Captain America. Son nom n’a pas été choisi au hasard, il a été désigné pour incarner l’idéal prôné par les États-Unis dans un moment charnière de l’Histoire. Alors que le pays n’est pas encore entré dans la Seconde Guerre Mondiale, Timely Comics publie le premier numéro de Captain America Comics en décembre 1940. Au delà des confessions religieuses ou culturelles de ses auteurs, Joe Simon et Jack Kirby, le moment était venu de mobiliser le peuple américain à travers un nouveau média populaire : les comic books.

Pendant 80 ans, Steve Rogers – et plus largement Captain America, car plusieurs personnes ont porté le bouclier – a défendu des valeurs qui lui sont chères et qui ont fait de lui un patriote acharné. Son idéologie est un trait inhérent à sa personnalité et à sa représentation, peu importe le scénariste. Mais elle a souvent été mise à rude épreuve et interrogée selon l’évolution des mentalités dans le pays de l’Oncle Sam. Retour sur les valeurs défendues par le héros à la Bannière Étoilée.

Le comic book comme outil de propagande

Nous sommes en 1940, l’Europe est déchirée dans une guerre majeure. L’apogée du fascisme et du nazisme à grande échelle inquiète le monde entier et plus particulièrement les États-Unis. Plusieurs mois avant l’attaque sur Pearl Harbour et leur entrée en guerre, les américains commencent à se mobiliser autour des valeurs qui leur sont chères. C’est à ce moment-là que se popularisent les super-héros dans les comic books, des êtres dotés de pouvoirs extraordinaires affrontant l’ennemi grâce à leur courage. Tout comme la Distinguée Concurrence avec Superman, Timely Comics publie les aventures de Namor et la Torche Humaine. Ces surhommes se battent pour défendre les libertés et s’en prennent aux tyrans. Mais s’il y a bien un personnage qui représente cet engouement patriotique, c’est Captain America.

Le succès est immense et immédiat : son premier numéro s’écoule à plus d’1 million d’exemplaires à sa sortie. Les lecteurs s’identifient facilement au personnage : patriotique avec ses couleurs blanc, rouge et bleu ornées d’une étoile et prêt à défendre les valeurs de l’Amérique. Dans ces temps difficiles, le peuple cherche à se rassembler et à s’évader autour d’un idéal qui occulte la réalité de la Guerre. Il n’est pas question de remettre en cause l’ordre établi mais de prendre part au combat idéologiquement. La situation européenne ne touche pas directement les Américains, ils n’ont pas besoin d’un espoir mais seulement d’un héros qui sera présent pour défendre leur mode de vie. Captain représente un avenir meilleur grâce à la science et la technologie. Le Neuvième Art s’inscrit alors durablement dans la culture américaine et devient un outil de propagande non officiel.

Timely Comics et son éditeur, Martin Goodman, exposent l’idéologie simplement : défendre la liberté, la paix, la démocratie, la justice et les opprimés. Ni totalement réaliste, ni totalement fantaisiste, cette vision permet aux lecteurs de croire en quelque chose et de s’identifier comme étant du bon côté. Dans un récit aussi manichéen que les comic books de l’Âge d’or, Cap symbolise le “Bien” combattant le “Mal” incarné par les menaces nazies ou japonaises. Il représente le chemin à suivre par une vision parfois innocente et optimiste. Le succès s’intensifie et se transpose au cinéma à travers des serials qui promeuvent le mode de vie démocratique à l’américaine en opposition aux régimes d’Hitler ou Mussolini. L’effort collectif recherché durant la Guerre est en marche.

Mais dans les années 50, un changement important s’opère : le conflit étant achevé, les principales sources de revenus des éditeurs de comics s’amenuisent. En effet, les lecteurs sont moins nombreux et n’attendent plus le même message de la part des bandes dessinées. Dans le même temps, une nouvelle menace émerge contre l’identité américaine : l’URSS et les communistes. Timely adapte alors Captain America en affrontant ce nouvel ennemi – après avoir tenté de transformer la série avec des scénarios horrifiques ou science-fictifs. Mais les ventes continuent de chuter et le titre s’achève.

“Regardez comme je suis fort ! Même contre les communistes !” Couverture de Captain America Comics #78 par John Romita Sr.

Cap s’affirme comme vecteur d’évolution et de progressisme

Nous arrivons en 1963 où Stan Lee et Jack Kirby créent une équipe qui deviendra rapidement mythique dans l’univers Marvel : les Avengers. Ces derniers se réunissent pour “affronter ensemble ce qu’ils ne pourraient vaincre seuls“. Et dés le quatrième numéro, les héros retrouvent le corps du Super-Soldat suspendu dans la glace. Captain America est ressuscité et intègre les Plus Puissants Héros de la Terre. Il devient rapidement leur nouveau leader lorsque les membres fondateurs quittent l’équipe. Son expérience durant la Guerre, son leadership et ses valeurs – notamment son ouverture d’esprit et sa foi dans la rédemption – en font le chef idéal pour cette équipe composée de membres hétéroclites (rappelons que Hawkeye, la Sorcière Rouge et Vif-Argent ont commencé en tant que super-vilains).

Mais en revenant à la vie, Cap devient un homme hors du Temps et se retrouve dans un monde qu’il ne reconnait plus. Vingt années se sont écoulées entre sa mort présumée et sa réapparition (il sera expliqué plus tard que le Captain America anti-cocos des années 50 n’était pas Steve Rogers). La Sentinelle de la Liberté se fait alors l’écho d’une Amérique changeante avec un ennemi plus flou.

Régulièrement en décalage, Rogers tente de rattraper son retard mais demeure un soldat ayant servi un certain idéal dans un contexte douloureux et particulier. Sans le rabaisser à une condition basique de l’armée, notre héros se montrera bien plus ouvert dans ce nouveau monde. Cap, ardent défenseur des valeurs de sa jeunesse, devient alors un personnage progressiste qui souhaite faire évoluer les mentalités sans renier ce qu’il est et représente. Il fait équipe avec d’anciens criminels, s’oppose aux idées conçues et s’entoure de minorités sous-représentée à l’époque comme Sam Wilson alias le Faucon et l’un des premiers super-héros afro-américain. Le titre sur la couverture devient d’ailleurs Captain America and the Falcon dés le numéro 134.

Si le concept de bien et de mal persiste, il ne vient plus forcément de l’extérieur des frontières. L’idéologie du héros s’oppose parfois aux mentalités déviantes. Le meilleur exemple est la Guerre du Vietnam qui fait rage : alors que Cap est un soldat, très peu de mentions sont faites à cette guerre qui divise beaucoup le peuple américain. Le sujet devient tabou. Les éditeurs ne souhaitent pas prendre position et se priver d’une partie de son lectorat. L’unité des années 40 se fracture de plus en plus.

La société évolue tout comme la perception des américains. Cela amène à nouveau les éditeurs de comics à développer des histoires plus originales et moins manichéenne que par le passé. C’est encore dans l’Histoire et l’actualité que les scénaristes vont puiser leur inspiration.

C’est précisément ce que va tenter Steve Englehart avec la saga Secret Empire où une organisation criminelle va tenter de prendre le pouvoir par un coup d’État aux USA. Inspirée du scandale du Watergate en 1974 (menant à la démission du Président Nixon), la saga se conclue par une méfiance telle de la Bannière Étoilée envers le pouvoir qu’il finira par abandonner le costume et le bouclier. Dans Captain America #180 (décembre 1974), Steve Rogers devient Nomad, héros apatride et universel, au service de la Nation et non de l’État. Dans une autre saga, Rogers rend à nouveau le bouclier pour devenir The Captain lors d’un nouveau différend avec le gouvernement. C’est alors John Walker qui devient le nouveau Captain America mais il ne le reste que quelques temps. Le soldat devient de plus en plus fou à mesure que le temps passe et ne supporte plus le poids de ce que représente le bouclier.

L’idéologie presque aveugle est mise en branle dans cette période mais en ressort grandi : Captain America revient plus fort pour servir son peuple et une certaine vision de l’Amérique (et pas un gouvernement en particulier). C’est en partie pour cela que le héros refuse de se présenter aux élections présidentielles dans Captain America #250 de Roger Stern et John Byrne (oui oui, le héros a bel et bien réfléchi à l’éventualité de se présenter aux élections suite à des conseils politiques).

“L’Amérique doit être à la hauteur du héros qu’est Captain America” Dr Reinstein / Erskine

Mais Cap représente bien plus qu’un simple vecteur de communication d’un certain idéal des années 40. Le personnage a évolué en même temps que le monde qui nous entoure. Un auteur en particulier a su véritablement tirer la quintessence du héros dans un run mythique. À travers d’autres sagas, Cap a régulièrement prouvé l’importance de son idéologie et a su la transmettre – ainsi que son bouclier – à ses plus proches alliés. Nous en parlerons dans la seconde partie de cet article.

“Un bouclier offert à tous ceux qui voteront pour moi !”

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