Aujourd'hui, nous allons explorer l'histoire de Loriciel, un studio français qui a marqué l'âge d'or du jeu vidéo dans les années 80 et 90. Ils ont été parmi les premiers en France à créer des œuvres vidéoludiques, et certaines de leurs créations ont laissé une impression durable sur les joueurs les plus chevronnés. Nous avons eu l'honneur d'accueillir Laurant Weill, le fondateur du studio, pour recueillir son expérience au sein de sa propre entreprise.

La création du studio

L'aventure débute en 1983 avec deux amis, Marc Bayle et Laurant Weill, prêts à lancer un projet nommé Loriciels, qui perdra rapidement son "s" pour devenir Loriciel, tout court.

Basés en région parisienne à Gennevilliers, nos deux compères ont développé de nombreux jeux au cours de leur première année d'activité. Ce rythme et cette productivité exceptionnels ont été réitérés en 1984 et 1985. À ce moment-là, leur console de prédilection était l'Oric 1 de chez Tangerine Computer Systems. Cette machine 8 bits s'était vendue à 210 000 exemplaires à travers le monde entre 1982 et 1984, faisant le bonheur de nombreux bidouilleurs.

Un des kits de développement qu'utilisait Loriciel à l'époque.

Mais c'est en 1984 qu'une œuvre a véritablement tout changé pour Loriciel. Une création qui a propulsé le studio dans une autre sphère et l'a fait connaître par un grand nombre de joueurs.

Anecdote : Loriciel doit son nom au micro-ordinateur Oric 1. Et oui, lORICiel, il fallait le voir.

L’apogée du studio

Nous sommes donc en 1984, Louis-Marie Rocques, un développeur que vous connaissez très certainement, car il est par la suite devenu le fondateur de Silmarils - le studio derrière Ishar 1, 2 et 3, Asghan et Transarctica - et aujourd'hui, il est à la tête d'Eversim, qui s'occupe des jeux Geo-Political Simulator.

Louis-Marie a eu l'occasion de faire ses débuts chez Loriciel et il est à l'origine de la création de L’Aigle d'or. Cette œuvre a marqué un véritable tournant pour l'entreprise. Elle est d'abord sortie sur Oric 1, puis très rapidement sur Thomson MO5 et Amstrad CPC.

Le fameux jeu "L'Aigle d'or"

D'ailleurs, Laurant Weill dira lui-même à propos de ce jeu : « Cela reste sans doute le titre le plus connu de Loriciel et l'une de leurs meilleures ventes. »

En effet, L’Aigle d'or a même remporté des prix, comme le Tilt d'or du meilleur jeu d'aventure en 1984. Non seulement la presse a salué le produit, mais les joueurs l'ont également apprécié.

Suite à cela, Loriciel a continué à produire de manière intensive de nombreux jeux vidéo. La société ne s'est plus contentée de simplement les développer, mais a également édité certains d'entre eux, comme le très connu Le 5e Axe, sur lequel elle a travaillé de A à Z en totale indépendance.

Le succès ne s'est pas arrêté à un seul jeu. En effet, sous l'ère de l'Amiga et de l'Atari ST, l'entreprise a connu de belles réussites, notamment avec des titres comme Jim Power, Panza Kick Boeing et Space Racer. Ces jeux ont également reçu des distinctions, notamment des Tilt d'or et des Gen 4 d'or.

Malheureusement, au fil des ans, Loriciel a commencé à connaître des difficultés. Bien loin de ses succès des années 80, les années 90 ont été plus difficiles pour la société.

La fermeture du studio

Plus bas, dans l'interview, Laurant Weill nous expliquera que la fin de Loriciel est due à plusieurs facteurs, que ce soit un marché encore instable ou bien l'arrivée en force des consoles japonaises en Occident. L'insouciance des années 80 laisse place à l'aspect plus compétitif des années 90.

De plus, les membres importants sont partis vers de nouvelles aventures. Certains, comme Elliot Grassiano, ont créé Microïds, tandis que d'autres, comme Marc Bayle, ont ouvert Priams en 1989.

Loriciel a alors dû faire face à de nombreux problèmes financiers à partir de 1990. L'une des causes en était le distributeur français Innelec, qui s'occupait de vendre les jeux de la société de Laurant Weill. Malheureusement, Loriciel était devenu trop dépendant d'eux, au point où Innelec cherchait même à influencer le processus créatif.

En voulant prendre son indépendance, Laurant a créé Loridif, visant à mettre en place son propre réseau de distribution et à embaucher ses propres commerciaux. Malheureusement, cette solution n'était pas viable et s'est avérée trop coûteuse.

En 1992, Loriciel était acculé. La société luttait contre d'importants problèmes financiers, et elle a été mise en redressement. Malheureusement, un nouveau coup dur a frappé l'entreprise lorsque son distributeur américain, avec lequel elle travaillait, n'a pas honoré ses paiements envers Loriciel.

En 1994, la société a été contrainte de lancer un plan de cession, puis elle a été placée en redressement judiciaire en octobre 2000. Malgré cette tentative de lutte ultime, Loriciel a finalement dû fermer ses portes en 2001. Laissant derrière elle de nombreuses œuvres cultes et gardant à tout jamais son statut de précurseur.

Entretien avec Laurant Weill (fondateur et PDG)

Comment avez-vous découvert le jeu vidéo et comment avez-vous su que vous vouliez en faire votre métier ? 

J'ai commencé à m'intéresser à l'électronique dès l'âge de 12 ans. Je réalisais des petits montages, des amplificateurs audio assez sophistiqués, et des systèmes d'alarme en kit que je vendais pour gagner de l'argent de poche. Cela m'a naturellement conduit à découvrir les premiers circuits intégrés de logique TTL, puis les microprocesseurs. Là, ce fut un choc et une passion naissante.

L'univers de création qui s'ouvrait devant moi était passionnant, le champ des possibles immense, et tout restait à inventer. En bref, tous les ingrédients de ce qui a toujours été ma principale source de motivation.

Comment est né Loriciel ?

En fait, j'ai commencé à développer et éditer des jeux lorsque, avec un ami, nous avons créé le magasin ELLIX. C'était une boutique magnifique, mais surtout un lieu de rencontre et un club de fans de la micro. De nombreux passionnés s'y retrouvaient pendant de longues heures.

J'y ai découvert des projets tels que l'Oric, que nous avons importé en France, entre autres. J'ai dû interrompre cette activité lorsque j'ai été appelé pour effectuer mon service militaire, mais l'aventure a continué sous ce qui serait aujourd'hui qualifié de statut d'auto-entrepreneur. Environ six mois plus tard, j'ai été interviewé par un pigiste travaillant pour Micro System : Marc Bayle. Je lui ai rapidement proposé de nous associer, et c'est ainsi que nous avons créé Loriciels. Philippe Seban partageait des bureaux avec mon beau-père pour son agence de publicité. Il a suivi notre développement de près, et quand nous avons eu besoin de publicité, je lui ai demandé de nous rejoindre. Il est devenu un employé et actionnaire de l’entreprise.

Parmi tous les jeux développés au cours de l’existence de Loriciel, quel développement a été le plus marquant pour vous ? Et pourquoi ? 

On aime tous nos jeux. Mais je dirais que des titres comme L'Aigle d'Or, Le 5ème Axe, Sapiens, Loritel (le premier modem abordable et retournable), Panza Kick Boxing, R Merge Turbo Cup (le modèle de voiture), West Phaser (pistolet et jeu pour l'utiliser), Jim Power (en 3D) étaient, chacun à leur manière, ce que j'appréciais le plus. Ils étaient originaux et avaient un effet "waouh", que ce soit au niveau du produit lui-même, du marketing ou de l’emballage.

Avez-vous une ou des anecdotes vécues au sein de l’industrie du jeu vidéo à nous raconter ?

J'avais tout juste 24 ans lors de mon premier voyage à Las Vegas. J'étais excité et impressionné, d'autant plus que j'ai atterri de nuit. C'était pendant le salon CES, et j'avais un rendez-vous très important avec le PDG d'ACTIVISION. À l'époque, pour vous donner une idée, ils avaient privatisé le Strip (l'avenue principale) pour organiser une fête avec des feux d'artifice, etc.

Le lendemain, je me suis rendu dans son hôtel, le plus grand que j'avais jamais vu, et je suis entré dans sa suite, la plus grande que j'avais jamais vue. Sa suite devait faire 200 mètres carrés. M. Activision, sa femme, ainsi qu'une demi-douzaine de chefs et de sous-chefs étaient présents. Je me suis installé sur le canapé en face de M. le PDG et de sa femme, et j'ai posé ma belle mallette en métal brossé (non, ce n'était pas ringard à l'époque) sur la table basse. Elle était prête à craquer tellement elle était remplie. Le personnel m'a proposé à boire, et j'ai choisi un jus de tomates tandis qu'ils prenaient un whisky.

Je venais négocier la distribution d'Activision en France, et je voulais montrer nos ambitions et la qualité de notre distribution. J'ai donc essayé d'ouvrir ma mallette pour montrer les différents numéros de Tilt et autres magazines dans lesquels nous faisions de la publicité. Mais sous la pression, le haut de la mallette s'est ouvert brutalement, projetant et faisant exploser le verre de jus de tomate, puis les autres magazines sur... M. et Mme. Le chaos régnait. Le personnel, ainsi que les chefs et les sous-chefs, criaient et s'affairaient à nettoyer M. et Mme, qui étaient debout de surprise, totalement tachés de jus de tomate rouge et de morceaux de verre.

Pour ceux qui se demandent comment s'est terminée cette histoire, eh bien, nous avons effectivement distribué les produits Activision en France, et eux ont distribué aux États-Unis quelques produits Loriciel et Priam (une filiale de traitement de texte). Nous sommes restés de bons amis avec l'équipe des fondateurs d’Activision.

Quelles étaient les raisons de la fermeture de Loriciel ? 

Le marché était très cyclique. L'arrivée des consoles, que les Japonais avaient longtemps réservées à leur propre marché, a eu un impact majeur en faisant chuter tout le monde. Ceux qui avaient la distribution en tant que structure indépendante ou presque, comme Infogrames, ont pu fermer simplement la distribution tout en conservant l'édition. Pour des raisons historiques, tout était intégré chez Loriciel (puis sans le "s"). La partie édition aurait pu s'en sortir, mais pas l'ensemble de l’entreprise.

Comment avez-vous vécu, humainement, cette épreuve ? 

Cela a été horriblement difficile, d'autant plus qu'à l'époque, l'échec était très mal perçu en France. Aujourd'hui, on pense le contraire, que c'est formateur et une expérience enrichissante.

Qu’avez-vous fait après l’aventure Loriciel ?

J'ai immédiatement créé Visiware, qui est devenue SYNC par la suite et qui a été vendue en 2019. Il s'agit d'une entreprise remarquable devenue leader en TV interactive. Elle a développé des applications grand public pour les plus grands groupes médiatiques dans le monde et a utilisé mon brevet de synchronisation par le son via sa régie publicitaire.

Que devenez-vous aujourd'hui ?

J'ai créé ou investi dans plusieurs entreprises, et celle qui occupe la majeure partie de mon temps est AOZ Studio, dont je suis le président. Cette société se consacre au développement d'un studio éponyme de création informatique accessible à tous. À l'instar de l'époque de la micro-informatique, nous permettons aux utilisateurs de commencer à programmer en 1 heure, et ils peuvent évoluer en solitaire. AOZ Studio est une entreprise à mission, visant à "rendre" à la communauté ce que la micro-informatique nous a apporté : nous offrons notre plateforme aux lycéens, collégiens, aux personnes et associations en réinsertion, aux femmes désireuses d'apprendre le numérique, etc. AOZ Studio utilise le langage BASIC, mais avec des fonctionnalités avancées. Notre transpileur convertit le code en JS/HTML pour le faire fonctionner sur toutes les machines modernes.

À l'époque de Loriciel, sentiez-vous que le jeu vidéo était pris au sérieux ? Perceviez-vous de l'incompréhension quant à votre métier de la part des gens ?

Au début, non, nous faisions cela par passion, nous progressions rapidement, et un marché se développait. C'est à partir des années 90 que ces perceptions ont commencé à évoluer.

Nous remercions chaleureusement les intervenants de notre série qui font de Rest In Play une chronique si particulière. Merci à eux pour leurs réponses et leur temps offert. Retracer l’histoire de leurs studios ne serait pas aussi enrichissant sans eux.

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