Au début des années 60, Irwin Donenfeld a réussi à écarter – un peu – Bob Kane de Batman, permettant à l’éditeur Julius Schwartz et au dessinateur Carmine Infantino de renouveler le look du justicier et de lui rendre un peu de lustre. Des efforts qui seront vite mis à mal par l’arrivée de la série TV portée par Adam West et Burt Ward. Le show fera de Batman un véritable objet pop, un produit culturel qui créera une véritable Batmania durant trois ans.

FINIE LA RIGOLADE !

En 1968, la Batmania enclenchée par la série de William Dozier fait finalement long feu. Les audiences n’ont cessé de chuter et la chaîne ABC décide de ne pas renouveler le show. Sur le plan des comic-books, National Periodical n’est guère mieux lotie : les chiffres de vente atteignent un niveau encore plus bas qu’en 1962, année où l’on menaçait Bob Kane de stopper Batman. Cependant, si la Batmania s’est épuisée rapidement, au moins a-t-elle permis d’imposer Batgirl, qui devient l’héroïne de l’histoire de complément de Detective Comics, à partir du numéro #384 de février 1969, une place qu’elle partage avec Robin.

Un Robin qui s’offre une poussée de croissance et entre à l’université, creusant un peu plus l’écart entre le jeune prodige et son mentor. Avec des personnages jeunes comme Batgirl et Robin, le scénariste Mike Friedrich se permet d’aborder des sujets un peu plus sociétaux et politiques. Un mouvement qui va s’appliquer également à Batman.

Couverture de Detective Comics #393 par Irv Novick. L’épisode annonce le départ de Robin pour l’université (DC Comics)

Sans Robin, Batman décide d’abandonner la Batcave et d’installer son QG dans le penthouse de la tour Wayne, dans Batman #217 de décembre 1969 . Avec ce recentrage urbain, Bruce Wayne s’intéresse un peu plus à ce qui se passe dans les rues de Gotham et aux causes de la criminalité. Si l’on doit ce glissement géographique au scénariste Frank Robbins, un autre scénariste va marquer profondément le Batman de l’époque, entériner le glissement vers un héros plus sérieux et accessoirement, influencer sa carrière, d’une manière ou d’une autre, pour les trente années à venir.

Couverture de Batman #217 par Neal Adams. Batman demande à Alfred de fermer définitivement la Batcave (DC Comics)

Passé rapidement par Marvel Comics, Dennis O’Neil a surtout travaillé chez le petit éditeur Charlton. Aussi, lorsqu’en 1968, le responsable éditorial de Charlton, Dick Giordano, est débauché par National Periodical, celui-ci n’hésite pas à emmener avec lui son poulain. Ce dernier se distingue rapidement en colletant des personnages majeurs de la firme aux réalités sociales de l’époque. Ainsi il prive Wonder Woman de ses pouvoirs et de son costume, afin de montrer, dans un élan féministe, qu’on peut être une ”wonder woman” tout en étant une femme normale. Avec le dessinateur Neal Adams, il se lance également dans une longue saga où il associe Green Lantern à Green Arrow pour un road trip où les deux héros seront confrontés au racisme, au sectarisme, à la pollution ou à la drogue. C’est avec ce même Adams qu’O’Neil se lance dans l’écriture de Batman (Detective Comics #380, janvier 1970).

Tout deux vont littéralement révolutionné le personnage en le faisant revenir aux sources : Batman redevient le justicier sombre et solitaire qu’il était à ses débuts, loin du héros bon enfant et camp que l’on voyait depuis deux décennies. Graphiquement, un bond est également effectué. Au fil des mois, débarrassée définitivement de l’obligation de “coller” au style Bob Kane, c’est toute une nouvelle génération d’auteurs qui a pu se distinguer : Irv Novick, Bob Brown et comme bouquet final, Neal Adams. Au travers des séries X-Men, Deadman ou Brave and the Bold, Adams a initié une véritable révolution graphique, s’inspirant de l’énergie de Kirby, des découpages de Gil Kane, mais appliquant un réalisme étonnant notamment en terme de gestion des ombres et lumières. Des qualités qui vont s’avérer fondamentales pour un Batman plus athlétique que jamais, évoluant dans un univers de plus en plus sombre, flirtant avec l’horreur gothique.

Couverture de Batman #227 par Neal Adams. Un hommage à la couverture de Detective Comics #31 de 1939 (DC Comics).

Ce renouveau va permettre le création de l’asile d’Arkham (Batman #258, octobre 1974) et plusieurs nouveaux personnages comme Man-Bat (Detective Comics #400, juin 1970), mais surtout Talia (Detective Comics #411, mai 1971) et son père, Ra’s Al Ghul (Batman #232, juin 1971), qui vont entraîner Batman dans une longue saga en filigrane. Batman tombe sous le charme de la jeune femme, mais doit affronter le chef immortel d’une secte d’assassins qui tient à tester si le Détective est digne de sa progéniture. Entre ses trois-là va se tisser une relation d’amour et de haine, de respect mutuel et de trahison qui aura des conséquences importantes sur le destin de Batman. Cependant, si O’Neil et Adams créent de nouveaux personnages, ils en réinventent également, notamment en repositionnant le Joker comme un ennemi mortel, là où il n’était plus perçu que comme un bouffon hors-la-loi.

Couverture de Batman #244 par Neal Adams. La confrontation entre Batman et Ra’s Al Ghul ne manquera pas d’impressionner les lecteurs de l’époque et aura de nombreuses répercussions (DC Comics).

Outre O’Neil, Giordano a aussi ramené dans ses bagages le dessinateur Jim Aparo. En 1971, il dessine Brave and the Bold #98 et démarre un long run, quasi sans interruption jusqu’au numéro 200, où il illustrera nombre de partenariats entre Batman et les autres héros de National/DC Comics, souvent sous la plume fantasque de Bob Haney.

À suivre : Le nouveau visage de Gotham !

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