Superman par John Byrne dans Man of Steel

Si Superman a réussi à passer le cap du Silver Age à la fin des années 50, les années 60 furent plutôt conservatrices. L’arrivée de Carmine Infantino et Julius Schwartz va permettre de secouer un peu le cocotier et de redonner son lustre au personnage. Un personnage qui, pour ses quarante ans, reçoit un beau cadeau : une adaptation cinématographique qui fera date. En 1978, pour paraphraser l’accroche publicitaire du film, le public croit que Christopher Reeve peut voler.

C’EST LA CRISE

Tourné en partie en même temps que le premier film, Superman II sort en 1980, mais avec un autre réalisateur, Richard Lester. Suivront un Superman III (toujours par Lester) en 1983, un Supergirl (par Jeannot Swarcz) en 1984 et un Superman IV: The Quest for Peace (par Sidney J. Furie) en 1987. Ces films opèrent une lente descente, à la fois qualitative et dans les box-offices. Si ils exposent Superman à un large public, ils donnent également une image cheap et caricaturale du héros.

Sur le front des comic books, Julius Schwartz tient toujours la baraque. En 1980, il lance la série New Adventures of Superboy (la Legion of Super-Heroes ayant phagocyté la précédente série), sous le graphisme un peu désuet de Kurt Schaffenberger. En 1982, Superman Family s’arrête pour laisser place à une nouvelle série sur Supergirl, dessiné par un Carmine Infantino vieillissant. Malgré quelques tentatives de revitaliser le personnage, comme le court run de Marv Wolfman (parfois aidé par le dessinateur Gil Kane) dans Action Comics, le poids du passé semble paralyser la franchise Superman, dont l’essentiel des dessins est toujours signé par Curt Swan. Une constatation qui, pour beaucoup, s’applique à l’ensemble de l’univers DC, qui semble ployer sous le poids de sa propre continuité et de ses Terres multiples.

Alors que  l’éditeur aborde ses cinquante ans, il est décidé de procéder à un grand nettoyage. En 1985-86 paraît la maxi-série en douze épisodes Crisis on Infinite Earths, par Marv Wolfman et George Pérez. L’idée est d’en finir avec les Terres alternatives qui se sont multipliées depuis les années 60. Une à une, elles tombent sous les coups de l’Anti-Monitor, tout comme le fera Supergirl. Jugée redondante et inutile par rapport à son super-cousin, elle meurt courageusement dans Crisis on infinite Earths #7, sous une couverture devenue mythique de George Pérez. Bien sûr, Terre-2 est détruite aussi, mais comme signe de respect, son Superman (celui du Golden Age), est sauvé, tout comme son épouse Loïs Lane, et envoyé dans une espèce de paradis de poche. DC veut repenser son homme d’acier, mais offre à celui par qui tout est arriver une sortie honorable.

En 1986, les numéros 423 et 583 de Superman et d’Action Comics mettent un point final aux aventures du Superman de Terre-1. Proposés d’abord à Jerry Siegel, qui refuse,  ils seront confiés au prodige anglais de l’époque, Alan Moore. Titré Whatever Happened to the Man of Tomorrow ?, ces épisodes rendent un dernier hommage au folklore S.F et bon enfant du Silver Age, avant de l’abandonner. C’est aussi une des dernières prestations de Curt Swan sur les séries mensuelles du personnage.

Action Comics 583. Un au revoir orchestré par Alan Moore (Curt Swan, DC Comics)

Ayant fait du passé table en marbre, heu… table rase, DC Comics peut lancer son mythique héros sur de nouvelles bases. Pour cela, elle s’offre les services d’un transfert de luxe. Le scénariste et dessinateur John Byrne vient d’effectuer des runs d’anthologie sur les X-Men et les Fantastic Four chez Marvel Comics. C’est la super star des années 80 et il se voit offrir la possibilité de faire repartir Superman de zéro.

L’opération se fait d’abord au travers de la série limitée en 6 numéros Man of Steel, qui redéfinit l’ensemble des origines du héros. Krypton y est dépeinte comme une planète cristalline à la culture certes très avancée scientifiquement, mais terriblement corsetée et hautaine. Jor-El et Lara mettent cependant tout en oeuvre pour sauver leur fils Kal-El de la destruction programmée de leur monde. Ils l’envoient donc sur une planète primitive, dotée d’un soleil jaune, qui, ils l’espèrent, lui donnera les pouvoirs d’être un Dieu conquérant sur cette Terre arriérée. On est loin de la civilisation idéale dépeinte auparavant. Heureusement, ce qui ne change pas, c’est que le jeune Kal-El tombe à Smallville, où il est élevé par les honnêtes Kent, qui en font un être sensible et généreux. Byrne oublie la période de formation Superboy et ce n’est qu’une fois adulte et arrivé à Metropolis que Clark Kent décide d’adopter l’identité de Superman, encouragé par ses parents que l’auteur garde bien vivants cette fois. Loïs redevient la femme forte qu’elle était dans les années 30, mas c’est surtout Lex Luthor qui profite d’un relooking important. Le savant fou en costume violet ou en armure verte devient un magnat de l’industrie, en complet veston, au charisme décuplé et à la menace plus prégnante. Autre modification par rapport à la période précédente: la relation avec Batman. Byrne ne les dépeint plus comme les meilleurs amis du monde, mais comme deux héros aux méthodes et aux personnalités radicalement différentes, qui les mettent souvent en opposition.

Une fois ces nouvelles bases posées, DC Comics peut relancer les séries régulières. Superman devient Adventures of Superman en n’en reprenant la numérotation et est confié au duo Marv Wolfman/Jerry Ordway. Byrne prend en charge deux séries: Superman, relancée au numéro 1 et qui devient la série principale;  Action Comics reprend là où l’ancienne série s’était interrompue, mais revient au concept de DC Comics Presents, où Superman faisait équipe avec un nouveau héros DC chaque mois. Tous ces changements se feront sous la houlette de l’éditeur Andrew Helfer, mais très rapidement, c’est Mike Carlin, jeune rédacteur venu de Marvel, qui prendra en mains les titres du kryptonien, marquant son destin pour la décennie à venir.

Man of Steel #1. John Byrne rebat les cartes (Byrne, DC Comics)

LOIS ET CLARK

Pourtant, le règne de Carlin commence mal puisqu’il perd le contrôle d’Action Comics après le numéro 600. Le titre devient hebdomadaire et devient une anthologie de feuilletons mettant en scène de nombreux autres héros DC. La présence de Superman n’y est maintenue chaque  semaine que par deux pages, écrites par Roger Stern et dessinées par le mythique Curt Swan. Stern s’impose d’ailleurs assez vite au sein des publications de Superman. Jerry Ordway et lui deviennent rapidement les têtes pensantes de la ligne lorsque Byrne reprendra le chemin de Marvel, après vingt-deux numéros de Superman où il a tenté de repenser une bonne partie de son univers.

Ironiquement, alors que DC Comics s’était ingénié à sortir Superboy de la mythologie, c’est par lui que les producteurs Alexander et Ilya Salkind (responsables des trois premiers films avec Christopher Reeves) vont  fêter le cinquantenaire du personnage et tenter de relancer la machine. Une série télévisée, nommée Adventures of Superboy, est lancée en 1988 et durera quatre saisons. Interprétée par John Haymes Newton pour la première saison et par Gerard Christopher pour les suivantes, la série mettra en scène un jeune Superman vivant à Siegelville et travaillant pour le Shuster Herald. Comme Whitney Ellsworth en son temps (cf. Partie 2), les éditeurs Andy Helfer et Mike Carlin participeront à l’écriture de la série. La même année, le studio Ruby-Spears produira une courte saison de 13 épisodes d’une série animée Superman, qui, si elle bénéficie des talents de Marv Wolfman et Gil Kane, ne laissera pas un souvenir impérissable.

En 1989, Carlin récupère finalement Action Comics qu’il confie au scénariste-dessinateur George Pérez qui a relancé Wonder Woman avec brio après Crisis on Infinite Earths. Un autre auteur prend également une place prééminente au sein de la rédaction, c’est le scénariste-dessinateur Dan Jurgens. Très rapidement, Carlin met en place le système qui marquera pour la décennie à venir les publications du super-héros. Avec trois séries mensuelles aux intrigues indépendantes, jongler avec les impératifs de continuité devient une vraie gageure. Le rédacteur met donc au point un système de cross-over permanent entre les trois séries. Chaque mois, les lecteurs sont invités à suivre les aventures de leur super-héros préféré dans Superman, puis dans Adventures of Superman et ensuite dans Action Comics. Leur lecture est guidée par des triangles numérotés sur la couverture de chaque numéro, qui permettent de replacer le numéro dans la continuité de l’intrigue.

Au cours de l’année 1991, une quatrième série est ajoutée, Superman: The Man of Steel, confiée à Louise Simonson et Jon Bogdanove. Avec ces quatre séries qui paraissent chacun un mercredi différent du mois, Carlin donnent un coté feuilleton hebdomadaire à l’ensemble de ces titres. Le système sera même affiné au cours de l’année 1995 avec la création de Superman: The Man of Tomorrow, un cinquième titre trimestriel qui permet de pallier les mois à cinq mercredis.

Avec une telle construction, l’ensemble doit être parfaitement coordonné et nécessite de nombreuses réunions, réunissant rédacteurs et scénaristes afin de planifier les différentes intrigues de chacun. C’est au cours d’un de ces brainstormings qu’une des phases les plus marquantes de la carrière du premier des super-héros va être mise en branle.

Superman vol.2 #51. Premier numéro à arborer les fameux Triangle Numbers qui indique l’ordre de lecture des séries Superman (Jerry Ordway; DC Comics)

En effet, depuis Crisis, l’ensemble des créateurs se sont ingéniés à moderniser l’univers de Superman et la relation entre les personnages principaux est un des aspects qui a le plus changé. Impossible de continuer d’entretenir un éternel triangle amoureux entre Clark, Superman et Loïs. Les auteurs s’emploient au contraire à faire évoluer leur relation. Clark et Loïs se mettent à sortir ensemble. Clark la demande même en mariage dans Superman vol.2 #50 et lui révèle enfin son identité secrète dans la foulée. Bref, les choses avancent vite pour nos deux héros qui s’acheminent vers un mariage.

Seulement, chez Warner, on a un projet de série sous le coude, qui justement se focalise sur la dynamique amoureuse entre Loïs et Clark. Les marier dans le comic book, c’est éventer le suspense romantique de la future série TV. Carlin et son équipe doivent revoir leurs plans en catastrophe. Face à ce problème, au cours d’une de ces fameuses réunions créatives, Jerry Ordway aurait lancé par dépit: « On a qu’à le tuer ! ». La boutade devient au fil des jours un running gag qui finalement commencera à être pris au sérieux. Tuer Superman, c’est certes repoussé le mariage aux calendes grecques sans froisser personne, mais c’est aussi l’occasion de mesurer les conséquences de la perte d’un tel héros. Les choses se mettent rapidement en place et au fil des mois, les lecteurs voient apparaître la menace de plus en plus grandissante de Doomsday, un colosse sanguinaire que rien, ni personne ne peut arrêter. Sauf bien sûr, Superman, qui, au terme d’un combat homérique, fait le sacrifice ultime pour arrêter la menace. Dans Superman vol.2 #75 qui sort en novembre 1992, Superman meurt face à un monde médusé.

Quelques mois plutôt, le 30 juillet,  son papa graphique, Joe Shuster, tiré lui aussi sa révérence, de façon beaucoup plus définitive et discrète.

Superman vol.2 #075. Le plus grand des super-héros s’éteint dans les bras de son éternel amour (Dan Jurgens; DC Comics)

À suivre: Superman est mort !