Superman

Secondé par la série TV, DC Comics peut célébrer en grandes pompes le mariage entre Loïs & Clark. Alors qu’Eddie Berganza, le nouvel editor, tente de renouveler l’intérêt pour  le personnage en opérant un retour aux sources, les héritiers de Jerry Siegel et Joe Shuster essaient de reprendre le contrôle du personnage par le biais des tribunaux. Après la saga Infinite Crisis, DC Comics fait faire un bond d’un an à toutes ses séries, dont celles consacrées à Superman.

LE RETOUR DE SUPERMAN

Avec l’opération One Year Later, c’est l’ensemble de l’organigramme éditorial de DC Comics qui est bouleversé. Les rédacteurs s’échangent leur gamme de titres. Eddie Berganza, qui prend une place de plus en plus importante au sein de DC Comics, récupère la Justice League, tandis que c’est Matt Idelson (Deadpool pour Marvel, Catwoman pour DC ) qui devient le nouveau responsable des titres Superman. Des titres qui subissent un écrémage : Superman vol.2 est stoppé, tandis qu’Adventures of Superman reprend son ancien nom de Superman au numéro 650.

Quelques mois après viendra s’ajouter Superman Confidential, un titre anthologique permettant à des auteurs différents de travailler sur le personnage sans le souci de s’intégrer à la continuité. Darwyn Cooke et Tim Sale ouvriront le bal avec la saga « Kryptonite« . Le héros n’a donc plus que deux titres mensuels feuilletonnants (Action Comics et Superman), tandis que Supergirl a obtenu son propre titre quelques mois plus tôt. L’idée est de réduire la voilure pour permettre à des auteurs d’importance de travailler sur les séries et mettre leur travail en avant. Ainsi sur Superman, c’est Kurt Busiek et Carlos Pacheco (l’équipe d’Avengers Forever chez Marvel) qui officient, tandis que sur Action Comics, le scénariste Geoff Johns accueille deux invités de marque, le dessinateur Adam Kubert et le réalisateur Richard Donner (le premier film Superman) comme co-scénariste. Leur coup d’éclat sera de donner un fils à Superman, mais il n’y a pas qu’eux qui auront l’idée.

Superman #650

Après une longue période de development hell, Warner est enfin parvenu à sortir un nouveau film sur Superman. Après la débacle Superman Lives, de nombreux noms se sont succédés au chevet du film malade : J.J. Abrams, Andrew Kevin Walker (le scénariste de Seven), Wolfgang Petersen, McG, Brett Ratner, mais c’est finalement Bryan Singer, quittant la franchise X-Men, qui parviendra à réaliser un film.

En 2006 sort en effet Superman Returns où le super-héros est incarné par Brandon Routh. Grand fan du film de Richard Donner, Singer choisit de faire figurer son métrage dans la chronologie des deux premiers films, passant sous silence les deux suivants. Surtout, Singer invente un fils à Lois dont on suppose très vite qu’il est aussi celui de Superman. La vision très romantique du personnage interpelle les spectateurs qui n’adhèrent pas en masse à un film certes peu spectaculaire, mais émotionnellement fort. Une suite fut annoncée, mais entre un accueil tiède et un projet de film concernant la Justice League, elle ne sera jamais mise en route.

Superman Returns

Du coté des comic-books, Adam Kubert, et dans une moindre mesure, Carlos Pacheco  accumulent les retards sur leurs séries respectives, obligeant de nombreux épisodes de remplacement. Dans le même ordre d’idée, Grant Morrison et Frank Quitely mettront deux années à terminer les douze épisodes d’All-Star Superman, un projet hors-continuité qui permet à Morrison de mettre enfin en pratique sa vision du personnage, après la déception Superman 2000. Il pourra le faire de nouveau lorsqu’il embarquera Superman dans son grand cross-over Final Crisis où il l’enverra dans un futur lointain. Les deux numéros de Final Crisis: Superman Beyond seront d’ailleurs vendus avec des lunettes 3D pour accentuer l’étrangeté du voyage du Kryptonien.

Toujours dans le cadre de Final Crisis, Geoff Johns mettra notre héros à contribution pour tenter de restaurer la grandeur de la Legion of Super-Heroes dans Final Crisis: Legion of 3 Worlds, avec l’aide du dessinateur George Pérez. Johns trouvera un autre  partenaire graphique de valeur en la personne du dessinateur Gary Frank  et dans l’arc-story intitulée « Brainiac » (Action Comics #866-870), les deux compères lâchent les 100 000 Kryptoniens habitant la bouteille de Kandor sur la Terre.

Suit une longue saga appelé « New Krypton », scénarisé par Johns, James Robinson (qui a succédé à Busiek sur Superman) et Sterling Gates (scénariste de Supergirl) et qui court donc sur les trois séries principales de la gamme. Pour l’occasion, on ressort même les Triangle Numbers de la naphtaline. En cours de route, Superman quittera momentanément la Terre laissant ses deux séries principales entre les mains de remplaçants: Mon-El pour Superman et Nightwing et Flamebird pour Action. Bref, entre le cross-over permanent et les copies remplaçantes, Matt Idelson nous refait la période Carlin en accéléré. Johns quitte Action Comics, remplacé par Greg Rucka, et entame avec Gary Frank une ambitieuse mini-série, Superman: Secret Origins, réinvestissant de nouveau le passé de Sup.

Action Comics #844

Finalement, Superman rentrera au bercail juste à temps pour le numéro 700 de sa série éponyme. Un numéro qui marque l’arrivée en fanfare de J. Michael Straczynski comme scénariste. Le créateur de la série télévisée Babylon V et auteur d’un long run très remarqué sur Amazing Spider-Man arrive sur la franchise, débutant une longue histoire, “Grounded”, où Superman décide de traverser les Etats-Unis en marchant, pour retrouver son humanité. Il signe également un graphic novel, Superman: Earth One, avec le dessinateur Shane Davis, où il réinvente un nouveau Superman, plus jeune. L’idée est de proposer une nouvelle version de l’icône, modernisée et sans la pesante continuité qui semble tant effrayée les lecteurs. Le succès est massif, au point que Straczynski décide de se consacré uniquement à la suite et se désintéresse de son run sur la série régulière. C’est Chris Roberson qui terminera de scénariser “Grounded”.

En parallèle, dans Action, le scénariste anglais Paul Cornell s’intéresse plus précisément à Lex Luthor, qui fomente un plan contre Superman qui trouve son apogée dans Action Comics #900. Cependant, ce n’est pas l’histoire principale de ce numéro qui fait le plus parler de lui, mais une courte histoire de complément où le scénariste David Goyer remet en cause le célèbre slogan “Truth, Justice & American Way”. Superman ne veut plus qu’on l’associe aux États-Unis et annonce qu’il renonce à sa citoyenneté américaine. Dans un monde de plus en plus complexe et violent, Superman doute et continue à chercher la voie de l’héroïsme. Ce sera le dernier coup d’éclat du héros avant une profonde révolution.

RENAISSANCE(S)

Au terme de l’event Flashpoint mettant en scène un univers dystopique, DC Comics annonce l’opération New 52. Cinquante-deux séries (même la mythique Action Comics) sont relancées au numéro 1, remettant en cause un bonne partie de l’historique de l’univers DC. Les héros sont apparus cinq ans plus tôt et leurs origines sont parfois revues et corrigées. Là encore, il s’agit d’une tentative pour rendre les comic-books de la firme plus accessible aux nouveaux lecteurs.

Pour Superman, la continuité se scinde en deux. Dans Action Comics, Grant Morrisson et Rags Morales présentent un Superman à ses débuts, portant jeans et T-Shirt, au sens de la justice bien trempé, évoquant le Superman des années 1938-1939. Dans Superman, on suit le Superman contemporain, engoncé dans une armure kryptonienne qui rappelle son ancien costume, mais sans le fameux slip par-dessus le collant. C’est George Pérez et Jesus Merino qui sont chargés de cette série. Viennent s’ajouter Supergirl (par Green, Johnson et Asrar) et Superboy (par Lobdell et Silva) où on suit les nouvelles versions de ces personnages, toujours sous la direction de Matt Idelson.

Problème : l’opération s’est faite dans l’urgence, occasionnant une véritable cacophonie éditoriale. George Pérez quitte Superman au bout de six numéros, se plaignant d’une opacité totale en terme de continuité (personne ne peut lui dire, par exemple, si les parents Kent sont morts ou vivants dans ce nouvel univers) et du manque de communication de son partenaire, Grant Morrison. Dans l’urgence, on fait appel à deux vieux de la vieille, Keith Giffen et l’incontournable Dan Jurgens, pour faire la jointure avec une nouvelle équipe artistique. Sans oublier qu’Eddie Berganza fait son grand retour en tant que Group Editor, évinçant Matt Idelson. L’après-Morrison sur Action Comics n’est guère plus calme puisque le scénariste annoncé, Andy Diggle, doit renoncer pour cause de surcharge de travail, ne signant qu’un script et laissant le soin à son dessinateur de terminer seul l’intrigue en cours.

Pendant ce temps, DC Comics voit enfin la longue bataille juridique lancée par les ayant-droits se terminer. En 2008-2009, le juge Larson avait statué qu’aucun accord n’avait pu être trouvé entre DC Comics et les héritiers de Siegel, donnant, en conséquence le contrôle d’une partie du matériel (ce qui à trait notamment au Action Comics #1) à cette dernière. De même, Superboy était revenu dans le giron familial par une autre décision de justice quelques temps auparavant. DC Comics doit faire appel et ce n’est qu’en 2013 que les jugements précédents sont invalidés, arguant que l’accord financier de 2001 était suffisamment clair et que son acceptation signifiait bien le renoncement aux droits. Dans la foulée, DC dénonce l’accord entre les héritiers des deux familles de créateurs et l’avocat-producteur Marc Toberoff.

2013 voit également la sortie d’un nouveau film consacré au Kryptonien. Depuis 2005, le réalisateur Christopher Nolan et le scénariste David Goyer ont relancé une franchise à succès autour de Batman. Fort de leur succès, les deux compères proposent à Warner un projet autour de Superman. L’idée est de remettre le super-héros sur le devant de la scène, mais également de poser les bases d’un univers partagé cinématique autour des super-héros DC Comics, à la façon de Marvel Studios. Si Goyer écrit bien le scénario, Nolan ne fait que produire et c’est Zack Snyder (300, Sucker Punch) qui réalise le film Man of Steel, mettant en scène Henry Cavill en Clark Kent/Superman et Amy Adams en Loïs Lane.

Sur le front des comic-books, le renouveau New 52 semble ne pas prendre. Le personnage est présenté comme beaucoup plus impulsif et irascible que ce à quoi le  lectorat était habitué. De même, ce Superman ne tombe pas amoureux de Loïs, mais sort avec Wonder Woman. Même la création de séries parallèles (comme Superman/Wonder Woman, Batman/Superman ou Superman Unchained) ou l’adjonction d’équipes artistiques prestigieuses (comme Scott Snyder et Jim Lee sur Unchained ou Geoff Johns et John Romita Jr sur Superman) ne parviennent à enrayer la désaffection des lecteurs. Mal pensé, trop abrupt, le New 52, malgré son succès de départ, creuse un fossé entre DC et les lecteurs. En 2016, à l’occasion de l’opération Rebirth, décision est donc prise de ramener le Superman pré-Flashpoint. On apprend en effet que lui, sa femme Loïs et son fils Jonathan sont restés cachés sur ce monde. Finalement, les événements pousseront le “nouveau” Superman à se sacrifier, laissant l’ancien reprendre son rôle au sein de l’univers DC.

Avec Rebirth, les lecteurs retrouvent un Superman plus classique, sous la houlette de l’indéboulonnable Dan Jurgens (dans Action Comics qui reprend sa numérotation originale au #957)et du scénariste Peter Tomasi, qui, lui, explore les relations entre Supes et son fils Jonathan, d’abord dans la série Superman, mais aussi dans la série Super Sons, qui voit le jeune Jonathan faire équipe avec Damian Wayne/Robin. En coulisses, Eddie Berganza paie ses errements personnels et est débarqué de DC Comics, laissant Paul Kaminsky assurer l’interim.

Cette même année 2016 sort Batman v Superman: Dawn of Justice sur les grands écrans. Henry Cavill y reprend son rôle face à Ben Affleck qui incarne Batman et Gal Gadot, Wonder Woman, toujours sous la caméra de Zack Snyder. La réception est mitigée. Le caractère sombre du film, les tics de réalisation de Snyder, et un montage hasardeux font décrocher les spectateurs, malgré la volonté de Warner de construire un univers partagé au cinéma, qui mènera à un film Justice League l’année suivante où apparaît également Superman. D’abord lui aussi confié à Snyder, le film sera finalement terminé par Joss Whedon, suite à des problèmes personnels pour Snyder. Le film souffrira de ce changement de dernière minute, menant à une véritable catastrophe industrielle pour la Warner.

Action Comics #1000 par Jim Lee et Scott Williams (DC Comics)

Action Comics #1000 par Jim Lee et Scott Williams (DC Comics)

Cette année, nous fêtons donc les quatre-vingt ans de Superman, mais aussi le numéro 1000 d’Action Comics. Un événement qui permet à DC de proposer un numéro spécial, bardés d’invités et de couvertures variantes retraçant la carrière du héros, mais aussi de ramener le fameux slip (détail vestimentaire qui a son importance apparemment) et surtout l’arrivée en fanfare du scénariste Brian Michael Bendis. Scénariste-vedette de Marvel Comics, son arrivée sur Superman est un peu un retour aux sources. Bendis communique beaucoup sur ses origines juives, venues de Cleveland, comme le duo Jerry Siegel/Joe Shuster. En tout cas, après ce numéro 1000, Bendis devient le fer de lance de la gamme, lançant une mini-série (Man of Steel, comme un certain John Byrne, en son temps) et reprenant à son compte les deux séries régulières (dont Superman qui reprend au numéro #1).

En tout cas, le premier des super-héros fait toujours preuve d’une vitalité impressionnante pour 80 ans. Brian Michael Bendis est celui qui détient aujourd’hui les clefs de son avenir proche. Pour son avenir lointain, on ne jouera pas ici au jeu des pronostics, mais on peut d’ores et déjà poser un jalon important. En 2033, Action Comics #1 entrera dans le domaine publique. Le Superman qui y est dépeint, ou Loïs Lane, deviendront accessible à tout à chacun. Comment Warner et DC vont-ils gérer la chose ? La période sera décisive puisqu’elle mènera, cinq ans après, à fêter le centenaire du personnage. Comment trouvera-t-on le super-héros ? Sur quel support ? Difficile à dire pour l’instant. On peut cependant  espérer qu’il sera toujours ce symbole solaire des meilleurs sentiments humains.

BIBLIOGRAPHIE

Yann GRAF, Superman Anthologie, Urban Comics, 2013
Paul LEVITZ, The Golden Age of DC Comics, Taschen, 2013
Paul LEVITZ, The Silver Age of DC Comics, Taschen, 2013

Deux pages Wikipedia extrêmement bien faites ont été très utiles à l’élaboration de ces articles:  » Copyright lawsuits by Superman’s creators « , qui revient sur l’ensemble des poursuites judiciaires autour des droits de Superman et « Superman in film » , qui retrace le developement hell qu’à subi le personnage au cinéma dans les années 90 et début 2000.

Elles n’ont pas été consultées durant  l’écriture, mais ces revues constituent un bon moyen d’aller plus loin:

Scarce #81 (Hiver 2015) opère un large panorama de la carrière de Superman et étudie quelques runs marquants. Toujours disponible chez l’association Saga.
Comics Signature #2 (2017) s’intéresse au grand John Byrne et un long article d’Eric d’Ambrosio est logiquement consacré à son passage sur l’homme d’acier.  Malheureusement, ce numéro est épuisé chez l’éditeur Neofelis

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