D’outil de propagande à vecteur de progressisme, Captain America a souvent été utilisé dans une forme de communication en étroite relation avec le contexte politique et social des États-Unis au moment de ses publications. Nous avons vu dans la première partie comment le héros a évolué de sa création en 1940 (l’âge d’or des comic books) jusqu’à évoquer l’idée qu’il puisse devenir le Président des USA. Mais Cap représente aussi la réussite, le courage et l’inspiration. Plusieurs auteurs ont su transcender le super-héros pour ancrer peu à peu son idéologie au-delà de conflits manichéens et d’idées de plus en plus confuses comme le « Bien » et le « Mal ».

Pour que « l’American Dream » continue

Dans l’univers des comics, il n’y a pas de héros qui incarne le mieux l’American Dream que Captain Amercia. Le rêve américain est l’idée selon laquelle n’importe qui, sur le sol américain, par son travail ou son courage peut rencontrer le succès. Le petit gars de Brooklyn, trop chétif pour aller combattre en Europe, se retrouve doté de pouvoirs surhumains par le biais d’une expérience scientifique et atteint ses objectifs. Il représente un espoir prometteur et plein d’avenir.

La force de caractère de notre héros lui permet d’affronter des dangers qui dépassent ses capacités avec un sens aigüe du sacrifice. On retrouve le mieux cet exemple dans Captain America : First Avengers où la mort du Dr Erskine (Reinstein dans les comics) devient l’élément déclencheur du désir important qui habite Steve Rogers. Il décide alors de n’utiliser ses nouvelles capacités que pour « faire le bien » et protéger la liberté démocratique. Il incarne l’ancêtre du fameux « de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités« . Dans les comics, Rogers restera très longtemps hanté par la mort de son allié Bucky Barnes à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, s’estimant responsable de sa disparition.

Mais Steve Rogers n’est pas surpuissant comme Thor ou suréquipé d’armes en tous genres comme Iron Man. La Sentinelle de la Liberté n’a qu’un bouclier et un sérum spécial dans ses veines. Cela ne l’empêche pas d’être régulièrement en première ligne dans les conflits les plus importants de l’univers Marvel. Dans le Gant de l’Infini (de Jim Starlin et Ron Lim), la quasi-totalité des héros sont tombés face au Titan Fou Thanos. Cap se retrouve en dernier rempart pour lui tenir tête. Malgré son impuissance flagrante, il continue à se tenir debout pour défendre l’univers contre un dictateur cosmique.

« Tant qu’un Homme restera debout face à toi, tu ne pourras jamais déclarer victoire » Cap s’oppose à Thanos alors que tout semble perdu

Au sein d’une autre saga importante de l’univers Marvel, Captain America s’oppose à la Loi de Recensement des Surhumains soutenue par Tony Stark dans Civil War (de Millar et McNiven). Le conflit des deux coéquipiers dépasse le cadre politique et une guerre civile éclate entre deux factions de super-héros. Mais cela montre véritablement à quel point la Bannière Étoilée cherchera toujours à défendre son idéologie et les libertés individuelles même contre les personnages de son propre camp au risque de briser l’unité qui faisait leur force. Les frontières entre le « Bien » et le « Mal » s’estompent encore un peu plus lorsque chacun pense être dans son bon droit.

Une idéologie qui pourra dans ce cas être qualifiée de vieillotte, car elle ne correspond plus complètement à la société dans laquelle évolue le héros. Même si cette loi a pour but de protéger les civils, elle est trop liberticide aux yeux du héros. Il s’agit d’une interprétation des auteurs sur le contexte qui régnait aux USA à ce moment-là. Cap symbolise l’idée selon laquelle les lois (notamment celles du Patriot Act de l’après-11 septembre), même avec un bon fond, ne fonctionne pas toujours et peuvent conduire à des dérives.

Ed Brubaker redistribue les cartes

À l’issue du conflit, Cap finira par se rendre réalisant les dégâts engendrés par cette guerre d’idées. Dans un moment de lucidité, la destruction et le chaos entourant les super-héros, Rogers comprend que les affrontements ont salis l’image de ceux qui sont censés protéger les habitants et les ont mis en danger. Sur sa route vers le tribunal, Captain America est assassiné par son amour, Sharon Carter (sous l’emprise du Dr Fautus), devenant un martyr national. La couverture de Captain America (Vol. 5) #25 montre un journal où est inscrit : « La mort du rêve« .

Cette disparition est révélatrice du contexte social aux États-Unis en faisant « un parallèle aux débats sur la guerre en Irak, le Patriot Act, le programme de surveillance intérieur de Bush et d’autres programmes controversés de l’après-11 septembre » explique ABC News. D’ailleurs, fait rarissime, le décès de Captain America est relayé par plusieurs médias Grand Public en mars 2007 comme le Daily News ou CBS News. Cela défini à quel point l’édition de ce numéro est un phénomène d’importance pour les américains.

Le scénariste en charge du titre sur la Bannière Étoilée, Ed Brubaker, ajoute sa touche et tente des paris audacieux. Son long run sur le personnage lui apportera un vent de fraîcheur tout en réutilisant des aspects essentiels de la continuité. En effet, il n’est pas simple pour un auteur d’écrire sur un personnage aussi emblématique. Un peu comme Superman, on ne fait pas faire ou dire n’importe quoi à un héros aussi populaire et ancré dans ses idéaux. Mais Brubaker réussit en exploitant un aspect plus intimiste du héros – nous vous invitons à lire notre série d’articles écrits par Mallrat sur le run de Brubaker sur le personnage.

Quelques temps avant Civil War, l’ennemi de toujours, Crâne Rouge, meurt dés le début du run du scénariste. Un signe fort est envoyé aux lecteurs pour leur montrer que l’histoire qui va être dévoilée ne se résume pas à un simple conflit entre bien et mal. En utilisant la rétro-continuité (Brubaker est un grand connaisseur de l’univers de Cap), il fait revenir un personnage important de la vie du héros : Bucky Barnes, son acolyte durant la Grande Guerre. Le jeune garçon qui accompagnait le héros étoilé a lui aussi été retrouvé à la fin de la guerre mais par les soviétiques qui ont fait de lui une arme vivante : le Soldat de l’Hiver.

En tant qu’espion et assassin surentraîné, James Buchanan Barnes de son vrai nom accomplira différentes missions clandestines avant de se retrouver confronté à Steve Rogers. Brubaker ressuscite un conflit « basique » entre Est et Ouest mais avec une variable intéressante : Cap connait intimement l’ennemi. La doctrine manichéenne du héros est à nouveau remise en cause lorsqu’il doit affronter son ancien partenaire.

À la mort du super-héros en 2007, le scénariste confie le costume et le bouclier à Bucky revenu du « bon » côté. Ce nouveau passage de témoin s’accompagne encore une fois de l’idéologie qui va avec. Si Bucky essaye de faire de son mieux malgré son passé, il finit par rejoindre les Avengers et se bat en gardant l’esprit de Steve Rogers à ses côtés jusqu’à la saga Fear Itself. Mais comme nous l’avons vu avec John Walker, le poids de ce que représente le costume peut parfois s’avérer trop lourd. L’exemple d’héritage compliqué le plus récent se nomme Sam Wilson. L’autre acolyte de Cap devient le nouveau représentant de la Bannière Étoilée lorsque le sérum du Super-Soldat ne fait plus effet. Rogers vieillit presque instantanément et lègue le bouclier.

Dans la série Captain America : Sam Wilson, le nouveau héros cherche à défendre des causes qui lui semblent justes et nécessaires. Dans une saga très d’actualité, le héros se confronte à des forces de police indépendantes qui s’en prennent régulièrement à des populations de couleur ou des migrants. Wilson, en amenant sa touche, son vécu et son expérience, tente de faire honneur à ce que représente le bouclier pour le peuple. Les différentes oppositions populaires et les embûches nombreuses rendent son parcours délicat et compliqué. Le héros finit par abandonner le rôle à contrecœur mais avec la conviction qu’il sera plus à même de mener ses combats en tant que Falcon.

Durant les 80 années d’histoire du personnage, son idéologie a été ancrée pour inspirer les futures générations de scénaristes. Même quand il apparaît dans d’autres séries (comme Avengers par exemple), Cap reste une boussole à suivre et inspire les autres protagonistes de l’univers Marvel. L’ensemble des auteurs continuent d’entretenir le mythe autour du héros. Son aura et ses qualités en font un héros respecté de ses pairs et de ses différents auteurs. Très récemment, Ta-Nehisi Coates nous le montre clairement lorsque l’opinion populaire se retourne contre le héros. Ce dernier reste soutenu et aidé par d’autres personnages et notamment les Filles de la Liberté, dirigées par Sharon Carter, qui tentent de laver son nom et de continuer son combat.

« Parce que si on ne peut plus croire en Captain America… qu’est-ce qu’il nous reste ? » Captain America (Vol.9) #18 par Coates et Masters

Se montrant inspirant et fédérateur, dans un cadre plus restreint autour des valeurs de l’Amérique au premier abord, Steve Rogers a grandi et s’est ouvert pour garder ses traits de caractères. Dans un contexte moins axé autour de notions comme le bien et le mal, il s’est peu à peu éloigné des standards des pays occidentaux pour devenir un défenseur de chacun sans se montrer moralisateur. L’idéologie même de départ, initiée par Kirby et Simon, a été transmise puis réadaptée par les différents auteurs du héros en fonction des contextes historiques et sociaux du monde moderne, en perpétuel évolution. En tant qu’homme en permanence hors du temps, Cap est resté fidèle à ses valeurs jusqu’au bout, montrant la voie à suivre, même dans les moments les plus difficiles. Il représente le mieux ce que l’Amérique devrait être. C’est à ça que le héros est connu et reconnu à travers le monde.

À suivre : Confusions et désillusions,  les dérives du patriotisme 

Chris Evans dans le rôle de Captain America

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