Dans nos précédents articles sur les 80 ans de Captain America (disponibles ici et ), nous vous expliquions la définition de l’idéologie patriotique de notre héros au cours de son histoire. Elle est partie du constat que les lecteurs américains avaient besoin d’un personnage prêt à défendre la démocratie et les libertés au moment où les forces nazies et japonaises s’opposaient au reste de l’Europe puis du Monde. La Sentinelle de la Liberté a ensuite évolué pour incarner le libéralisme à l’américaine et le progressisme social. Mais la doctrine du héros, axée autour du patriotisme et moralement juste, a également ses limites et dérives, parfois amusantes et parfois beaucoup moins comme nous l’a montré l’actualité récente.

Un discours parfois limite

À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les États-Unis et l’URSS apparaissent comme les grands vainqueur du conflit. Évidemment, l’Europe est à reconstruire et certaines relations diplomatiques deviennent plus tendues, notamment lorsque les deux nations se partagent l’Allemagne. Au cours des années 50, le maccarthysme émerge au tout début de la Guerre Froide. La « peur » des communistes s’intensifie dans les foyers américains. Un nouvel ennemi est tout trouvé. Et Cap dans tout ça ? Évidemment, la période propagandiste incite Atlas Comics – ancêtre de Marvel – à lui faire combattre cette nouvelle menace (même Crâne Rouge change de camp et devient un « rouge »). La Sentinelle de la Liberté devient plus violente et xénophobe. Fort heureusement, le discours ne prend pas et le genre super-héroïque s’essouffle. Le titre est donc arrêté au bout de quelques numéros seulement.

Mais cette période n’est pas vraiment assumée par Marvel quelques années plus tard – et même presque oubliée. Lorsque Steve Rogers revient à la vie dans Avengers #4, Stan Lee et Jack Kirby lui offrent un statut de leader et le redéfinissent davantage comme un héros intègre, propre sur lui, patriotique et progressiste. Une image de l’Age de Bronze qui ne colle pas avec « l’anti-coco » de la décennie précédente. Dans les années 70, le scénariste Steve Englehart utilise alors la rétro-continuité pour expliquer qu’il ne s’agissait pas de Steve Rogers – disparu à la fin de la Guerre – mais William Burnside, un fan de Cap qui changea son visage et ne supporta pas certains effets du Sérum du Super Soldat.

Plus récemment, Marvel a tenté de redéfinir certains personnages pour attirer de nouveaux lecteurs : l’univers Ultimate était né. Si certains héros ont pu voir leur passé être modifié – comme Iron Man par exemple –, l’icône Captain America s’est construit pendant la Guerre. Il n’était donc pas question de le remettre en question – tout comme ce fut le cas récemment au cinéma. Sous la plume de Mark Millar, c’est un Steve Rogers avec un caractère assez exacerbé que nous retrouvons : plus violent avec des armes à feu, plus « dur » sur l’Homme et un peu plus xénophobe avec des blagues anti-français carrément supprimées en VF. Cette version du personnage fera beaucoup parler car il est difficile pour certains lecteurs de longue date d’accepter de voir le personnage ainsi. En se montrant moins élégant, Cap représente l’imaginaire de la Seconde Guerre via les valeurs morales et le ton des années 2000.

« Abandonner ? ABANDONNER ? Tu penses que la lettre sur mon front signifie France ? » Ultimate Captain America fait du French Bashing dans un moment tout en délicatesse.

Une image erronée qui lui colle à la peau

Malgré son succès important – Marvel faisant du héros un leader hors pair de nombreux groupes – Cap n’est pas le personnage le plus populaire de la Maison des Idées comparé à Spider Man, Thor, Iron Man ou Daredevil. Quoi que… Cela peut s’expliquer de plusieurs façons : on s’identifie beaucoup plus facilement à eux et leurs « vrais » problèmes et Captain divise parfois dans son discours et ce qu’il signifie. Steve Rogers représente un idéal américain davantage Démocrate au sens politique du terme et un passé qui n’existe plus.

L’image du boy-scout propre sur lui, chevaleresque et monolithique ne lui réussit pas toujours. C’est d’ailleurs souvent ce que peuvent lui reprocher d’autres personnages de l’univers Marvel, estimant que leurs problèmes sont plus à prendre au sérieux que les siens. On retrouve d’ailleurs cette situation dans la scène d’ouverture de Avengers : l’Ère d’Ultron, où Tony Stark se moque de la demande de Cap de « surveiller son langage« .

« Qu’est ce que j’ai dit sur le gros mots ? La prochaine fois j’envoie Thor« 

Toujours dans un soucis de défense de ses idéaux et des principes démocratiques, Captain America se montre très pro-actif dans ses actes en prenant les devants lorsque des conflits se présentent. On peut, par exemple, le voir dans l’arc Secret War, où le héros suit volontairement Nick Fury dans une mission secrète. Cette dernière avait été auparavant refusée par le gouvernement américain car elle mettrait en péril les relations diplomatiques entre USA et Latvérie. Mais Cap n’hésite pas et accompagne l’équipe de Fury pensant défendre les intérêts du peuple.

Enfin, Captain America subit parfois son image de gendre parfait. Comme nous l’avons souligné plus haut, le personnage peut parfois diviser les lecteurs qui ne goûtent pas forcément sa façon de voir les choses. Il est pensé comme un héros qui dépeint ce que les Etats-Unis devraient être. Mais évidemment, la réalité est différente. Dans une Amérique divisée sur divers sujets sociaux et politiques, Cap est l’image de ce pays surpuissant des années 40, guerrier et militaire. Même si l’identité de la Bannière Étoilée a changé, le message a eu du mal à disparaître, que ce soit à travers Bucky Barnes – rédempteur soviétique avec un passé douloureux mais toujours orienté vers l’hostilité – ou via Sam Wilson – afro-américain peut-être trop éloigné de l’idéal que doit représenter le bouclier et qui ne permet pas d’oublier Rogers.

Une ré-interprétation confuse

Captain America est un pilier de l’univers Marvel et principalement des Avengers. Cela lui permet d’apparaître dans d’autres séries régulièrement ou d’avoir un rôle important lors de crossover. Il est Le Héros au sens le plus pur et ses responsabilités incombent de prendre une place importante. Ce succès amènera également les scénaristes à creuser le filon autour du mythe. C’est ainsi que naît l’European Defense Initiative dans Ultimates 2 #2 de Mark Millar et Bryan Hitch en 2005. Évidemment, le but de cette équipe n’est pas de remplacer les Ultimates (équivalent des Avengers de l’univers éponyme) mais de mettre en valeur une équipe de super-héros européenne. Ainsi, nous pouvons y retrouver Captain Britain, Spain, Italy ou encore Captain France… Cela peut prêter à sourire, comme si chaque pays avait besoin de son héros patriotique.

Parmi les ré-interprétations du héros, il y a une qui interroge particulièrement et qui met en exergue un avenir incertain. Nous parlons de la saga Secret Empire de 2017 écrite par Nick Spencer. Elle est très intéressante car elle démontre à quel point démocratie et dictature peuvent parfois se confondre, ou tout du moins se frôler, comme l’explique Nicolas Lebourg, chercheur au Centre d’Etudes Politiques de l’Europe Latine. Steve Rogers est « remplacé » par un double de lui-même mais ayant depuis toujours été un agent dormant de l’H.Y.D.R.A.. Dans un contexte très tendu, Cap devient légalement Directeur du S.H.I.E.L.D. et révèle ses intentions en prenant le pouvoir sur le pays de l’Oncle Sam. Le discours du « faux » Captain America est finalement très proche de l’original et montre les limites de l’hyper-patriotisme à travers un régime fascisant. La suite de ce crossover est encore plus révélatrice du contexte actuel : une fois le régime de l’H.Y.D.R.A. tombé, certains citoyens le regrettent et pensent qu’il était le meilleur en ces temps de crise.

Évidemment cela reflète le contexte politique qui régnait à ce moment-là aux Etats-Unis suite à l’élection controversée de Donald Trump. Le peuple américain était divisé, chacun estimant avoir raison quant à la direction qu’il faudrait suivre. L’électrochoc provoqué par l’élection du milliardaire a beaucoup fait réagir la Maison des Idées qui a souvent pris parti, toujours dans un souci de progressisme et d’ouverture sur le monde. Le message véhiculé par Captain America devenait alors flou. Le héros lui-même montrait véritablement que la balance pouvait pencher facilement d’un côté ou de l’autre.

Encore très récemment, les élections américaines ont été très commentées. Au moment de valider la victoire du démocrate Joe Biden, le Capitole – siège du Congrès américain – a été envahi par des centaines de partisans de Donald Trump afin de contester le processus démocratique qu’ils estiment truqué. Parmi ces opposants, plusieurs arboraient des images de Captain America, arguant être de vrais patriotes. Encore une fois, le message de la Sentinelle de la Liberté est biaisé par des personnes qui se le sont ré-appropriées. Une fois l’œuvre devenue publique, il arrive que l’interprétation des lecteurs puisse échapper à son auteur. C’est ce qu’a dénoncé Neal Kirby, fils du co-créateur de Cap, dans un communiqué publié sur Twitter et relayé par le Hollywood ReporterIl explique notamment que « Captain America est devenu un symbole et un protecteur de notre démocratie et de l’état de droit » et ajoute être « consterné et mortifié » par ces images à l’antithèse de ce que représente le héros Marvel.

Il est certain que le message de Captain America ne touche plus les mêmes populations que lors de sa création, mais il continue d’incarner une forme d’idéal à la fois moral et politique. S’il peut montrer que démocratie et dictature sont les deux faces d’une même pièce, il ne faut pas oublier dans quel contexte il a été crée et comment la société a évolué depuis 80 ans. Il peut être parfois difficile à comprendre et à véhiculer, notamment lorsque de nouveaux auteurs s’attaquent au personnage. Si certaines limites peuvent être franchies avec le héros, c’est avant tout pour faire passer un message et prendre du recul sur la situation politique et sociale de la première puissance mondiale. Cap demeurera un symbole à bien des égards pour toutes et tous.

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