Suite de notre série d’articles la longue carrière de Batman qui souffle cette année ses 80 bat-bougies. Nous avons vu tour à tour comment l’idée du Chevalier Noir a germée, l’immense apport de Bill Finger et des autres collaborateurs, mais surtout le règne sans partage de cet artiste et homme d’affaires qu’était Bob Kane.

Une Bat-Famille dans un Bat-Univers

En août 1944, dans Batman #24, Joe Samachson et Dick Sprang introduisent le professeur Carter Nichols, inventeur d’une machine à voyager dans le temps. Une invention très SF, représentative de l’ambiance très décontracté des bandes batmanienne de l’époque, renforcée par l’attrait de Bill Finger pour les décors gigantesques. Batman n’y est pas un justicier torturé, mais un redresseur de torts costumé qui fait le coup de poing contre des ennemis hauts en couleurs, qui renvoient à la galerie de vilains du Dick Tracy de Chester Gould. En octobre 1948, le Riddler fait d’ailleurs son apparition pour compléter cette galerie. Le même mois, c’est Vicky Vale qui débarque pour succéder à Julie Madison comme intérêt romantique. Quelque mois plus tôt, Finger donnait enfin un nom à l’assassin des parents Wayne, Joe Chill. Enfin, entre 1947 et 1952, Robin a sa propre bande dans Star Spangled Comics, illustrée par Win Mortimer.

L’affiche du second serial de 1949

En 1949, un deuxième serial de 15 épisodes est lancé au cinéma, réalisé par Spencer Gordon Bennett. Batman y est joué cette fois par Robert Lowery tandis que Johnny Duncan interprète Robin. Créée l’année d’avant, Vicky Vale fait son apparition sur les écrans sous les traits de Jane Adams. Tout aussi cheap que le premier, ce serial, intitulé New Adventures of Batman and Robin, n’apportera pas grand chose à l’univers du Chevalier Noir.

En 1953, Walter Gibson, le créateur de la version pulp du Shadow qui a servi de source d’inspiration à Bob Kane, boucle la boucle la boucle en écrivant un strip Batman dans le supplément presse Arrow: The Family Comic Weekly, qu’il publie lui-même. L’expérience ne durera que quelques semaines et sera tellement discrète que même aujourd’hui, il est difficile de savoir à quoi ressemblait cette bande.

Couverture de World’s Finest #71 par Win Mortimer (DC Comics).

En juillet 1954, dans World’s Finest, les éditeurs fusionnent les strips des deux têtes d’affiches. À partir du numéro 71, Superman, Batman et Robin forment un trio permanent. Jusqu’ici, les deux grands héros s’étaient finalement assez peu rencontrés. Leur première aventure commune n’a même pas eu lieu dans une BD, mais dans le serial radio Adventures of Superman. Au mieux, ils se sont croisés dans All-Star Comics, au sein de la Justice Society of America. Il aura fallu attendre un numéro de 1952 de Superman pour que les deux héros se lient réellement d’amitié et que cette amitié se pérennisent donc dans World’s Finest, pendant pas moins de 32 années, jusqu’en 1986.

Des raccourcis narratifs comme celui-ci ont conduit à la légende tenace d’une liaison entre Batman et Robin. Extrait de Batman #84 (DC Comics)

Cette association va engager les séries Batman dans la voie de la SF. Les histoires autour de la machine temporelle du professeur Nichols se multiplient. Batman et Robin rencontrent des monstres, des robots, des extra-terrestres, des gorilles géants, un Batman de la planète X. Ils partent dans la jungle ou on les voient dans des costumes délirants de toutes les couleurs, zébrés, en kilt, en chef indien. Bref, l’ambiance pulp et policière des débuts laisse la place à une grosse fête du slip coloré. Il faut dire aussi que l’année 1955 voit la mise en place du Comics Code Authority, cet organe de contrôle mis en place au terme de la campagne menée par le psychologue Frederic Wertham. Celui-ci accuse les comics de nombreux maux, notamment de favoriser la délinquance juvénile ou l’homosexualité. Cette dernière est d’ailleurs la principale accusation de Wertham envers Batman, dont il estime que la relation avec Robin est sujette à caution. Auteurs et éditeurs s’évertuent donc à être le moins réaliste possible pour éviter de s’attirer les foudres du CCA et de parents trop pointilleux.

La Bat-famille par Sheldon Moldoff. Extrait de Batman Annual #2 de 1961 (DC Comics)

L’ambiance est donc au sourire et à une franche camaraderie très enfantine. Au fil des ans, Robin, Alfred et Superman ne seront plus les seuls à occuper le cercle amical du justicier de Gotham. En 1955, Finger et Moldoff font adopter le chien Ace à Batman. En 1956, c’est Bat-Woman (la riche héritière Kathy Kane) qui fait fait son apparition, autant pour combattre les criminels que pour mettre la bague au doigt au héros de la nuit. Suivra en 1961 Betty Kane, la nièce de Kathy, qui sera affublée du costume de Bat-Girl. En 1959, Bat-Mite, le lutin de la Cinquième dimension, fait son apparition, sur le même modèle que Mr. Mxyzptlk pour Superman. Enfin, en 1960, la Justice League of America fait son apparition dans The Brave and the Bold #28 et Batman intègre le groupe, où il fait équipe avec tous les héros majeurs de DC Comics.

Nous sommes donc très loin du justicier sombre et solitaire des débuts. Pour autant, Bob Kane s’accommode très bien de la situation. Son graphisme – à l’image de celui de ses collaborateurs – s’est bien adapté à la nouvelle ambiance lumineuse et naïve des années 50. Son règne sur les titres Batman devrait donc encore continuer un long moment. Du moins le croit-il.

À suivre : Le “New Batman” ou le putsch de Julius Schwartz.

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