Marvel Comics fête cette année ses 80 ans. Pour célébrer ça, la Maison des Idées propose une collection de recueils qui présente des œuvres marquantes de l’éditeur, décennies par décennies. Après les années 40 et l’opposition entre la Torche Humaine originale et Namor, c’est au tour des années 50 et du court retour de Captain America.

Le retour du héros à la bannière étoilée

Créé en 1941 par le tandem Joe Simon et Jack Kirby, Captain America fut sans doute l’un des plus gros succès de ce qui s’appelait à l’époque Timely. Outre le talent graphique de Kirby, le jeune lecteur américain y trouvait un héros défendant l’Amérique et la démocratie face à l’ennemi nazi et japonais, une figure active et rassurante en pleine Seconde Guerre Mondiale. Cependant, une fois la guerre terminée, Captain, et l’ensemble des super-héros, tombent vite en désuétude. La période exceptionnelle qui les a vu naître étant finie, le lectorat se lasse de ses héros extraordinaires, préférant se reporter sur des genres tels que le western, le policier, le romantisme ou encore l’étrange. Les deux derniers numéros de Captain America en 1949-50 seront d’ailleurs retitrés Captain America’s Weird Tales, pour proposer des histoires d’épouvante légère et envoyer le Captain au placard.

Un peu moins de quatre ans plus tard, les super-héros de ce qui est maintenant Atlas Comics sont pourtant relancés. Martin Goodman, le patron de la maison d’édition, constate en effet le succès de la série télévisée Adventures of Superman et, toujours prompt à exploiter un filon, estime qu’il est temps de relancer ces personnages colorés. Dans Young Men #24, daté de décembre 1953, la Torche Humaine, Namor et Captain America font donc leur grand retour. Dans ce numéro, on retrouve un Steve Rogers devenu professeur et toujours affublé de Bucky, qui est resté le même gamin que durant la Seconde Guerre Mondiale. Celui-ci supporte mal que ses camarades doutent de l’existence du Captain, mais lorsque Red Skull (Crâne Rouge), son ennemi juré, refait surface, Cap va pouvoir prouver au pays qu’il était toujours son premier protecteur.

Couverture de Young Men #24 par Carl Burgos (Marvel Comics).

 

« T’as le look, coco ! »

Crâne Rouge n’est cependant plus le représentant de la menace nazie, mais, dans un grand écart intellectuel assez osé, un associé des soviétiques. En effet, les temps ont changés et l’ennemi des États-Unis est maintenant le bloc communiste. Au fil des aventures suivantes, Cap va se trouver invariablement confronté à des ennemis soviétiques ou chinois. Et le moins que l’on puisse dire est que le trait est très, très caricatural. La représentation des idéologies est manichéenne : les ennemis des États-Unis sont fourbes, fanatiques et stupides, les vrais américains sont au contraire démocrates, patriotes et dans leur bon droit. La représentation des asiatiques notamment est particulièrement gratinée dans le genre « péril jaune« , même si une histoire nous dit qu’il y en a des biens quand même, si ce sont de bons américains. Les artistes de l’époque étaient peu ou mal crédités, il est donc difficile de savoir qui a écrit ces récits qui relevaient plus de la propagande qu’autre chose. Le spécialiste Martin O’Hearn s’est avancé à proposer le nom de Don Rico, scénariste-rédacteur d’Atlas à l’époque, principalement connu pour avoir créé Lorna the Jungle Girl.

Couverture de Captain America #78 par John Romita ( Marvel Comics).

Quant à illustrer les nouvelles aventures de ce héros qu’on surnomme maintenant « commie smasher » , le rédacteur en chef d’Atlas, Stan Lee, a fait appel à un jeune dessinateur plein de talent, John Romita. Celui-ci est dans le métier depuis à peine cinq ans et n’est pas encore l’artiste qui se distinguera dans les romance comics de National Periodical/DC Comics dans la deuxième moitié des 50’s ou dans Amazing Spider-Man dans les années 60. Le trait est donc parfois encore malhabile, mais suffisamment dynamique pour rappeler le style graphique du créateur du personnage, Jack Kirby. Un Kirby qui digérera d’ailleurs mal le fait qu’on ressuscite son héros dans son dos. Avec son compère Joe Simon, il créera Fighting America, chez Crestwood Publishing, un ersatz du Captain qui se voudra beaucoup plus parodique.

Captain America connaîtra en tout cas des aventures dans Young Men, Men’s Adventures et dans sa propre revue. Captain America est ainsi lancé, reprenant la numérotation abandonnée quelques années plus tôt, mais pour s’arrêter au bout de trois numéros seulement. Le lectorat n’a visiblement pas apprécier ce retour des super-héros. En fait, les auteurs n’ont fait que transposer les intrigues des années 40 aux années 50 en changeant simplement le nom des ennemis, les communistes remplaçant les nazis, mais les histoires restent les mêmes. Assez révélateur, Rogers abandonne très vite son poste de professeur pour redevenir le troufion de base qu’il était dans les premiers numéros de Captain America. Les jeunes lecteurs des années 40 ont grandi et ne goûtent plus ces bandes simplistes et enfantines, tandis que les jeunes lecteurs des 50s doivent les trouver surannées.

Case extraite de Young Men #25 par Don Rico et John Romita (Marvel Comics)

Retombées

Quelques années plus tard, Captain America revient au sein des Avengers. Stan Lee et Jack Kirby expliquent alors que Cap a été pris dans un bloc de glace à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et que Bucky est mort durant le conflit, ignorant superbement cette parenthèse des années 50. Il faudra attendre les années 70 pour que le scénariste Steve Englehart explique que ce Cap anti-communiste est en fait William Burnside, assisté du jeune Jack Monroe en Bucky *. Fans du Cap original, Burnside a changé son visage pour assumer l’identité de Steve Rogers, mais a bénéficié d’un sérum du super-soldat incomplet qui l’a rendu instable et paranoïaque.

En plus des épisodes de l’époque, cet album présente un one-shot, Captain America – Theater of War: America First! par Howard Chaykin qui met donc en scène William Burnside. Chaykin connait bien les années 50 pour s’y être déjà frotté avec la série American Century. Il rend compte de l’atmosphère de l’époque, notamment au travers d’un personnage qui ressemble furieusement à Joseph MacCarthy, ce sénateur qui lança une véritable chasse aux sorcières dans tous les États-Unis.

Couverture de Captain America-Theater of War: America First ! Par Howard Chaykin (Marvel Comics)

Mine de rien, le choix de ce volume des Décennies Marvel est plutôt étrange car, comme on l’a dit, le revival des super-héros Atlas a été de courte durée et sans grand succès. Pour représenter la maison d’édition de l’époque, il aurait mieux valu taper dans les séries romantiques, de western ou de monstres. Dans les décennies suivantes, bien évidemment, cela changera et l’éditeur fera la révolution des super-héros. Le lectorat d’aujourd’hui ne voit plus Marvel que par ce prisme. Au moins, la parution de cet album permet la publication d’épisodes inédits jusqu’ici en France et ayant un intérêt historique certain puisque captant l’air d’un temps particulier.

* Captain America #153-156 (septembre-decembre 1972, Marvel Comics), traduits dans Captain America Super Star #11-12 (1980, Aredit-Artima) et Captain America Intégrale 1972 (2016, Panini).

Décennies: Marvel dans les années 50 (Young Men #24-28, Men’s Adventure #27-28, Captain America #76-68, Captain America – Theater of War: America First !#1), Panini Comics, 176 pages, 26,00 €. Sortie le 02 mai 2019. Traduction de Benjamin Viette pour MAKMA, lettrage de Elleti.

 

.