commence à se faire une certaine réputation sur la scène indépendante (et fan  absolu de comic-books), est chargé d’écrire un script. Celui-ci s’inspire vaguement de Death of Superman et se nomme Superman Lives. Smith se heurte pourtant aux exigences délirantes de Jon Peters, le producteur à qui l’on doit Batman (1989), Batman Returns (1992)et Batman Forever (1995). Celui-ci est plus intéressé par les possibilités de jouets et de produits dérivés que par raconter une véritable histoire. En tout cas, il parvient à convaincre Tim Burton de  réaliser le film et Nicolas Cage (lui aussi grand collectionneur de comic-books) d’interpréter le rôle-titre. Le film est prévu pour 1998 et le soixantième anniversaire du kryptonien, mais Burton impose des réécritures qui gonflent le budget et usent deux scénaristes de plus, tandis que les lubies de Peters font perdre un temps précieux au département  de conception graphique. Voyant la note s’allonger sans fin, Warner sifflera la fin de la récréation.

Nicolas Cage dans un essai de costume pour un Superman venant vraiment d’ailleurs.

Sur le front des comic-books, 1996 est aussi une année importante. Mike Carlin est nommé Executive Editor et doit laisser sa place de responsable à K.C. Carlson, puis à Joey Cavalieri sans que ceux-çi ne modifient grand chose de ce qu’il a mis en place. DC est enfin autorisé à marier Clark et Loïs. L’événement se couple avec le mariage organisé au début de la quatrième saison de la série télévisée et fait l’objet d’un volumineux numéro spécial,  Superman: The Wedding Album.

Quelques mois plus tard, fragilisé par des changements d’horaires intempestifs, Loïs and Clark, The New Adventures of Superman est stoppé, tandis que DC Comics démarre une nouvelle saga où les pouvoirs de Superman sont considérablement augmentés et son look radicalement transformé. Il devient un être bleu électrique et doit composer avec de toutes nouvelles capacités. Superman Blue, comme on l’appelle, voit même apparaître un double de lui-même, Superman Red. Cette intrigue sera conclue idéalement pour les soixante ans du héros dans le spécial Superman Forever, orné d’une couverture d’Alex Ross, peintre qui s’impose depuis la mini-série dystopique Kingdom Come comme un des meilleurs illustrateurs de la puissance mythique de Superman.

Le nouveau look électrique de Superman (Jurgens/Rubinstein; DC Comics)

Somebody Saves Me

Malheureusement, en dépit de toutes ces péripéties, les séries Superman souffrent d’un déficit d’image. Malgré leurs professionnalismes et leur talents, des dessinateurs comme Paul Ryan, Ron Frenz ou Tom Grummett ne soulèvent pas les foules, tandis que le pool de scénaristes a peu évolué en une dizaine d’années. Dan Jurgens, Karl Kesel et Louise Simonson sont toujours là, et même Jerry Ordway revient parfois faire des piges. Pour pallier cette image de classicisme, l’éditorial demande à deux des scénaristes-vedettes de DC Comics de se pencher sur le cas Superman. Grant Morrisson a réanimé la franchise JLA tandis que Mark Waid est auréolé du bon accueil de sa reprise de Flash et surtout de Kingdom Come. Morrison amène avec lui son jeune poulain, Mark Millar, Waid, son ami Tom Peyer. A eux quatre, ils pondent une proposition connue sous le nom de Superman 2000 ou Superman Now!, qui repense profondément le héros, accentuant son caractère extra-terrestre et surhumain, et met fin au mariage entre Clark et Loïs qui a à peine deux ans. La proposition a le soutien d’Eddie Berganza (Teen Titans) qui va devenir le prochain rédacteur de la ligne pour passer le cap des années 2000, mais les instances supérieures bloquent le projet . Deux explications s’affrontent à ce sujet. Mike Carlin aurait pris très personnellement cette nouvelle version qui démonte ce qu’il avait construit durant les années précédentes et aurait bloqué le projet. L’autre explication est que Paul Levitz, directeur de publication de l’époque, ne portait pas Morrison dans son cœur. Toujours est-il que Berganza doit trouver de nouveaux auteurs.

Il recrute Jeph Loeb qui vient de signer Superman For All Seasons, magnifique rétrospective, illustrée par Tim Sale, des premières années de Superman. Il débauche également Joe Casey et Ed McGuiness, co-scénariste et dessinateur de la série Mr. Majestic. Majestic est un succédané de Superman qui, comme le Supreme d’Alan Moore à la même époque, opère un hommage à la période Weisinger. Pour beaucoup de lecteurs, les copies sont plus Superman que Superman. Loeb, Casey et McGuiness, accompagné notamment du scénariste Joe Kelly, vont donc opérer un retour aux sources, ramener sur le devant de la scène le sens de l’émerveillement propre à Superman, quitte à faire revenir l’ancienne Krypton ou même Krypto, le super-chien. Les scénaristes s’interrogeront également sur ce que c’est d’être un symbole super-héroïque dans un monde plus dur et plus complexe. Cela donnera lieu à quelques moments d’anthologie comme l’élection de Lex Luthor au poste de président des Etats-Unis, la confrontation avec l’Elite  ou la saga Our Worlds at War, qui voit la mort de Jonathan Kent.

Dans le domaine d’un retour au classicisme assumé, une nouvelle série Superman/Batman par Loeb et McGuiness remet à l’ordre du jour l’amitié indéfectible qui unit Batman et Superman en 2003.  Peu de temps avant, au début de l’année 2002, les lecteurs  voient la disparition des Triangle Numbers et du système de cross-over permanent. Dorénavant, chaque série consacrée à Superman peut se suivre indépendamment des autres, même si la recette du cross-over occasionnel ne sera pas oubliée. Dans les mois qui suivent, la série Superman: Man of Steel (tout comme la série Superboy) est stoppée, ne laissant plus que trois séries mensuelles à l’Homme d’Acier. La série sera remplacée par des maxi-séries comme Superman: Metropolis (par Chuck Austen  et Danijel Zezelj) ou Superman: Birthright, qui permettra à Mark Waid d’écrire enfin  Superman et de revisiter ses origines, qui essaient d’opérer une synthèse entre les différentes versions, notamment télévisuelles.

Sous la houlette de Jeph Loeb et Ed MCGuinness, Superman et Batman redeviennent de très bons copains au point de partager une série régulière (McGuinness/Vines; DC Comics)

En effet, les origines de Kal-El sont également revisitée depuis 2001 dans la série Smallville, où il est interprété par l’acteur Tom Welling. Si les développeurs, Alfred Gough et Miles Millar, ont mis un point d’honneur à présenter un Clark Kent qui n’est pas encore Superman (avec la fameuse règles “pas de vol, pas de cape”), l’attirail utilisé au cours des dix saisons que compte la série (Smallville, Lana Lang, l’amitié avec Lex Luthor) renvoient  indéniablement au Superboy façon Jerry Siegel, un aspect du personnage que DC Comics préfèrent éviter. D’autant que malgré les accords passé, les héritiers de Siegel et Shuster repartent sur le sentier de la guerre, épaulés par l’avocat (et producteur) Marc Toberoff, bien décidé à sécuriser des droits qui pourraient servir à un éventuel film. Depuis 1998 et la loi Sonny Bono sur l’extension du terme du droit d’auteur, les héritiers éloignés de Joe Shuster peuvent prétendre au contrôle du copyright. Son neveu, Mark Warren Peary, se lance donc dans la bataille pour récupérer sa part de droit du dessinateur. Les Siegel, eux, veulent reprendre le contrôle de leur part de droit de Superman, mais surtout récupérer l’intégralité des droits de Superboy (version jeunesse de Superman) dont ils estiment la création entièrement dû à Jerry Siegel. La bataille juridique prendra des années.

Tom Welling incarne un jeune Clark sans costume (et sans habits non plus) dans Smallville (Warner).

De son coté, Berganza continue de gérer les titres Superman en ramenant d’anciens concepts et attirant de grands noms. Il s’adjoint ainsi les services de Michael Turner qui signera le cross-over Godfall comme co-scénariste et dessinera un arc de Superman/Batman qui introduit de nouveau une cousine à Kal-El, qui deviendra Supergirl. Puis, c’est Jim Lee qui illustrera un scénario de Brian Azzarello pendant douze numéros sur Superman. Berganza fera également travailler un Ivan Reis encore débutant sur Action Comics. Cette période est marquée par les prémisses d’Infinite Crisis, un cross-over généralisé à l’univers DC qui est une suite de Crisis on Infinite Earths. Cet événement, écrit par Geoff Johns et dessiné par Phil Jimenez, voit le Superman de Terre-2 revenir de son “paradis de poche” pour sauver sa Loïs et réparer ce qu’il estime être des échecs des héros contemporains, dont notamment son double avec qui il entrera en conflit. Il se rendra compte qu’il est manipulé par le Superboy de Terre-Prime qui est le véritable esprit machiavélique (petite vengeance personnelle de DC Comics envers les héritiers Siegel ?) derrière tout ça. Après la mort de sa Loïs, ce Superman du Golden Age tombera sous les coups du Superboy Prime. Ce dernier sera finalement vaincu, mais laissera une Nouvelle Terre à la continuité légèrement différente. Succédant à Infinite Crisis, l’opération One Year Later  touche toutes les séries DC, dont celles de Superman. L’histoire fait un bond en avant d’un an.

Infinite Crisis, c’est le chant du cygne du Superman Golden Age que DC avait réussi à sauvegarder jusque là. (Phil Jimenez; DC Comics)

À suivre : Nouvelles Terres !

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