Superman dans Action Comics #43

Il est le premier des super-héros et le plus puissant. Il est le modèle. L’archétype et parfois la caricature de personnages qui nourrissent l’imaginaire occidental depuis maintenant quatre-vingt ans (et qui enrichissent actuellement les producteurs de cinéma).

Premier des super-héros, il est le seul jusqu’ici avoir emmené son comic book (Action Comics) jusqu’au numéro 1000 (ce mois-ci aux États-Unis). Retracer son historique, c’est survoler quatre-vingt années de super-héroïsme et d’édition de comic books. Prêts à faire ce voyage avec lui ? Ce n’est pas un oiseau, ce n’est pas un avion, c’est… Superman.

CENT-TRENTE DOLLARS

Tout commence au lycée de Glenville, à Cleveland, dans l’Ohio. S’y rencontre deux adolescents, Jerry Siegel et Joe Shuster, qui vont à eux deux créer l’une des plus grandes icônes du XXe siècle. Le premier est fils d’immigrés lituaniens et grand amateur des pulps de science-fiction qui paraissent à l’époque. Il fait paraître de petits fanzines et correspond avec l’auteur Jack Williamson.  Le second vient lui aussi d’une famille originaire de l’Europe de l’Est, mais est né à Toronto, que sa famille a quitté pour Cleveland quand il avait neuf ans. Les deux jeunes gens vont se lier d’amitié et entamer une collaboration artistique qui se révélera fructueuse.

Leur premier Superman apparaît, en 1933, dans une nouvelle d’un des fanzines de Siegel, illustrée par Shuster. Il s’agit d’un être maléfique qui utilise ses pouvoirs télépathiques pour conquérir le monde. Cependant, Siegel est convaincu que le nouvel Eldorado, ce ne sont plus les pulps, mais les comic-strips. Il reformule le personnage, n’en garde que le nom et en fait un héros aux capacités physiques supérieures à la moyenne, mais se promenant en vêtements de la vie de tous les jours. Un prototype est dessiné par Shuster, mais son refus par Humor Publishing cause une brouille entre les deux amis. Shuster se débarrasse des pages du prototype, n’en laissant que la couverture, tandis que Siegel se met en quête d’un dessinateur plus expérimenté qui lui permettrait de mieux vendre son personnage.

Il s’associe à Russell Keaton, qui a travaillé sur le strip de Buck Rogers, ce qui influence Siegel. Ils produisent quelques bandes où le scénariste affine un peu plus son personnage et en fait également un voyageur temporel. Superman devient un enfant du futur que ses parents envoient dans le passé pour le sauver de la destruction de la Terre. Il est recueilli par le couple Sam et Molly Kent qui le nomme Clark. Celui-ci développe alors des pouvoirs extra-ordinaires. Malheureusement, le strip ne plaît à aucune agence et Keaton abandonne vite le projet. Entre-temps, Siegel et Shuster se sont réconciliés et ont trouvés un débouché à leurs travaux.

The Reign of the Super Man. La nouvelle qui déclencha tout.

En 1934, le Major Malcolm Wheeler-Nicholson lance More Fun Comics, un des premiers comic books au contenu inédit, ne rééditant pas de strips de presse. Suivent Adventure Comics et Detective Comics. Dans ce qui est en train de devenir National Comics Publications, Siegel et Shuster animent plusieurs personnages comme Slam Bradley (qui est un recyclage du prototype d’Humor Publishing), Dr. Occult ou Henri Duval. Pourtant, toujours pas de Superman, même chez National. En fait, le strip tombe entre les mains de Max Gaines et Sheldon Mayer, qui travaillent pour le McClure Syndicate, et qui appuient le projet auprès de Vince Sullivan . Le personnage est acheté pour 130 dollars et les strips retravaillés pour une publication en comic-book.

Il fera finalement la couverture – mythique – d’Action Comics #1, qui sort le 18 avril 1938. Les premiers éléments de la mythologie se mettent en place : le costume d’artiste de foire, au look très instable, l’enfant envoyé depuis une planète condamnée pour le sauver et qui se découvre des capacités extra-ordinaires, l’identité secrète du timide journaliste Clark Kent en butte avec le caractère bien trempée de sa collègue Lois Lane. Très vite, le succès est sans précédent, au point que Superman devient le modèle pour tout une série de justiciers colorés qui vont constituer le Golden Age des comic books. Superman truste les couvertures d’Action Comics, alors qu’il s’agit d’un comic book anthologique et devient même un des premiers personnages  avoir son propre comic book éponyme.

Superman #1 sort en juin 1939 et si il réédite d’abord les premières histoires d’Action Comics, il propose rapidement du matériel inédit. Tout comme World’s Finest Comics qui propose chaque mois un segment consacré à l’Homme d’Acier, au coté d’un autre succès de la maison d’édition, Batman. De même, le rêve de Siegel et Shuster se concrétise avec l’apparition d’un daily strip, puis d’un Sunday strip dans la presse américaine. Un succès qui oblige Joe Shuster à s’entourer d’un studio informel : Leo Nowak, Paul Cassidy, John Sikela, Wayne Boring ou Jack Burnley produisent des planches qui paraissent sous la signature du dessinateur.

La mythique couverture d'Action Comics #1. Le monde découvre Superman.

La mythique couverture d’Action Comics #1. Le monde découvre Superman.

C’EST UN BALLON ?

Très vite, en bon précurseur du XXe siècle, Superman devient multimédia. Il a déjà conquit la presse avec son strip, où Siegel et Shuster précisent les origines du personnage, notamment en nommant la planète abandonnée, Krypton, et les parents biologiques, Jor-L et Lora.  Il s’attaque ensuite rapidement à la radio avec un show radiophonique, The Adventures of Superman, qui durera de 1940 à 1951. Bud Collyer prête sa voix à Superman, tandis que Joan Alexander parle pour Loïs Lane. Les deux participeront à la série de cartoons que les frères Fleischer (Popeye) produiront au début pour Paramount, avant de s’en voir débarquer. À l’heure actuelle, ces dix-sept cartoons restent d’une qualité impressionnante pour l’époque.  Surtout, ces dessins animés imposeront l’image d’un Superman volant, et non pas sautant. Pouvoir qui va également s’établir dans les comic books. George Lowther, un des scénaristes du show radiophonique, sera également l’auteur d’une novélisation qui pérennisera les orthographes de Jor-El et Lara pour les parents kryptoniens.

Surtout, Superman deviendra très vite une mascotte publicitaire de premier plan. Il est ainsi la vedette de la Foire Universelle de New York de 1939-1940 (qui donnera même lieu à des comic books) et apparaît dès 1940, sous forme de ballon, dans le cortège de la parade de Thanksgiving organisée chaque année par le grand magasin Macy’s. Le show radiophonique lui-même est sponsorisé par la marque de céréales Kellogg’s. Le personnage fait alors l’objet d’un merchandising forcené, fait de jouets, de disques et de gadgets en tout genre. Même du pain sera vendu sous l’effigie du super-héros. Superman Inc.  est alors fondée pour gérer toutes les licences publicitaires.

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Avec une telle exposition et  une telle popularité, le personnage commence à se normer. Le costume, très changeant, se stabilise et le sigle sur la poitrine prend sa forme définitive et reconnaissable. Sur le fond aussi, Superman devient plus conformiste. Alors que les premières histoires avaient un fond très social, National demande très vite à Siegel de lever le pied à ce sujet. Les histoires se concentrent un peu plus sur la science-fiction et sur les super-vilains, qui commencent à faire leur apparition, comme Ultra-Humanite, Lex Luthor ou Mister Mxyztplk.

L’arrivée de l’éditeur Whitney Ellsworth en 1940, en remplacement de Vince Sullivan, va en effet avoir un effet de lissage sur les bandes consacrées au Kryptonien. Ellsworth impose le leitmotiv du héros qui ne tue pas et réduit considérablement le rôle de femme forte de Loïs Lane, au point de demander aux dessinateurs de la rendre moins sexy.

Si le héros s’assagit, c’est aussi que les États-Unis rentrent  en guerre et Superman, en quelques années, est devenu une icône des États-Unis et un héros à même de soutenir le moral des soldats  américains en Europe et de leurs familles restées au pays. Comme bon nombre de ses collègues héros, Superman fera ainsi régulièrement la promotion  des obligations de guerre ou partira à la chasse aux espions nazis et japonais. Mieux, dans deux pages devenues célèbres, Superman arrêtera même la guerre cinq ans avant sa fin réelle. Dans le magazine Look, Siegel et Shuster montre un Superman utilisant ses formidables pouvoirs pour débusquer Adolf Hitler et son comparse Josef Staline afin de les faire comparaître devant la Société des Nations. Une belle revanche pour les deux auteurs, d’origines juives, mais qui restent hélas anecdotique. En tout cas, Superman deviendra durant ces années un héros patriotique dans l’imaginaire américain.

Autre conséquence de la guerre, les auteurs doivent s’éloigner de leurs personnages pour remplir leurs obligations militaires. Don Cameron, Joe Samachson ou Bill Finger remplacent Jerry Siegel qui jusqu’ici parvenait à écrire une large part des aventures de son héros. Le scénariste se sent, petit à petit, dépossédé de sa création, notamment lorsque les éditeurs utilisent un de ses concepts, Superboy. Refusée en 1940, l’idée d’aventures de Superman se déroulant dans son enfance refait surface en 1944 dans More Fun Comics, sans que Siegel en soit informé. Les éditeurs persistent et signent en faisant de Superboy un personnage régulier dans Adventure Comics en 1946. Siegel apprécie moyennement.

Whitney Ellsworth & Jack Schiff, deux éditeurs de National. Le premier va marquer durablement le personnage de Superman.

Whitney Ellsworth & Jack Schiff, deux éditeurs de National. Le premier va marquer durablement le personnage de Superman.

 

À suivre : Jerry Siegel contre-attaque !