Christopher Reeves dans le rôle de Superman

Nous avons vu les dix premières années de Superman : après de multiples faux départs, Jerry Siegel et Joe Shuster ont enfin pu lancer leur personnage hors du commun, Superman, dans Action Comics #1. Le succès est foudroyant, générant de nombreux autres comic books, mais aussi des comic strips, des shows radiophoniques ou des cartoons. Superman devient, en quelques années, une véritable icône américaine, qui rapporte des fortunes à ses éditeurs. Néanmoins, Jerry Siegel se sent dépossédé de son personnage et la création de Superboy, sans qu’il soit informé, met le feu aux poudres.

VU À LA TELE

De retour à la vie civile, en 1947, Siegel se lance, accompagné de Shuster, dans une bataille juridique contre National pour récupérer sa création. L’affaire est statuée par la Court Suprême des Etats-Unis et par le juge J. Addison Young. En avril 1948, celui-ci déboute les plaignants concernant le contrat signé en 1938 et stipule qu’il s’agissait bien de work for hire, ce qui donne pleine propriété des droits de Superman à National, malgré l’évidente injustice de rétribution que cela engendre . En revanche, il admet que la propriété de Superboy revient à Siegel puisque que National ne lui a jamais stipuler son intention de publier sa proposition. Face à ce jugement, des tractations s’opèrent en coulisses. National accepte de payer  94 000 dollars aux deux auteurs, en échange de la pleine possession de Superman et Superboy. L’accord est ratifié en mai 48, mais Siegel et Shuster sont ensuite virés de National.

Cette dernière se sera, à cette époque, déjà taillée une sacré réputation de maison très procédurière et particulièrement jalouse de la protection de ses propriétés. Dès 1939, elle avait mis le holà à une copie de Superman, Wonder Man, créé par Will Eisner, sur ordre de l’éditeur Victor Fox. Fox dût cesser la publication de son héros dès le premier numéro. Dans la foulée, c’est  au Captain Marvel de Fawcett qu’on s’attaqua. Là, la bataille juridique s’apparentera plutôt à une guerre de position qui se terminera en 1953, par l’abandon de son personnage par Fawcett, fatigué de devoir faire face aux attaques juridiques de la National.

Superman's Pal, Jimmy Olsen #47, un certain esprit des années 50 (Curt Swan, DC Comics)

Superman’s Pal, Jimmy Olsen #47, un certain esprit des années 50 (Curt Swan, DC Comics)

Avec le départ des créateurs historiques (ces derniers ont rejoint Vin Sullivan chez Magazine Enterprise), les responsables éditoriaux Whitney Ellsworth et Mort Weisinger ont le champ libre pour gérer le personnage. Ainsi, c’est Bill Finger, scénariste de Batman, qui aura l’honneur de poser les origines classiques du héros dans Superman #53 de juin 1948, pour fêter les dix ans du personnage. Une nouvelle génération de scénaristes s’occupent maintenant du destin de l’Homme d’Acier: Otto Binder, Edmond Hamilton ou Alvin Schwartz donnent un ton résolument S.F et enfantin aux différentes séries, notamment au travers de la création du vilain Bizarro, des multiples formes de kryptonite, de Krypto le super-chien, de doubles robotiques ou l’utilisation de multiples métamorphoses outrées. Graphiquement, des dessinateurs comme Wayne Boring, Al Plastino, Win Mortimer ou Curt Swan assurent une unité graphique très forte. La recette semble porter ses fruits.  Alors que la fin de la Seconde Guerre Mondiale a été fatale à une majorité des publications de super-héros, Superboy a même droit, en 1949, à son propre magazine, en parallèle d’Adventure Comics, preuve de la bonne santé éditoriale du personnage. Il faut dire aussi qu’il bénéficie d’une exposition médiatique renforcée avec la sortie de deux serials (ces feuilletons diffusés chaque semaine dans les salles de cinéma en ouverture de séance), en 1948 et 1950, où il est interprété par Kirk Alyn. Sa popularité sera cependant accentuée par une nouvelle adaptation sur un média naissant : la télévision.

En effet, après un film cinéma destiné à en faire la promotion (Superman and the Mole Men, sortie en 1951 et réalisé par Lee Scholem), la série télévisée Adventures of Superman débarque dans les salons américains en 1952, sponsorisé par la marque Kellogg’s, comme le feuilleton radio en son temps. Superman y est incarné par Georges Reeves et Lois Lane par Phyllis Coates, avant de laisser sa place à Noel Neill, qui avait déjà incarné le personnage dans les deux serials. La série connaît deux saisons en noir et blanc avant de passer à la couleur pour les quatre suivantes. Si la première saison a un ton un peu noir, avec des histoires de gangsters et des malfrats qui trouvent la mort durant l’action, l’arrivée de Whitney Ellsworth comme producteur et responsable d’écriture va avoir les mêmes effets que son arrivée sur les BDs en 1940, un ton plus bon enfant et des thématiques plus S.F, dans la limite du budget étriqué du show.

Avec le départ d’Ellsworth pour Hollywood, Mort Weisinger reste seul maître à bord pour gérer la ligne de comic books, mais reste dans le même esprit, comme le confirme la création, en 1954, de Superman’s Pal, Jimmy Olsen,  confié essentiellement à Otto Binder et Curt Swan, et qui représente un peu la quintessence du Superman de l’époque, une science-fiction enfantine, imaginative et foutraque, mais toujours positive. La même année, dans World’s Finest, les deux segments habituellement séparés de Superman et Batman fusionnent.  Dorénavant, le duo partage une aventure tous les mois, ce qui permet à Superman d’embarquer Batman et Robin dans ses aventures délirantes. Cet esprit lui permet également de passer sans encombres le cap de la création du Comics Code Authority, qui encadre fortement le contenu des comic books.

Le casting d’Adventures of Superman

UN HOMME PEUT VOLER

Si Superman n’a pas contribué à lancer l’Âge d’Argent des comic books comme ses collègues Flash ou Green Lantern, il réussit néanmoins à se glisser dans la mouvance. Dès 1958, des éléments comme la Forteresse de Solitude sont toilettés (dans Action Comics #241, qui marque l’entrée de Superman dans le Silver Age) ou introduits, comme Brainiac et la cité-bouteille de Kandor. L’intrépide reporter et éternelle amoureuse Lois Lane se voit attribuée une série, Superman’s Girl Friend, Lois Lane, après un tour de chauffe dans la revue Showcase. Dans Adventure Comics, Superboy fait la connaissance de la Legion of Super-Heroes, des super-héros du futur qui s’inspirent de la légende de Superman pour faire le bien au XXXe siècle.  Un an plus tard, Superman découvre qu’il a une cousine, elle aussi envoyée dans l’espace pour échapper à la destruction de Krypton. Kara Zor-El devient ainsi Supergirl et intègre (secrètement au début) la Superman Family.

Graphiquement, le mètre-étalon passe du Superman massif de Wayne Boring au Superman un peu plus élancé et gracile de Curt Swan. Les rencontres mensuelles de Superman et Batman dans World’s Finest et son adjonction à la nouvellement créée Justice League of America instillent un soupçon de continuité dans les titres, qui ne s’embarrassaient guère auparavant de coller aux détails des numéros passés ou de faire figurer les autres héros DC lors des événements importants. Au fil des années, avec l’apparition des Terres-1 et -2 (dans Flash), il est établi que ce qui s’est passé durant le Golden Age s’est passé sur Terre-2, tandis que les aventures contemporaines se déroulent sur Terre-1. Tous ces changements cosmétiques ne remettent pas en cause l’esprit général qu’Ellsworth et Weisinger ont mis en place au cours des années précédentes et qui perdureront durant les années 60. Le monde de Superman est  conservateur, mais positif:  la science et le mode de vie américain sont toujours triomphants. L’ambiance est tellement souriante que Jerry Siegel fait même son retour parmi le pool de scénaristes de Weisinger, mais pour quelques temps seulement.

En 1965, Siegel et Shuster (qui perd peu à peu la vue et s’éloigne de sa planche à dessin) se lancent dans une nouvelle bataille juridique contre National Publications. Il s’agit pour eux de recouvrer les droits de leur création, au terme des 28 ans qu’accordent la loi américaine de 1909 sur le Copyright . Cependant, pour le tribunal de New York, la création de Superman relève toujours d’une commande des éditeurs, puisque des changements au projet initial ont été effectués sur leurs ordres. Il statue également que l’accord de 1947 vaut reconduction des droits au profit de National. En appel, le caractère de commande est révoqué, mais l’accord de 1947 est maintenu et laisse encore le profit des droits à National. De nouveau, Siegel est persona non grata chez l’éditeur, qui continue d’exploiter le héros, notamment à travers une suite de dessins animés pour la télévision (qui redonne l’occasion à Bud Collyer de prêter sa voix au super-kryptonien).

Action Comics #242 ou la création de Brainiac (Curt Swan, DC Comics)

À la fin des années 60, le dessinateur Carmine Infantino est promu directeur éditorial de National. Il est bien décidé à donner un coup de jeune à la maison d’édition, mais se heurte au coté très conservateur de Weisinger. En réduisant drastiquement les commandes de certains collaborateurs fidèles ou en lui enlevant certaines publications (comme Superboy), Infantino parvient à réduire l’influence du rédacteur. En 1970, Weisinger quitte National, au grand plaisir de son directeur éditorial, qui a maintenant les coudées franches pour réorganiser le petit monde de Superman et partager les titres entre différents responsables éditoriaux.

Murray Boltinoff se voit confier Action Comics et Superman’s Pal, Jimmy Olsen, qui voit l’arrivée de Jack Kirby (que Weisinger ne portait pas dans son cœur)  comme scénariste et dessinateur. Julius Schwartz récupère Superman et World’s Finest. Il sort tout auréolé de son travail de relance des titres Batman, opérée avec l’aide notamment du scénariste Dennis O’Neil. C’est d’ailleurs à lui qu’il demande d’écrire Superman. L’idée est de moderniser le personnage. Ses pouvoirs sont revus à la baisse, le folklore des kryptonites multicolores est évacué et Clark Kent devient journaliste pour la télévision et le réseau Galaxy. Petit à petit, Schwartz récupérera l’ensemble des titres principaux, permettant à O’Neil et à d’autres scénaristes comme Elliott S. Maggin ou Cary Bates de continuer à moderniser et humaniser le super-héros, tout en gardant l’indéboulonnable Curt Swan. En 1974, les séries Jimmy Olsen, Lois Lane et Supergirl sont fusionnées dans Superman Family #164, qui reprend la numérotation de Jimmy Olsen.

En 1975, Marlon Brando est engagé pour faire parti du casting d’une adaptation à gros budget au cinéma. Jerry Siegel profite de l’attention portée pour renouveler ses griefs envers la façon dont National l’a dépossédé de son personnage. Le soutien de Neal Adams notamment lui donne un impact plus important dans l’industrie. Effrayé par la mauvaise publicité potentielle, Warner Communications, le nouveau propriétaire de National (qui va prendre le nom officiel de DC Comics quelques temps plus tard), propose un accord : le versement d’une pension annuelle de 20 000 $ et le rétablissement de la mention « Created by Jerry Siegel and Joe Shuster » à chaque apparition du personnage,en échange d’un renoncement sur les droits et la propriété du personnage. Les deux auteurs acceptent. En 1978 sort donc Superman The Movie, pile-poil pour les quarante ans du héros. Interprété par Christopher Reeve et par Gene Hackman, le duo Superman/Lex Luthor s’affronte sur grand écran et rencontre un immense succès, porté par la musique inoubliable de John Williams et la réalisation de Richard Donner, qui rend enfin crédible les scènes de vol.

Profitant de l’anniversaire et du regain d’intérêt pour le personnage, Schwartz lance une nouvelle série, DC Comics Presents, dans laquelle Superman fait équipe chaque mois avec les autres héros DC  et qui bénéficie régulièrement des dessins de José-Luis Garcia-Lopez. C’est l’époque aussi des  rencontres épiques en albums grand format: contre Spider-Man  par Ross Andru, contre Wonder Woman par Garcia-Lopez ou le mythique Mohammed Ali par Neal Adams. Avec World of Krypton #1-3, qui raconte l’histoire des derniers jours de Krypton, Superman est aussi le premier à étrenner le format de la série limitée (le nombre d’épisodes est établi à l’avance, contrairement aux séries régulières qui peuvent durer des années).  Bref, les quarante ans sont fêtées dignement, avec des projets de prestige qui rendent hommage à la prestance et au charisme du personnage.

Christopher Reeve dans Superman The Movie.

 

À suivre : C’est la Crise !

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