Jean-Marc Lainé est un spécialiste reconnu de la culture comics. Bien connu des visiteurs du site Superpouvoir, il nous a accordé un entretien à propos de son dernier ouvrage dédié à la carrière du dessinateur-scénariste Frank Miller.

Jim, tu viens de publier une version mise à jour de ton ouvrage sur Frank Miller, Urbaine Tragédie, publié en 2011 aux Moutons électriques. Peux-tu nous parler de cette nouvelle mouture ?

Jean-Marc Lainé : La première version du livre date de 2011. La rédaction s’est conclue au moment de l’annonce de la sortie de Holy Terror, mais l’ouvrage n’était pas encore disponible. Donc, quand l’occasion s’est présentée de republier le livre, l’actualité de Frank Miller avait bien évolué : il fallait donc parler de Holy Terror, mais également du second film Sin City, de Dark Knight III… J’en ai profité pour retoucher différents passages dans lesquels j’estimais, avec le recul, que j’avais été trop succinct, parfois par inattention, parfois par inculture. Cette nouvelle version, que je qualifie de « revue, corrigée et augmentée », prends le temps d’expliquer certaines choses, d’en détailler d’autres. Elle est plus longue que la précédente, d’environ trente pour cent. Le manuscrit est nettement plus copieux.

Est-ce que ton avis sur Frank Miller lui-même a évolué au cours de cette décennie ?

Jean-Marc Lainé : Pas vraiment. En revanche, j’ai eu confirmation de certaines intuitions. J’ai eu l’occasion de le rencontrer entre les deux versions de l’ouvrage, en 2014, alors qu’il était en promotion dans le cadre de la sortie de Sin City 2. Il était à l’époque très affaibli par la maladie, mais avec un esprit toujours aussi vivace. L’autre contraste, c’est qu’il affichait un calme olympien tout en affirmant un avis tranché sur un certain nombre de choses. Tout cela constituait le portrait d’un gars à la fois complexe, mais également cohérent par rapport à son œuvre. On trouve dans ses bandes dessinées l’expression d’une relation ambivalente, teintée d’attirance et de répulsion, envers plein de choses, qu’il s’agisse de la religion, de la violence, des armes, ce qui rend son discours sinon complexe, du moins impossible à cataloguer. La rencontre m’a confirmé cette sensation, c’est un auteur qui est bien plus structuré que ce que les polémiques laissent entendre. Durant cet entretien, on a notamment abordé le thème des armes à feu, en parlant de sa jeunesse dans le Vermont et de la culture de la chasse, et ça a permis d’apporter une lumière différente sur cet auteur qui a pourtant mis les armes à feu au centre de certains de ses récits les plus marquants.

Dans la même période, j’ai eu l’occasion de discuter avec d’autres personnes, qui m’ont apporté des éclairages complémentaires, soit parce qu’elles avaient lu la première version de mon livre et me faisaient part de leur opinion, soit parce qu’elles avaient rencontré Frank Miller. Et souvent, les propos venaient corroborer certaines intuitions, venaient compléter et enrichir ma vision. Sur ce dernier point, c’était d’autant plus intéressant que ça correspondait aux années où Miller revenait sur le devant de la scène. Cet éclairage m’était bien utile, parce que les trente ans de carrière précédents sont bien documentés, mais l’actualité de Miller est riche, et mérite d’être regardée avec recul. Discuter avec d’autres personnes qui l’ont croisé me permet d’avoir ce recul.

Tu penses que la maladie l’a changé ?

Jean-Marc Lainé : Elle l’a peut-être assagi. Quand je l’ai vu en 2014, il est possible que les traitements et les médicaments l’aient empêché de s’emporter. Mais dans le même temps, les différentes vidéos tournées au fil des ans, depuis le Dark Knight Returns, laissent apparaître un gars qui sait parler calmement. Donc je pense qu’il est rompu à l’exercice et qu’il sait s’exprimer sans s’énerver.

Après, il me semble évident qu’il a senti le vent du boulet, et qu’il ne cherche désormais plus qu’une chose : raconter des histoires. Il semble vouloir mettre derrière lui les polémiques et se consacrer à l’écriture et au dessin. Même au plus mal, il affirmait qu’il dessinait tous les jours, et ce n’est pas impossible. À certaines personnes qu’il a croisées, il a dit qu’il voulait dessiner, écrire, faire des conventions, rencontrer son public, voyager. En parallèle, dans différentes interviews, il répète qu’il veut redonner le sourire aux super-héros, ne pas livrer de récits aussi sombres et désespérés qu’avant. Bon, c’est quelqu’un dont les œuvres reflètent l’état d’esprit (et inversement), donc il est possible aussi qu’on voie réapparaître le pessimisme dont il a déjà fait preuve, ainsi que son humour noir et grinçant, mais il semble bien décidé à profiter des occasions que la vie va lui offrir.

Tu penses vraiment que Frank Miller veut redonner le sourire aux super-héros ? Un peu comme Alan Moore avait tenté de le faire avec la ligne America’s Best Comics chez Wildstorm ?

Jean-Marc Lainé : C’est ce qui semble transparaître de ses interviews. Il utilise même une métaphore pour illustrer ce changement de tonalité. Il dit qu’avant, ses personnages affichaient une mâchoire crispée, et qu’il est temps de les faire sourire à nouveau. D’une certaine manière, on sent cette tendance dans Dark Knight III, surtout dans les back-ups, qu’il dessine en grande partie, et où il semble écrire la plupart des textes (là où, dans l’histoire principale, on sent surtout le style d’Azzarello). Dans ces petits récits, Frank Miller semble s’intéresser aux éléments merveilleux, surprenants et colorés de l’univers DC, aux personnages les plus exotiques, comme s’il voulait renouer avec le « sense of wonder », le « sens du merveilleux » qui caractérise les super-héros. Si c’est bien le cas, je trouve cette approche intéressante.

Si tu étais rédacteur en chef de DC ou de Marvel, tu lui proposerais quelles séries, à Frank Miller, pour des héros souriants ?

Jean-Marc Lainé : Hahahaha. Quelle question. Je crois que si j’étais à Marvel, je lui proposerais Doctor Strange. C’est un peu le fanboy qui parle, mais je me souviens de la publicité qui annonçait son arrivée sur le titre, avec Roger Stern au scénario. Il n’a fait qu’un dessin pour cette publicité, ainsi qu’une couverture pour la série, mais ça donnait bien. De même, il a dessiné un Annual d’Amazing Spider-Man, écrit par Denny O’Neil et encré par Tom Palmer, et visiblement il s’éclatait à explorer l’univers graphique de Steve Ditko.

Je crois aussi que je lui proposerais de finaliser le récit Daredevil: Blind Justice, qui devait faire suite à Born Again. D’après les informations qu’on a, il devait y avoir deux épisodes, illustrés par Walt Simonson. Apparemment, le premier épisode était écrit, mais rien n’a été dessiné. Le récit devait évoquer des rapts d’enfants et faire intervenir le Docteur Strange, justement. Je pense que les liens entre Frank Miller et le Sorcier Suprême ont quelque chose de naturel. Mais une aventure de Nick Fury par Miller, ça me plairait aussi.

Et chez DC Comics ?

Jean-Marc Lainé : Ça, c’est plus difficile, dans le sens où Miller est profondément associé à l’image de Batman. Mais je suis intéressé à l’annonce de ses deux projets, l’un sur Superman et l’autre sur Carrie Kelley, sa version de Robin.

Après, dans Dark Knight Strikes Again, il avait fait des pages vachement sympas sur Question et Green Arrow, qu’il présentait comme deux extrêmes politiques, ça serait amusant de le voir rédiger un team-up avec ce tandem. Chez DC, l’un des grands sourires, c’est celui de Captain Marvel/Shazam. Je serais curieux de le voir raconter une histoire autour de ce personnage, qu’il avait parfaitement saisi dans une scène assez épatante de Dark Knight Strikes Again.

Plus de trente ans après The Dark Knight Returns, qui est – selon toi – le successeur de Frank Miller ?

Jean-Marc Lainé : Personnellement, je n’en ai aucune idée.
L’émergence de Miller sur la scène comics brosse le portrait d’un certain type d’auteur : à la fois dessinateur et scénariste, attaché à explorer la bande dessinée comme média à part entière, avec un fort sous-texte politique et psychologique… En bref, ça correspond aussi à une évolution du marché qui, à l’époque, se tourne vers la notion de l’auteur, au sens européen du terme, on va dire. C’est l’époque où les éditeurs proposent un meilleur papier, des formats nouveaux, un intéressement aux ventes, des contrats plus favorables… Tous ces avantages sont désormais acquis, et la bande dessinée a depuis lors accédé à une reconnaissance dont elle n’avait pas encore fait l’expérience avant les années 1980. Et Miller fait partie des gens qui ont fait bouger les lignes à ce niveau.

Les éditeurs savent aussi que la mise en avant d’un auteur de cette manière permet de capitaliser sur son nom. On voit bien la manière dont DC a communiqué autour du White Knight de Sean Murphy : la comparaison avec le Dark Knight de Miller revient tout le temps, et pas simplement en raison de la similitude des deux titres.
Mais les éditeurs ont aussi créé un environnement éditorial qui ne favorise plus vraiment les auteurs complets, capables d’écrire et de dessiner leurs propres histoires. L’univers de la bande dessinée américaine est passé par l’étape du scénariste vedette, puis de l’editor vedette, puis du personnage vedette, au point qu’aujourd’hui, les maisons d’édition cherchent des succès en associant un scénariste vedette à un personnage vedette. De même, une série qui marche moins bien, on l’arrête très vite ou on la relance sous une autre forme. Ce qui s’est passé sur Daredevil avec Frank Miller, à savoir confier les rênes à un auteur sur une série secondaire (phénomène qui s’est reproduit sur Thor avec Simonson, voire sur Fantastic Four avec Byrne) devenue bimestrielle pour cause de méventes, ce n’est plus possible aujourd’hui. De nos jours, si une série se vend moins, on ne la passe pas en bimestriel avant de la confier à un petit jeune : on l’arrête.

Donc les conditions ne sont plus rassemblées pour répéter l’événement. Qui plus est, les personnages des grands groupes sont devenus des licences, dont le destin est, peu ou prou, guidé par des équipes éditoriales. Cela n’empêche pas des réussites éditoriales, mais si un auteur veut « s’exprimer », désormais il peut le faire chez les indépendants. Qui étaient nettement moins nombreux et nettement moins visibles quand Miller a commencé. De sorte que, aujourd’hui, plein d’auteurs livrent leurs œuvres les plus intéressantes chez les indépendants et répondent à la commande sur les personnages de DC ou Marvel.
Pour autant, il y a des scénaristes qui évoluent dans les pas de Miller. Peter Tomasi a son sens de la formule, de la réplique courte, du one-liner. Mark Millar a son goût de la provoc et son sens du rythme. Mais s’il y a des héritiers, je crois que personne ne pourra rééditer son exploit et suivre un parcours similaire (que Mignola a également suivi, en gros). Le marché est plus vaste, il y a davantage d’éditeurs. Miller a eu la chance d’arriver un peu au bon moment, et de marquer son époque, parce que la production mensuelle était moindre et plus facilement identifiable.

Après, en soi, je trouve ça pas si mal : ce dont le marché et les lecteurs ont besoin, c’est pas d’un deuxième Miller, c’est d’un mec qui propose quelque chose de nouveau. Il n’y a qu’un seul Will Eisner, qu’un seul Kirby, ou qu’un seul Claremont. J’imagine qu’avec les années, on verra qu’il n’y a qu’un seul Alan Moore, un seul Gaiman, un seul Mignola, ou un seul Miller. Et on attend les gens qui nous proposerons des trucs nouveaux.

Pour finir, la question fétiche : si Frank Miller avait un superpouvoir, ce serait quoi ?

Jean-Marc Lainé : Je me demande s’il n’a pas une version light, une « version démo », du pouvoir guérisseur de Wolverine. Il résiste à toutes les polémiques, il survit à ses immersions consécutives dans le milieu hostile du cinéma, et il résiste à une maladie qui visiblement en aurait emporté beaucoup. Il semble également capable de s’adapter à tous les environnements difficiles, passant d’un éditeur à l’autre, d’un projet à l’autre, d’un milieu professionnel à l’autre. Comme s’il développait une carapace adaptée à chaque situation. Un peu comme Husk ou Darwin chez les mutants. Ou Doomsday.

Hahaha ! Pas mal ! Merci Jim, et à bientôt !

Frank Miller, une biographie : un livre de Jean-Marc Lainé.

Frank Miller, une biographie, par Jean-Marc Lainé.

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