Afin de profiter du succès de Superman, l’éditeur Vince Sullivan souhaite créer de nouveaux super-héros. Le dessinateur Bob Kane lui propose le personnage de Batman, élaboré en quelques jours avec le scénariste Bill Finger. Batman fait ainsi ses débuts dans Detective Comics #27 de mai 1939 et obtient un certain succès. Si Kane sait s’entourer de talentueux collaborateurs comme Finger, Gardner Fox, Jerry Robinson ou George Roussos, qui l’aident à construire le petit monde du justicier, il a aussi une certaine tendance à s’approprier tout le mérite de son équipe. D’ailleurs seule sa signature apparaît sur les bandes de Batman.

Le règne sans partage de Bob Kane

Durant le printemps 1941 sort le premier numéro de World’s Best Comics, qui deviendra World’s Finest dès le suivant. Ce trimestriel suit le modèle d’une BD promotionnelle pour la Foire Internationale de New York publiée l’année d’avant et publie des histoires à la fois de Superman et de Batman, les deux plus gros succès de l’éditeur. Cependant, si ils partagent les pages de la revue, ils ne se rencontrent pas et l’éditeur évite soigneusement de les mélanger, même à d’autres héros. C’est à peine si Batman est nommé membre honoraire de la toute neuve Société de Justice d’Amérique, dans All-Star Comics #7. Cependant, entre Detective Comics, Batman et World’s Finest, le studio de Kane doit fournir un nombre conséquent de planches. L’équipe rédactionnelle, composée de Whitney Ellsworth, Mort Weisinger et Murray Boltinoff, décide d’engager directement les collaborateurs de Kane afin de s’assurer de la continuité de la production. Bill Finger et ses compagnon continuent ainsi de travailler pour Batman, mais aussi pour Superman. Pour autant, Bob Kane reste le seul et unique nom attaché au justicier de Gotham.

Malgré ce manque de reconnaissance, le pool d’artistes continue de créer. En février 1941, la Batmobile fait enfin son apparition nommément, tandis que la même année, l’Épouvantail et le Pingouin commettent leurs premiers méfaits. L’année suivante, c’est le Bat-Signal qui orne pour la première fois le ciel de Gotham, tandis que naît Double-Face et qu’un certain Alfred, valet de chambre, commence à parcourir les couloirs du manoir Wayne. Un Alfred glabre et bedonnant qui ressemble peu à celui que nous connaissons.

Batman (Lewis Wilson) et Robin (Douglas Croft) dans le premier serial de 1943.

Quelques mois plus tard, un serial (ces feuilletons hebdomadaires projetés dans les salles de cinéma) titré Batman, fait son apparition. Quinze épisodes réalisés par Lambert Hillyer et qui proposent Lewis Wilson en Batman et Douglas Croft en Robin. Réalisés en pleine Seconde Guerre Mondiale, ils opposent le Dynamique Duo à l’infâme docteur Daka (J. Carrol Naish), un espion japonais. Propagandiste, caricatural et pas mal fauché pour nos yeux modernes, ce serial aura tout de même un impact sur les comic-books puisqu’il popularisera la Batcave et fera modifier l’apparence d’Alfred. En effet, son interprète, William Austin, lui donne une image de parfait gentleman anglais, sec et moustachu. Le succès du serial poussera l’éditeur à modifier l’apparence du majordome, qui obtiendra même une histoire de complément régulière à partir de Batman #22.

Couverture de Batman #15 par Jack Burnley (DC Comics)

Avec la Seconde Guerre Mondiale, Batman bafoue sa (récente) règle de ne pas utiliser d’armes à feu sur certaines couvertures pour promouvoir l’effort de guerre. Surtout, l’éditeur doit composer avec les départs de certains salariés pour l’armée. Ainsi, Mort Weisinger, l’assistant d’Ellsworth, part sous les drapeaux, remplacés par Jack Schiff et Bernie Breslauer. Schiff s’installera durablement puisqu’il supervisera les titres Batman jusqu’en 1964. D’autres scénaristes et dessinateurs viennent également s’ajouter au fil des mois et des années comme Don Cameron, Joe Samachson, Edmond Hamilton, Dick Sprang, Jack Burnley, Lew Schwartz, Charles Paris ou Sheldon Moldoff. Une aide bienvenue puisqu’au 1er novembre 1943 démarre le strip quotidien Batman and Robin, suivi le 7 du même mois par la page du dimanche. Bob Kane s’y consacre essentiellement, délaissant les comic-books pour le prestige – et le salaire très conséquent – de la parution dans la presse.

Une véritable hagiographie de Bob Kane, dessinée par Win Mortimer dans Real Fact Comics #5 (DC Comics)

L’aventure ne durera que trois ans. En 1946, le strip s’arrête. La même année, Jerry Siegel et Joe Shuster, les créateurs de Superman, contactent Kane. Siegel est sur le pied de guerre. Il veut défendre les droits des auteurs face à National Periodical, qui profite largement des revenus générés par Superman et de Batman. Siegel estime que si ils forment un front uni, ils auront plus de poids face à Harry Donenfeld et Jack Liebowitz, les patrons de la firme. Kane, cependant, décide de doubler Siegel. Il prévient Liebowitz des projets du scénariste de l’attaquer en justice. Kane en profite pour renégocier de façon très favorable son contrat. Mentant sur son âge, Kane aurait fait croire à Liebowitz qu’il était mineur lorsqu’il a signé son contrat en 1939 et que celui-ci était donc nul et non avenu. On ne sait pas si Liebowitz y a vraiment cru, mais il fut suffisamment effrayé par un éventuel conflit judiciaire avec Kane (dont l’oncle était avocat) pour lui accorder de nombreux avantages. Kane garda ainsi une partie des droits concernant Batman (lui octroyant notamment un droit de veto sur la vente de ces mêmes droits) et un nombre garanti de pages à produire. Sheldon Moldoff estime que National lui achetait environ 350 pages par an, à un tarif qui lui permettait d’engager des assistants (comme Moldoff lui-même) pour les produire à sa place. À cette époque, Kane continue de cacher qu’il produit assez peu lui-même. Avec ce nouveau contrat, il se met à l’abri financièrement et peut continuer d’apposer sa signature sur chaque bande de Batman. Même National alimente la légende de l’auteur unique. Dans Real Fact Comics #5, dans une courte histoire de cinq pages, écrite par les éditeurs de Kane depuis le début des années 40 (Weisinger, Schiff et Breslauer), sont racontées les circonstances de la création de Batman qui serait entièrement dû à Kane.

À suivre : Une Bat-Famille loin du sombre Bat-Univers que l’on connaît.

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