En cette année qui marque les 80 ans de Batman, les initiatives culturelles et éditoriales se sont multipliées pour célébrer cet anniversaire, que ce soit l’exposition à Angoulême en début d’année, celle d’Enrico Marini à Cherbourg, le numéro spécial des Cahiers de la BD consacré au Chevalier Noir, les différentes publications proposées par Urban  Comics bien sûr et jusqu’à la projection du Bat Signal dans le ciel de Paris, malheureusement annulée à la dernière minute. Et ce n’est bien sûr pas fini puisque des manifestations comme le Comic Con Paris ne manqueront pas d’évoquer le sujet tandis que la sortie du film Joker mettra bien évidemment son sparring partner à l’honneur. 

Parmi toutes ces propositions, intéressons-nous au livre que Third Éditions (un éditeur généralement spécialisé dans les jeux vidéos) publie sur Batman. Intitulé Qui est le  Chevalier Noir ?, ce bouquin se veut un récapitulatif de la longue histoire du héros, aussi bien dans les comics que dans les autres médias, et une analyse de ce qui fait la spécificité de cette icône culturelle, n’hésitant pas, par exemple, à interroger la portée morale de son statut de justicier hors-la-loi.

Un livre extrêmement complet dont l’auteur est Siegfried Würtz, chercheur en littérature comparée et collaborateur de sites comme VonGuru, Comics have the Power et notre cher Superpouvoir.com, sous le pseudonyme de Moyocoyani, où il a évoqué des séries comme The Boys ou Superman: Red Son.  Nous sommes donc allés à sa rencontre pour qu’il nous parle de son ouvrage.

Couverture de Qui est le Chevalier Noir ? par Hayden Sheridan (Third Éditions).

Bonjour Siegfried. Peux- tu te présenter pour nos lecteurs ? Quel est ton parcours ? Comment en es-tu arrivé à écrire un livre sur Batman ?

Bonjour Alain, et sincèrement merci pour cette stimulante occasion de parler de mes travaux ! Curieusement peut-être, cela ne fait pas dix ans que j’ai commencé à lire des comics, grâce à la jolie collection de la Bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon, où je faisais mes études. Si je me souviens bien, mes premières lectures avaient été Amère victoire, Un Long Halloween, Batman & Dracula et Gotham Central, à côté de Red Son, Alias et Powers. Comme on peut s’y attendre, Batman était sur-représenté parmi les ouvrages proposés et donc dans mes emprunts, et j’avais été fasciné par la variété de formes et de discours auxquels un seul personnage pouvait être soumis. Mais je ne me plongeais dans ce monde que par plaisir, y compris en découvrant les quelques essais sur le comics également proposés en rayon (du Lainé, le fondateur Des comics et des hommes de Jean-Paul Gabilliet). Hypokhâgneux, khâgneux, j’envisageais encore un parcours assez « classique », en m’intéressant à des « petits sujets », pointus, méconnus ou oubliés, mais dont la légitimité ne faisait pas de doutes. 

J’envisageais ainsi de consacrer ma thèse au romantisme frénétique ou à la manière dont la culture occidentale et chrétienne des premiers auteurs de l’histoire aztèque avaient pu déformer consciemment ou inconsciemment leur manière de l’écrire. Comme on le voit, j’étais loin des héros en collants ! Mais à force de cogiter, de réfléchir à la bande dessinée, et même de l’enseigner en collège et lycée, je m’étais figuré que les comics méritaient aussi une visibilité universitaire et en avaient bien besoin. Après un mémoire consacré au bouffon dans l’oeuvre du dramaturge flamand Michel de Ghelderode, et qui se concluait en faisant le lien entre son traitement de cette figure, celle de Shakespeare et le Joker, j’étais donc décidé à commencer une thèse sur les super-héros. Commencée il y a quelques années à Dijon, elle devrait s’intituler Dieu est fasciste. Enjeux esthétiques, dramatiques, politiques, moraux et religieux de la représentation du lien entre pouvoir et responsabilité dans le comics de super-héros quasi omnipotents depuis 1986. J’y traite notamment de Superman et de ses pastiches, de ce que signifie la foi dans un super-héros en termes de citoyenneté, de relation à l’État. Et bien sûr, quand on traite d’omnipotence, même de pente tyrannique bienveillante, on ne peut manquer de traiter de la résistance qu’elle suscite, des formes de contre-pouvoir que l’homme sans pouvoirs tente de constituer pour éviter de perdre toute prise sur sa destinée. Sans surprise, Batman apparaît régulièrement comme ce contre-pouvoir dans les comics où Superman franchit le Rubicon. Quand, parallèlement à ma thèse, Third Éditions m’a proposé d’écrire un livre sur un super-héros, je n’ai pas hésité longtemps.

Couverture de Batman: Un long Halloween par Tim Sale (Urban/DC Comics).

Au début du livre, tu accordes une grande importance au climat culturel qui a présidé à la création de Batman. C’était important pour toi de replacer le Chevalier Noir dans son contexte ?

Pour répondre assez platement, tout contexte est important, et j’aurais trouvé étrange et très regrettable de raconter l’histoire éditoriale de Batman sans raconter dans quel climat il a été créé, d’autant que c’est intimement lié à beaucoup d’autres questions : l’ « originalité » des premiers super-héros, la part réelle de contribution de Kane et Finger au personnage, l’apparition de ce paradoxe moral et politique qu’est le justicier hors-la-loi, la constitution du canon… Et évidemment cela rejoignait des préoccupations personnelles que l’on pourrait dire plus « universitaires », notamment la manière dont les littératures dites populaires absorbent ce qui les entoure, au point que les sources paraissent évidentes, mais soient si nombreuses et entremêlées que l’on ne sait plus quelle référence était explicite, laquelle était inconsciente, laquelle encore appartenait simplement au climat culturel sans qu’il soit vraiment pertinent de la lier directement à une oeuvre particulière… Et bien sûr il y avait le plaisir de parler de cinéma expressionniste, de Jean Valjean et d’Arsène Lupin, d’oeuvres qui m’ont moi-même formé.

Ainsi me paraissait-il impossible de comprendre Batman (ce qui est quand même l’objet du livre) sans comprendre d’où il vient, quelle époque l’a fait naître et quelles fictions plus ou moins proches l’ont précédé, ce que pouvait lire et voir un jeune juif des années 1920 et 1930 pour en arriver à une idée aussi absurde que celle d’un aristocrate oisif se déguisant en chauve-souris pour aider/concurrencer la police.

Bob Kane

Il n’y a pas que pour ses débuts que tu l’inscris dans une histoire globale.  Au fil des pages, tu reviens sur les différentes époques artistiques qu’a connues Batman. Certains lecteurs seront peut-être ainsi surpris de voir que ce héros n’a pas toujours été un sombre chevalier de la nuit. Ou qu’il a pu parfois être plus instable et colérique qu’à la normale. Batman n’est pas aussi monolithique qu’on pourrait le croire ?

Batman n’est pas monolithique, et c’est ce qui justifiait d’écrire 350 pages pour comprendre ce seul personnage, sans même s’étendre plus que nécessaire sur son univers ou avoir le temps de lui adjoindre un guide de lecture. C’est ce que j’explique dans mon avant-propos, et c’est ce par quoi il me semblait essentiel de commencer parce qu’en dehors des lecteurs de comics, on l’ignore souvent : comme Superman, Captain America, Wonder Woman et bien d’autres, Batman existe depuis 80 ans. Il a connu tant de scénaristes, dessinateurs, encreurs, lettreurs, superviseurs différents que je ne suis même pas sûr que quelqu’un soit parvenu à dénombrer combien de personnes l’ont travaillé depuis sa création. Cela implique évidemment une quantité de mutations extraordinaires, chacun ayant sa vision du personnage, qu’il le veuille ou non, et chacun l’ancrant différemment dans l’imaginaire collectif. 

Mais ce n’est pas tout, sa violence et son obscurité initiales n’ont pas survécu telles qu’elles jusqu’à aujourd’hui et n’ont pas été toujours bien reçues. Pour vendre malgré les plaintes des parents, prêtres, psychiatres, malgré l’effondrement des ventes consécutif à la Seconde guerre mondiale, malgré la demande apparente d’une plus grande légèreté, malgré le succès de la série de 1966, malgré la rivalité avec Marvel (et même avec Archie Comics !), malgré la reconnaissance croissante des auteurs, malgré les rachats par des conglomérats toujours plus vastes… il lui a fallu beaucoup s’adapter, et le Batman contemporain ne serait assurément pas le même sans une seule de ces étapes, y compris celles qui supposément fait « diverger » de ses ambitions initiales. Il a ainsi subi un processus créatif d’autant plus incomparable qu’il témoignait dès le début de certaines aspérités, assumées, reniées, approfondies, altérées selon les auteurs et les époques, quand d’autres n’avaient pas besoin d’être aussi transformés. Grâce à cela, le public a pu se rendre compte qu’un même personnage pouvait porter des significations extrêmement différentes, y compris concomitamment. 

Aussi suffit-il de regarder la production contemporaine pour s’apercevoir qu’on n’a pas affaire à deux Batman semblables, que ce soit dans la continuité officielle, dans les très nombreuses oeuvres autonomes parfois complètement déconnectées de cette continuité, des plus enfantines aux plus radicales, dans les autres médias… Et pourtant, tous ces titres interprétant diversement le même personnage respectent une vague « essence » qui ne se résume pas au costume et permet de le reconnaître immédiatement, d’admettre sans difficulté leur fidélité étonnante. 

La Bat-famille par Sheldon Moldoff. Extrait de Batman Annual #2 de 1961 (DC Comics)

En parlant d’ « essence », tu accordes un long temps d’analyse au Batman de Frank Miller. Pour beaucoup, il est l’auteur ultime de Batman. Quelle est ton opinion là-dessus et as-tu toi-même des auteurs ou des périodes favorites ?

Un fan du Dark Knight Returns de Miller n’aurait rien d’objectif à rétorquer à quelqu’un qui avancerait que Loeb et Sale, ou Loeb et Lee, Darwyn Cooke, pourquoi pas même Starlin et Aparo, Brubaker, Morrison et Capullo, voire Christopher Nolan, Paul Dini ou Tim Burton, ou Rocksteady, etc., sont les « auteurs ultimes » sur Batman. Je ne sais pas ce qu’est un « auteur ultime », l’intérêt d’un personnage de comics est précisément de ne pas avoir de forme ultime, définitive, mais de pouvoir se prêter à mille réinventions.

À titre personnel, je confesse cependant ne jamais avoir rien lu ou vu de tel sur Batman que The Dark Knight Returns. Ce comics a vraiment cristallisé une certaine vision de Batman, et grâce à sa popularité, acquis une importance séminale dans son histoire qu’aucune autre oeuvre ne peut revendiquer. Surtout, indépendamment de son héritage, j’ai été profondément sensible à son intelligence littéraire et à son ambition esthétique. Bien sûr, on pourra avancer que tel aspect était déjà chez Chaykin, tel autre chez Krigstein, dans la bande dessinée européenne, dans le manga… Mais Miller a eu la puissance (et l’occasion) de digérer ces influences dans une histoire de Batman, de s’emparer d’une figure vieille de plusieurs décennies (et peut-être un peu dépassée) pour une œuvre totale, aussi courte que percutante, une méditation sur le héros, son sens et ses limites, en même temps qu’une aventure prenante. Et si j’y reviens régulièrement dans mes articles, mes conférences et bien sûr dans mon livre, c’est que j’ai été frappé par son expressionnisme, sa capacité à utiliser toutes les ressources de la narration et du dessin pour exprimer de la meilleure manière possible les sentiments qu’il souhaitait faire passer, dans une constante surprise visuelle où une planche surdécoupée avec un espace intericonique net peut être suivie par une splash page ou par des recouvrements efficaces de vignettes, où une symphonie de couleurs peut être suivie par un jeu sur le noir et blanc… Une étonnante subversion visuelle pour accompagner une très moderne subversion thématique.

Mais la question portait bien entendu sur Miller comme « auteur ultime » et pas sur The Dark Knight Returns comme « œuvre ultime ». Or si je trouve The Dark Knight Strikes Again très intéressant, et même All-Star Batman and Robin tout à fait défendable dans sa proposition d’une vision originale et puissante du héros, Master Race m’a semblé autrement plus plat, plus convenu, et ces oeuvres peinent à retrouver la puissance de vision et l’exhaustivité de The Dark Knight Returns.

Ce qui peut pourtant légitimer la perception de Miller comme d’un « auteur ultime » de Batman, c’est qu’il y revient toujours. Pas comme un Scott Snyder qui semble se sentir obligé de publier chaque petite idée qu’il a sur le personnage, mais plus comme un Paul Dini hanté par le chevalier noir, qui aurait besoin de ce truchement pour s’exprimer. Même dans ce qu’il a fait de plus contestable (The Dark Knight Strikes Again, presque unanimement décrié, Holy Terror, revendiqué comme une oeuvre de propagande anti-islamiste), on peut rester fasciné qu’il ait eu besoin de Batman pour conjurer sur le papier son horreur des attentats. Et alors qu’il est rongé par la maladie, il annonce d’innombrables projets liés au héros, comme si la pensée de ces aventures motivait sa propre vitalité. Aucun auteur n’est en tout cas assimilé si intimement à Batman, quoi que l’on pense des fruits de cette assimilation, et peu d’auteurs me semble-t-il sont parvenus à exprimer autant de choses esthétiques, politiques, psychologiques dans leur traitement du personnage, ce qui explique que tout un chapitre, le plus long de l’essai après celui consacré au cinéma et aux séries, soit intitulé « Le Modern Age est-il un Miller Age ? ».

Couverture de Batman: The Dark Knight Returns par Frank Miller (Urban/DC Comics)

Tu ne te limites pas aux comic books, tu t’intéresses également aux prolongations multimédias (films, jeux vidéo, séries, etc.). Qu’est-ce qui fait de Batman un personnage si populaire même en dehors du cercle des amateur de BD ?

S’il fascine autant, c’est probablement déjà pour ses origines, imaginées peu après sa création, et qui fonctionnent terriblement bien tant elles font écho à nos propres peurs, notamment celle d’être confronté à une violence contre laquelle on ne pourrait rien, celle de perdre nos proches, celle d’être seul, celle d’un basculement soudain de notre vie même dans un moment particulièrement heureux… Cela rejoint l’humanité de Batman pour en faire un personnage capable de nous parler bien plus profondément que Superman ne le pourra jamais. Il représente aussi un fantasme du dépassement de soi et un idéal du sacrifice individuel au profit de la sécurité collective, puisque sans aucun pouvoir il brave toutes les nuits un crime dont il pourrait si facilement être la victime, auto-investi de la belle mission d’épargner aux autres ce qui lui est arrivé, refusant la facilité du recours aux armes, et parvenant grâce à son intelligence, sa forme physique, son sens tactique, son complet dévouement, à inspirer du respect et de la crainte même aux dieux qui peuplent son univers.

Mais il ne faut pas être naïf, il est certain qu’il fonctionne aussi parce qu’il parle à des instincts plus bas. Il est après tout « l’ultime badass », un héros classe en toutes situations, qu’il pose sur une gargouille ou balance ses one-liners à des ennemis terrifiés, et même sans le masque, où il parvient à représenter un certain idéal malsain d’aristocrate et chef d’entreprise qui a le monde à ses pieds sans qu’on lui demande autre chose que son oisiveté.

Il évolue également dans un monde d’une grande richesse, dont même le plus néophyte peut citer une petite dizaine de super-vilains et compagnons sans réfléchir. La variété de ses adversaires offre une variété d’aventures et fait appel à une variété de compétences, offrant une imagerie variée voire des mécaniques variées dans les jeux vidéo et de société. Batman satisfait notre goût naturel pour les enquêtes bien ficelées, pour l’action tonitruante, pour les grandes histoires, avec leur romantisme, leurs conflits familiaux, leurs drames personnels, leur souffle épique… Et il a vécu tant de ces histoires que si l’on est déçu par l’une, on sait qu’on pourra trouver ailleurs pleine satisfaction, quoi que l’on y cherche, et même de l’humour, de l’amour et du morbide !

Batman Gotham City Chronicles, un jeu de plateau qui démontre l’incroyable flexibilité du Batman (Monolith/DC Comics)

As-tu des regrets sur le livre, des choses que tu aurais souhaité ajouter ou que tu aurais voulu approfondir si tu avais eu encore plus d’espace ?

J’ai évidemment beaucoup de regrets sur le livre, parce que j’aurais voulu tout vérifier et relire pour une dixième fois (et ainsi corriger quelques-unes des coquilles voire des erreurs qui ont immanquablement survécu) et surtout ajouter tant de choses… Simplement, il fallait bien rendre mon tapuscrit un jour, moi-même passer à autre chose, et quand je vois que le résultat fait déjà 350 pages, je me dis que j’ai bien fait de ne pas exploiter le reste de mes notes, qui aurait pu en ajouter facilement une centaine au risque que l’essai perde en cohérence. Il faut en effet se souvenir que l’objectif du livre n’est que d’interroger Batman, qui il est, ce qu’il représente. C’est pourquoi il y a des périodes, des personnages, des comics, qui peuvent paraître essentiels à certains, et sur lesquels je passe pourtant très vite. Cela ne veut pas dire que je n’aurais pas aimé en parler, seulement qu’ils ne me semblaient pas remettre en cause la perception du chevalier noir ou lui ajouter quelque chose de réellement nouveau. Évidemment j’aurais voulu parler longuement d’Un Long Halloween et d’Amère victoire, avec lesquels j’avais quand même découvert les comics Batman, mais mon livre ne pouvait pas finir par ressembler à un catalogue commenté de toutes les publications sur Batman ou même à une liste de lecture, et il a fallu faire des choix, couper ce qui ne répondait pas à la question en tâchant quand c’était possible le mentionner quand même rapidement.

Quand on voit la dernière partie consacrée au Batverse, on peut avoir tendance à se dire que décidément, il manque X, et Y, et Z, et des dizaines d’autres, et évidemment je suis le premier à avoir vu ces lacunes, mais encore une fois, il s’agissait pour moi de voir comment ces personnages permettaient de penser Batman, et pas de traiter ces personnages en soi. On peut écrire une histoire des représentations de Catwoman ou du Joker (un projet qui me tenterait bien d’ailleurs), mais il est impossible de l’inclure à une histoire des représentations de Batman. Alors on me rétorquera que Double-Face était peut-être plus essentiel qu’Anarky, mais Harvey Dent ou le Pingouin sont déjà analysés dans les chapitres consacrés à Tim Burton et Christopher Nolan, alors que je voulais profiter de ce chapitre pour apporter des éléments nouveaux, avec des figures très attendues ou un peu moins, en tout cas dans des confrontations résonnant en moi et dont il me semblait que le lecteur pouvait tirer quelque chose d’intéressant. Et si je commençais à parler de Nigma ou de Mr. Freeze, je pouvais ajouter tant de noms à la liste que la partie aurait été sans fin.

Avec cent pages de plus, j’aurais tout de même consacré quelques paragraphes à l’Épouvantail et au rapport de Batman aux gadgets. J’aurais écrit une partie sur les reprises de Batman chez les autres éditeurs (une réflexion dont on retrouve des traces dans ma conclusion, quand j’évoque les « Batman » de Marvel ou Watchmen), j’aurais ajouté quelques lignes sur Batwing, Duke Thomas et Batwoman, j’aurais prolongé la partie sur l’âge de diamant au risque de me retrouver à analyser sans vue générale toute une série de comics appréciés, et j’aurais évidemment approfondi bien des analyses, sur les jeux de société franchisés, sur tous les dessins animés que je n’évoque même pas, sur la période Bob Schreck, sur les films de Nolan, sur la série Gotham… Et même avec tout ça, après avoir écrit un monstre faisant ployer les étagères et à peu près épuisé tout ce que mes notes me permettaient d’ajouter, j’aurais immédiatement aperçu des lacunes que l’on n’aurait pas manqué de me reprocher…

Mais je tente de me rassurer en me disant que l’objectif du livre n’a jamais été une impossible exhaustivité, seulement d’exposer à tous les lecteurs, qu’ils ne connaissent rien des comics ou soient des fans invétérés de Batman, quelques pistes de réflexion pour les amener à voir différemment une industrie et un personnage qui méritent qu’on s’y arrête, pour les inviter à mener leurs propres analyses. Je vous souhaite donc sincèrement bonne lecture, en vous priant d’excuser les quelques problèmes qui ne manqueront pas de vous apparaître !

Anarky par son créateur graphique Norm Breyfogle. Un personnage plus important qu’il n’y paraît pour Siegfried Würtz (DC Comics).

Quels sont tes projets après ce livre ? D’autres bouquins sur le feu ? J’ai entendu parler également d’un colloque…

Tout à fait, après le colloque sur le label Vertigo que j’avais organisé en novembre dernier à Dijon avec Isabelle Licari-Guillaume, je souhaitais réitérer l’expérience, donner une nouvelle occasion aux chercheurs et passionnés universitaires comme non-universitaires de se retrouver pour partager autour du comics. Cette « suite », ce sera le colloque « Sommes-nous (encore) dans l’âge moderne des comics ? », que j’organiserai avec Sophie Bonadè et Guillaume Labrude à Nancy en mars 2020. Selon la date de publication de cet entretien, il pourrait d’ailleurs être encore possible de proposer une communication pour venir vous-mêmes proposer de réfléchir à cette notion de modernité dans la bande dessinée états-unienne ! Tous les détails sur nos attentes, tant sur le fond que sur la forme des propositions, peuvent être trouvés sur Fabula  et sur la page événement consacrée au colloque sur Facebook. N’hésitez pas à me contacter au préalable pour suggérer des idées ou me demander des conseils si vous ne vous sentez pas « légitimes », et même si vous ne souhaitez pas parler, n’hésitez pas à venir écouter les passionnants intervenants, l’accès sera libre et gratuit !

Pour les autres projets, je vais déjà tenter de poursuivre mon activité de rédacteur pour les blogs Comics have the Power (où je parle de comics, notamment sous l’angle politique) et VonGuru (où je traite notamment de jeux de société) et reprendre cette activité sur Superpouvoir (où j’avais commencé une chronique sur les incipits de comics). Le gros projet, cela reste la thèse, mise en pause pendant la longue rédaction du livre, auquel il faut adjoindre l’autre gros projet de la recherche d’emploi (si l’un des lecteurs cherche un employé au profil littéraire…). Après mon doctorat, je n’exclus naturellement pas l’écriture d’un autre livre qui pourrait être tiré de ma thèse de façon plus ou moins vulgarisatrice, pourquoi pas en traitant Superman comme j’ai traité Batman, en faisant l’histoire de ses significations à travers le temps et en en proposant une lecture éthique et politique. J’aimerais aussi beaucoup consacrer un gros travail au Dark Knight Returns de Frank Miller sans savoir encore exactement sous quelle forme, mais on entre dans des idées toujours plus lointaines et hypothétiques, donc je vais m’arrêter là !

Couverture « First Print » de Qui est le Chevalier Noir ? par Mathieu Lauffray (Third Éditions).

Question rituelle: si tu devais en choisir un, quel serait ton super-pouvoir ?

Franchement, je serais trop effrayé de posséder un super-pouvoir, surtout si je suis le seul à en posséder, tant cela m’exposerait à l’envie des autres, et tant cela me donnerait de responsabilités morales et politiques que je ne suis pas sûr de savoir supporter. Mais si je tente de prendre la question sans penser à tous ces problèmes (bien que je ne sois pas sûr qu’il soit pertinent ou même possible de les exclure), pour répondre trivialement, je dirais la super-vitesse (donc sans la perte de calories et sans risque d’être tué par la friction). Lire plus vite, réfléchir plus vite, écrire plus vite, voir des films plus vite, bref avoir l’impression d’augmenter le nombre d’heures qu’il y a dans une journée m’aiderait vraiment à faire tout ce que j’ai à faire tout en m’offrant d’indispensables phases de repos !

Voila un pouvoir qui nous vaudrait de nombreux livres très intéressants. Merci pour tes réponses passionnantes sur ton travail. 

Qui est le chevalier noir ? Batman à travers les âges, par Siegfried Würtz, chez Third Éditions. 352 pages. En librairie depuis le 26 septembre 2019 au prix de 29.90€.

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