A bien des égards, Captain America représente un idéal américain et démocratique. Son idéologie manichéenne et ses différentes prises de position ont fait de lui un vecteur social et politique important dans la pop culture. Que ce soit à travers les comic books ou bien sur grand écran, il n'a cessé d'être un symbole depuis 80 ans. À cette occasion, nous avons eu le plaisir d'interviewer William Blanc, historien, médiévaliste et spécialiste de la culture populaire. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Roi Arthur, Un Mythe Contemporain (2016, Editions Libertalia), Winter is coming : Une brève histoire politique de la Fantasy (2019, Ed. Libertalia) ou Super-Héros, Une Histoire Politique (2018, Ed. Libertalia) que nous vous recommandons vivement et qui "explor[e] les discours politiques qui se cachent derrière le masque des surhumains".

Bonjour William. En tant que médiévaliste, quel(s) éléments(s) du Moyen-âge, que ce soit physique (comme le bouclier) ou idéologique, retrouves-tu chez Captain America ?

William Blanc : Joe Simon, le co-créateur du personnage, a affirmé dans ses mémoires s'être inspiré d'un chevalier arthurien pour créer Captain America. La reprise de ce stéréotype s'inscrit dans un double processus. Tout d'abord, il s'agit de contester aux nazis, qui emploient beaucoup d'imageries médiévales, le monopole de l'usage de la figure chevaleresque. En d'autres termes, si les SS peuvent se représenter comme de nouveaux chevaliers, Captain America est aussi là pour leur rappeler que les soldats des démocraties occidentales, et particulièrement de l'Amérique, sont eux des chevaliers de la liberté. Cet usage n'est pas nouveau ni réservé dans les comics à Captain America. Déjà, les militaires américains envoyés en France à partir de 1917 avaient été qualifiés de croisés et, en 1941, les auteurs de DC Comics avaient créé le personnage du Shining Knight, un membre de la Table ronde qui, après avoir été congelé pendant des siècles dans la glace, se réveille et prend le parti de l'Amérique contre les nazis.

Cette histoire, qui rappelle fortement la légende médiévale du roi Arthur – très populaire aux États-Unis – affirmant qu'il se réveillera lorsque son royaume aura besoin de lui, a été réemployée par Stan Lee et Jack Kirby lorsqu'ils font réapparaître Cap en 1964 (Avengers Vol.1 #4). Ce choix ne doit rien au hasard. Le héros au bouclier renaît dans les comics peu après l'assassinat de Kennedy, Président qui, juste après sa mort, a été comparé au souverain de Camelot.

Cap montre des valeurs de progressisme social notamment dans les années 70, mais paradoxalement, provient d'une vieille Amérique des années 40. Cap incarne-t-il le futur ou le passé ?

WB : Les deux. Les années 1930 et 1940 qui ont vu l'apparition des super-héros (et héroïnes) reste une période où l'on croyait que la science allait forcément amener un monde meilleur, tant sur le plan technique que politique, l'un étant lié à l'autre. C'est aussi un moment faste pour le progressisme aux États-Unis avec, notamment, la mise en place du New Deal par le Président Franklin D. Roosevelt. Pour faire simple, ces décennies constituent un passé durant lequel on croyait à un futur meilleur. C'est leur souvenir qui est convoqué lorsque Cap devient, à la fin des années 1960 et 1970, une figure contre-culturelle.

L'un des héros d'Easy Rider (Dennis Hopper, 1969), joué par Peter Fonda, porte son nom, et il est le premier super-héros blanc à faire épique avec le premier super-héros Afro-Américain, The Falcon au tout début des années 1970. C'est d'ailleurs pour cela qu'il est toujours aussi populaire. Il incarne l'Amérique très idéalisée, que l'on imagine unie dans sa volonté d'abattre le nazisme et de bâtir une société meilleure pour toutes et tous. Il est quelque part le pendant dans les comics des peintures de Norman Rockwell, qui, d'ailleurs, inspire beaucoup des dessinateurs comme Alex Ross.

Norman Rockwell - Right to Know (1968)

Alex Ross - Justice League (2017)

Dans ton livre, Cap est comparé à la fois au Punisher (tous deux vétérans) et à Wolverine (tous deux sujets scientifiques). Est-ce seulement la position « défensive » de Cap qui le distingue ?

WB : Non, pas seulement. Captain America incarne le vétéran de ce qui est représenté comme une "bonne guerre", celle qui a vu la victoire contre le nazisme, celle dans laquelle l'Amérique a le beau rôle, celle dont les combattants seraient rentrés sans trauma. À l'inverse, le Punisher revient d'une sale guerre au Vietnam, celle où les États-Unis ont soutenu plusieurs régimes autoritaires, ont employé des armes chimiques (l'agent orange) et commis de nombreux crimes de guerre, connus dès la fin des années 1960, comme le massacre de My-Lai. Le Punisher, soldat d'une guerre offensive, emploie donc des armes offensives, notamment un impressionnant arsenal d'armes à feu. Captain America, symbole d'une guerre défensive (les États-Unis ont été attaqués sans préavis par l'Axe) emploie presque exclusivement son bouclier.

On pourrait faire une remarque similaire à propos de Wolverine, apparu la même année que le Punisher. Alors que Captain America a été créé par une science perçue comme un outil bénéfique, Wolverine a été le cobaye d'une armée qui l'a transformé en machine à tuer en utilisant la technologie à des fins meurtrières, faisant écho ainsi au napalm, à l'agent orange.

Récemment, la saga Secret Empire crée un double nazi de Cap. L'affrontement entre les deux parties est inévitable. Cap est-il destiné à toujours combattre les mêmes crises et les mêmes causes politiques et idéologiques ?

À mon avis oui, tant que les États-Unis n'auront pas résolu la question du racisme. Celle-ci structure tant la société américaine qu'elle réapparaît souvent dans l'histoire de Cap. En fait, dès que l'Amérique a connu une poussée ultra-conservatrice, les auteurs de comics mettent en scène Steve Rogers affrontant soit un double, soit un usurpateur réactionnaire et violent. En 1972, en pleine administration Nixon, il se heurte ainsi pour la première fois à William Burnside, le Cap des années 1950 qui deviendra par la suite le chef d'un groupe suprémaciste rappelant fortement le Ku Klux Klan. Entre 1986 et 1989, Steve Rogers affronte John Walker, un nouveau Captain America militariste et violent, renvoyant autant aux héros des films d'actions d'alors qu'au bellicisme de Ronald Reagan à la Maison-Blanche.

En 2004-2005, l'Anti-Cap apparaît tandis que l'administration Bush a empêtré l'Amérique dans deux guerres et empiète sur les libertés civiles à l'intérieure du pays, thème que l'on retrouve aussi dans l'arc narratif Civil War (Mark Millar et Steve McNiven). Quant au double nazi dans Secret Empire (Nick Spencer), il renvoie très nettement à Trump et à ses partisans. Encore aujourd'hui, le fait que le bouclier de Cap soit transmis à Falcon opère comme un moyen de promouvoir une Amérique plus diverse. Le passage de relais entre Sam Wilson et Steve Rogers annonce celui qui risque d'advenir en 2024 entre Joe Biden, Président né dans l'Amérique rooseveltienne, et sa vice-présidente noire, Kamala Harris, née une génération plus tard, l'année même de la réapparition de Captain America dans les comics.

Pour en savoir davantage sur les influences politiques de Captain America et des autres super-héros de la Pop Culture (Batman, Wonder Woman, Wolverine...), n'hésitez pas à vous plonger dans Super-Héros, Une Histoire Politique aux éditions Libertalia. Vous pouvez également consulter cet article complet de William Blanc pour le site du Point et qui revient sur les questions sociales et politiques derrière la série Disney+ Falcon et le Soldat de l'Hiver.

Merci beaucoup à William Blanc d'avoir pris le temps de nous répondre et pour ses précieuses connaissances.






Trois minutes avec William Blanc

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