Une conjuration néo-nazie internationale ? Tous les fans de l’univers Marvel la connaissent sous le nom d’Hydra. Mais les comics, films et séries n’ont pas tiré cette idée du néant : les auteurs se sont inspirés de faits historiques. On en a discuté avec un historien : Nicolas Lebourg, qui est chercheur au Centre d’Études Politiques de l’Europe Latine (CEPEL, CNRS-Université de Montpellier) et au sein du programme «Transnational History of the Far Rights» de l’Université George Washington, et qui est aussi un bédéphile.

Nicolas, tu es historien, tu publies un livre qui parle du nazisme… et dès la page deux tu parles d’Hydra et de Marvel.

L’ouvrage traite des « Internationales noires », c’est-à-dire de ces groupes fascistes puis néo-nazis internationaux qui ont inspiré Hydra. Alors autant commencer par là : au moment où Hydra apparaît dans les comics un sénateur new-yorkais intervient au Sénat des États-Unis pour parler du danger de l’Internationale noire.

La représentation et les faits se sont nourris l’un l’autre : les fantasme sur l’Internationale noire, vue comme une organisation cachée terroriste, ont beaucoup nourri les comics ou le cinéma, et, en retour, ces représentations ont influencé les militants.

Dans le Fresh Start les Célestes sont de retour et on annonce les Éternels dans la phase 4 du MCU. Mais les fans de l’histoire originale de Jack Kirby peuvent avoir un choc en découvrant dans ton livre la personne de Julius Evola.

Oui ! Evola était un intellectuel italien qui trouvait le régime fasciste trop libéral, trop démocratique. Il a essayé en vain d’influencer l’Allemagne nazie. Dans l’histoire qu’il fait du monde, la race supérieure vient d’un lieu caché dans le grand nord, tandis que les races inférieures viennent de la Lémurie engloutie etc. Oui, nous sommes d’accord : ses thèses ressemblent énormément à l’histoire de la bédé Les Éternels de Kirby !

La raison est en fait simple : la mythologie raciste de l’époque fonctionne comme la cosmologie Marvel : elle hybride, agrège, mélange des tonnes de mythes pour construire un « super-mythe » unitaire.

Sous la cagoule du Maître de la Haine… Adolf Hitler

Les nazis de Marvel sont-ils crédibles historiquement ?

Ce sont plutôt des néo-nazis américains que des nazis allemands. C’est très clair dans la version Marvel d’Hitler, super méchant

sous le costume façon Ku Klux Klan du « Maître de la Haine ». Cette idée d’une radicalité qui serait des « discours haineux », au cœur d’un actuel projet de loi censé vouloir apaiser internet, est très nord-américaine. Mais chez les nazis la destruction (l’extermination des juifs, des handicapés, des Slaves etc.) est inséparable de l’utopie du Grand Reich.

Au contraire des super-méchants, les criminels réels n’assument pas de combattre l’humanité. Après la guerre, Rudolf Hoess, le commandant d’Auschwitz, déclara « je n’ai tué personne, j’étais juste le directeur du programme d’extermination d’Auschwitz » et « personnellement je n’ai jamais éprouvé de haine contre les juifs ».

L’anti-nazisme c’est quand même toute la vie de Captain America.

Oui, c’est un sur-homme qui ne se veut pas comme les fascistes par delà le bien et le mal, mais qui assume un choix moral libéral. Et il le redéploie dans l’histoire : Civil War est une saga sur l’Amérique face aux risques liberticides du Patriot Act adopté après les attentats du 11 septembre.

La récente saga Secret Empire est passionnante en ce qu’elle dit des années Trump : une version de Cap instaure la dictature d’Hydra aux États-Unis grâce aux dispositifs légaux. Ce Cap et le vrai ont une discussion à la fin où ils confrontent leurs conceptions de l’Amérique, de la légalité, et on est dans les nuances de gris, loin du « Maître de la Haine »: le récit s’interroge et dit aux lecteurs comment l’Amérique doute et comment démocratie et dictature pourraient se ressembler.

On peut aussi mettre en lien l’idée que le SHIELD et Hydra soient deux faces de la même pièce avec le développement depuis les années 1970 chez les néo-nazis d’abord américains puis de partout de l’idée que le gouvernement visible ne serait qu’un masque de ce qu’ils nomment ZOG, un gouvernement caché des juifs. Dans la pop culture, les théories du complot sont un formidable instrument scénaristique.

 

Tu commences chaque chapitre par une anecdote qui se passe dans une ville différente du monde à un moment différent. Et puis, vers la fin du livre, tu nous dis que ça à voir avec le MCU. C’est quoi l’idée ?

Dans les blockbusters avant quand un personnage changeait de continent tu avais une scène avec un avion, une ville vue de haut. Maintenant on écrit juste en bas de l’écran le changement de lieu et de date.

Cette mise à plat du monde correspond à la transformation de notre économie mondiale depuis quelques années : on a un espace commercial mondial où des villes-mondes sont reliées. Si tu fais du business international à New-York, Paris, Tokyo ou Barcelone tu vas avoir plus de relations avec tes collègues de ces autres villes qu’avec le gars qui travaille à trente kilomètres de toi.

Ce réseau urbain mondial on le voit dès les années 1950 dans une Internationale noire où les déclarations adoptées à chaque congrès sont nommées du nom de la ville : les nations disparaissent, il y a un « monde blanc » à l’échelle mondiale qui se construit autour des villes. Des choses comme les groupuscules radicaux ou lés bédés nous permettent en fait de mieux saisir l’évolution générale du monde.

Pour finir, si tu avais trois bédés sur le nazisme à nous conseiller  ?

Le chef d’œuvre incontournable c’est « Mauss » d’Art Spiegelman. Pour se confronter à l’horreur, il y a le difficile mais superbe « Rapport de Brodeck » de Manu Larcenet. Plus grand public, la série en cours d’Emile Bravo avec Spirou durant la Seconde guerre mondiale est formidable.

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