Sans aucun doute, l’année 2020 sera celle de Joe Hill.

Alors que Vertigo a tiré sa révérence (ou plutôt que DC a tiré un trait dessus au marqueur noir), l’arrivée d’une collection estampillée horreur chez la Distinguée Concurrence, chapeautée par le fils prodigue de Stephen King, avait fait l’effet d’une petite bombe à neutrons dans le milieu de la bande-dessinée d’épouvante, ramenant à la vie une horde de lecteurs zombifiés par l’apathie du genre.

Et ceci de s’ajouter à une actualité déjà bien chargée pour l’auteur : l’adaptation en série chez Amazon Prime de son roman Nos4a2 vient de signer une seconde saison, la série Creepshow (plus gros succès de la chaîne Shudder), à laquelle il participe, en fait de même et l’arrivée l’an prochain sur Netflix de la série tirée de son comic-book Locke & Key (publiée chez HiComics) s’annonce déjà comme une nouvelle petite déflagration.

Entre deux projets, la tête pensante de Hill House Comics (nom dérivé du fameux livre The Haunting of Hill House, de Shirley Jackson) a trouvé le temps de scénariser la première série de ce nouveau label, Basketful of Heads (« Des têtes plein le panier » pourrait-on traduire) et d’annoncer la couleur (sang ?) de ce que sera la suite de cette prometteuse collection qui lui tient beaucoup à cœur, tout en rappelant l’importance de la lancer aujourd’hui :

Cette première vague de titres Hill House Comics dépasse toutes mes espérances, déclare Joe Hill dans son tout premier édito. L’horreur connaît actuellement un nouvel âge d’or, coulant en une sanglante profusion et chaque année apporte son lot de merveilleuses frayeurs au cinéma, à la télévision et en littérature : d’édifiants chefs-d’oeuvres tels que Hérédité ou La Maison des Feuilles, ou l’horreur plus récréative de Stranger Things et IT. Hill House Comics est né d’une idée très simple : intégrer la BD à ce nouvel élan. Je désirais lancer une collection de bandes dessinées qui porterait au plus haut toute la richesse que recèle ce genre d’histoires, espérant y attirer les talents les plus rafraîchissants et enthousiastes qu’on puisse trouver, qu’ils soient issus des comics ou d’autres domaines d’expression.

Une histoire à perdre la tête.

Pour ce premier titre (sur une première vague de six), Joe Hill, accompagné du dessinateur Leomacs (Luficer) tâte doucement le terrain avec un premier acte intrigant dès les premières pages mais dont la suite, plus intime, va poser les pièces d’un pitch alléchant et original (comme le veut une œuvre de Hill) :

Avec Baksketful of Heads, j’apporte moi aussi ma contribution à la collection, explique l’écrivain. L’histoire décrit la lutte d’une femme pour sa survie face à un gang d’intrus qui ont envahi sa maison. Mais notre héroïne dispose pour se défendre d’une ancienne hache de guerre d’origine Viking dotée d’un pouvoir insoupçonné : chaque fois qu’elle tranche une tête, celle-ci reste en vie et conserve toutes ses capacités : penser, parler et éprouver de la terreur.

Cette héroïne, c’est June Branch, énergique jeune femme type des années 80 (le récit se déroule en 1983, nouvelle preuve d’une certaine nostalgie de son auteur) qui au cours de ses trente premières pages de comics va taquiner son petit-ami Liam, qui vient de terminer un job d’été en tant qu’adjoint du shérif local. Mais le jeune coq va devoir reprendre du service alors que quatre prisonniers sont en fuite – tout juste évadés du pénitencier de Shawshank, que les lecteurs assidus de Stephen King reconnaîtront pour être la prison de Rita Hayworth et la rédemption de Shawshank, court roman adapté au cinéma sous le titre Les Évadés. Réfugiés dans une maison à l’approche d’une tempête, June et Liam vont avoir le loisir d’admirer une collection d’antiquités nordiques, parmi lesquelles se trouve une bien étrange hache Viking…

June face à une invasion de prisonniers évadés. Un brin de Laurie Strode (Halloween) chez notre héroïne.

Démarrer sur les chapeaux de roues ?

Ce premier numéro de Basketful of Heads ne donnera que peu de grain à moudre à son high concept de têtes vivantes autrement que dans son intrigante page d’intro, présentant June dans un manteau de pluie jaune à capuche, panier parlant sous le bras. Une iconographie de conte de fées façon petit chaperon rouge qui aboutira certainement à une vendetta qu’on imagine sanglante. Dans la grande tradition de l’horreur, Joe Hill préfère instaurer un cadre familier, routinier même, celui d’un jeune couple normal qui se chamaille, tâchant de construire un avenir à deux avec leurs faibles moyens financiers et leur manque d’expérience de la vie – contexte logique au vu de la crise économique qui frappe l’Amérique sous Reagan dès 1982.

Toutefois, on note déjà une certaine similitude entre cette héroïne et les personnages que l’on retrouve habituellement chez Joe Hill, tous des individus à l’esprit farouchement indépendant, dont le quotidien va se tacher d’une aura fantastique. On songe au héros du Costume du Mort, aux prises avec un costume trois pièces hanté par une présence maléfique ; à l’héroïne de Nos4a2 dont la moto voyage dans le temps et l’espace; ou à celle de L’Homme-Feu et ses tatouages explosifs. Une femme au panier plein de têtes parlantes ne déteint absolument pas dans cette galerie de « guerriers ordinaires », crédibles et humains qui peuplent l’œuvre de l’écrivain.

Si le dessin et le découpage se veulent énergiques, chargés de dialogues amusants et de personnages peut-être encore un brin transparents (Wade, le shérif, n’inspire déjà aucune confiance), la narration permet un réel attachement à ses personnages et l’introduction de son concept intrigue d’entrée de jeu, sans oublier les multiples tropes que Hill connaît bien, pour être lui-même un « enfant de l’horreur » : home invasion, petite-ville côtière où tout un chacun se connaît par son petit nom, politicard obséquieux, un bref élément de fantastique et un personnage de femme forte, essentiel à la bonne tenue d’un récit d’horreur que le résumé annonce déjà comme une course contre la montre fantastique entre 24H Chrono et Huit Têtes dans un Sac, avec Joe Pesci.

De chassée en chasseuse ? Une introduction très intrigante qui use parfaitement des codes de l’horreur.

Un lancement dodelinant ?

Des promesses, des promesses, donc. Mais qu’à cela ne tienne car cette première vague de comic-books horrifiques possède aussi un concept intéressant : celui de proposer au compte-goutte un autre récit à chaque fin de fascicule, à savoir Sea Dogs, ou comme le décrit Hill, un récit court et historiquement exact, qui rapportera comment la Guerre d’Indépendance fut gagnée grâce à des loups-garous. Un pitch qui n’est pas sans rappeler le premier segment du second épisode de la série Creepshow, justement, où des officiers de la Seconde Guerre Mondiale, changés en lycanthropes, déchiquetaient allègrement du nazi. Au programme un dessin sublime signé Dan McDaid (Doctor Who) et un vrai petit bonus de fidélisation pour ses lecteurs. Songez-y comme un succulent petit bonbon au caramel à savourer après le plat principal – sauf qu’en l’occurrence votre caramel serait plutôt un œil englobé de chocolat, souligne Joe Hill.

Pour le coup, en ce qui concerne l’entrée, ce premier numéro de Basketful of Heads intrigue davantage qu’il ne procure de frissons, mais ne nous en tenons pas là, car en filigrane, son contenu peut s’avérer fort riche et divertissant à en perdre la tête.

Nous vous confirmerons au fur et à mesure des sorties que Hill House Comics peut tenir ses promesses et plus encore. L’épouvante est une lame à double tranchant.

Un nouvel âge d’or pour l’horreur en comics ? C’est à espérer.

 

NdA : toutes les traductions sont de l’auteur de l’article.

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