Ça - Chapitre Un (Andy Muschietti)

Que l’adaptation du classique de Stephen King soit l’un des films les plus attendus de l’année relève de l’euphémisme. Désiré autant que craint, le métrage d’Andy Muschietti a suscité les buzz de l’Internet 2.0, réveillé les peurs d’une génération et rendu fiévreux d’attente les fans de l’œuvre originale — le livre et non le téléfilm dont il ne constitue pas un remake. Il est bon de le rappeler, IT – Chapitre Un est donc la première vraie adaptation cinématographique du livre de King, embrassant son angoisse primale, ses thématiques malsaines mais aussi son message d’espoir.

Car le grand public (paradoxalement visé, malgré la violence graphique du récit et son statut R Rated) se borne à ne retenir qu’une histoire de clown qui fait peur, alors que King a avant tout décrit dans ses pages une magnifique histoire d’amitié et de courage face à un monde contaminé par la déshumanisation — un monde adulte, s’il en est.

Ça - Chapitre Un (Andy Muschietti )

Citant la propre enfance de l’écrivain dans son Maine natal, le récit de IT est long, palpitant et aussi tortueux que les égouts où se terre la créature éponyme. Adapter respectueusement cette histoire relève de la gageure et si l’on peut reconnaître une qualité à Andy Muschietti, c’est qu’il s’en tire avec les honneurs, panache et même audace.

Tout artiste, écrivain ou cinéaste, parle à un degré ou un autre de ce qui lui est familier. King ayant grandi dans les années 50, il est donc logique que Muschietti décide de déplacer l’intrigue initiale du roman dans les années 80, période où lui même a grandi, ne s’interdisant pas la moindre référence à cette période. Affiches de cinéma, bande-son, mode vestimentaire, tout y est et avec un respect rare, sans cliché ni (trop) de complaisance. Les gamins de Derry jouent à Street Fighter 1, vont voir Freddy 5 et Batman au cinéma, portent des sacs bananes et se déplacent à vélo, évoquant souvent et fatalement les errances aventureuses des Goonies ou du petit groupe de Stand By Me (adapté d’un autre récit de King). Attention toutefois, si vous êtes des aficionados du roman, il est assez probable que vous vous sentiez lésés par quelques-uns des choix scénaristiques et lieux communs privilégiés dans cette adaptation pourtant majoritairement respectueuse. Le pavé que représente le roman est d’une densité telle qu’il est impossible de rendre toute sa richesse à l’écran, d’autant qu’un second film va venir conclure l’histoire, sans probablement pouvoir tout y caser dans les détails — des choix frustrants pour qui connaît le livre mais malheureusement prévisibles et parfois nécessaires.

Ça - Chapitre Un (Andy Muschietti )

Autrement que temporelle, l’adaptation prend sur elle d’adopter différemment la notion de peur. Chaque membre du club des losers, ces sept enfants qui vont combattre le clown maléfique, voit certaines de ses phobies changer par rapport au livre, parfois efficacement (Mike), souvent adoucies (Eddy) ou dérivant sur tout autre chose (Ritchie). Ainsi, celui ou celle qui n’aura vu que la mini-série de 1990 retrouvera tout de même quelques scènes cultes, intemporelles et sublimées, comme l’introduction où l’infortuné Georgie disparaît dans une bouche d’égout, happé par le clown, le geyser de sang surgissant du lavabo de Beverly (dans un hommage tout appuyé à une séquence culte des Griffes de La NuitJohnny Depp en personne se faisait avaler par son lit), une bataille de cailloux follement rythmée en pleines friches ou les exactions du bully Henry Bowers contre Ben « Meule de Foin » Enscom. En sus d’une direction artistique hautement chiadée, les plans s’amusent à iconiser les pages du roman, zoomant sur les panneaux des rues (Jackson Street ou la tristement célèbre Neilbolt Street et sa maison hantée) sur le pont ou sur les visqueuses aspérités du repaire sous-terrain du clown.

Qu’on se rassure sur un point : le film est violent, très violent et il ne vole pas sa réputation. Franchement sanglant pour ce type de production, il enchaîne pendant près de deux heures les attaques du clown contre des enfants uniquement. Terrifiés, mutilés, acculés chacun leur tour dans leurs ultimes retranchements, les ratés, leurs amis et leurs brutes se verront couverts de bleus, de plaies et de bandages, baignant souvent dans la crasse putride de Derry et jusqu’au cou dans leurs frayeurs respectives. Certes, on sent bien que certains propos du livre sont quelques peu lissés. Le racisme, le sadisme ou encore le sexe — souvent frontalement abordés dans le roman — seront plus vaguement mentionnés chez Muschietti, probablement pour des raisons de bienséance hautement compréhensibles quant on a pris soin de lire au moins les cents premières pages — sans parler des cent dernières, où il est tout de même question d’une orgie infantile.

 

Ça - Chapitre Un (Andy Muschietti )

Si la caméra de Muschietti reste — et c’est dommage — souvent banale et digne d’un sous James Wan, le réalisateur argentin soigne une certaine patte graphique en ce qui concerne les quelques créatures qui parsèment l’histoire. Chaque incarnation de Grippe-Sou semble inspirée du fantôme de son premier métrage, Mama. Ses longues silhouettes distordues sont un apanage de Muschietti qui dessine lui même ses monstres en pré-production. Un bestiaire identifiable d’autant plus bienvenu que certains effets spéciaux peuvent nous sortir un peu des (nombreuses) séquences de peurs concoctées pour l’occasion. De même, si la bande-son composée par Benjamin Wallfisch est en tous points exemplaire, le design sonore demeure trop balisé et à l’image des productions horrifiques de ces dernières années. Une broutille au vu de l’impact émotionnel de l’histoire.

Ça - Chapitre Un (Andy Muschietti )

Tel est le vrai pouvoir de cette adaptation : son casting. Les sept du club des losers sont tous plus attachants les uns que les autres. Tous ont leur moment de gloire, leurs peines et leurs joies. La justesse du jeu de chacun est impressionnante et on perçoit toute la dose de talents qu’ils recèlent (en particulier Jack Dylan Grazer qui incarne le souffreteux Eddy et Sophia Lillis dans le rôle de Beverly). Muschietti est servi et semble diriger ses acteurs au diapason, nous permettant à termes de rire, trembler et pleurer avec ce petit groupe de paumés au point que la séparation d’avec eux en devient difficile à supporter en fin de métrage. Un final qui ne manque pas d’être un brin précipité dans son troisième acte, surtout en termes de déconstruction d’enjeux narratifs ( la quête de Bill le Bègue et les choix relatifs au personnage de Beverly ne sont pas toujours judicieux ni bien amenés).

Mais le clou du spectacle, celui qui fait force d’attraction, c’est Bill Skarsgard aka Grippe-Sou le clown (Pennywise en V.O). Le monstre le plus emblématique de Stephen King prend vie comme jamais nous n’aurions pu l’imaginer dans nos pires cauchemars. Comparer sa prestation à celle toute aussi culte de Tim Curry relève du débat stérile tant la démarche est différente, voire même différée. Si le maquillage de Skarsgard est hors du monde et son allure morbide et outrancière, c’est pour mieux se démarquer de son illustre prédécesseur, lui même qui fit la renommée de Ça à travers le monde, faisant durer son mythe horrifique dans les esprits jusqu’à nos jours et probablement au-delà.

Ça - Chapitre Un (Andy Muschietti )

Ce « Ça » psychanalytique, cet Autre qui incarne nos peurs les plus profondes et que d’aucun ont depuis canaliser dans la figure du clown fascine ici plus qu’il n’effraie totalement. Car le clown, hors de son cirque, constitue en soi une inquiétante étrangeté qui hante les angoisses collectives de la société alors que, même dans son environnement « naturel » de Barnum, il est le seul artiste qui puisse se permettre — au contraire d’un illusionniste — de violer notre bulle territoriale, notre espace intime, de nous inviter dans sa danse sans nous demander notre bon vouloir, au prétexte du rire. Du haut de ses seulement 27 ans, Skarsgard incarne tout cela et plus encore, composant une bluffante prestation physique et vocale à même de terroriser tout un chacun avec son sourire de cartoon grotesque et les fissures de son maquillage, semblant toujours sur le point de se craqueler pour nous révéler son indicible identité.

Avec moins de deux semaines d’exploitation à son actif, Ça frôle déjà les 400 millions de dollars de recettes pour seulement 35 millions de budget, ce qui ne va pas tarder à en faire le film d’horreur le plus rentable au monde, en plus de ce que l’on peut déjà qualifier de l’une des plus fidèles et réussies adaptation d’une œuvre de Stephen King — auprès du Carrie de Brian de Palma et des Évades de Frank Darabont. Alors que Andy Muschietti a déjà les pieds dans la pré-production du second volet, il n’est pas trop tard pour vous plonger dans le roman. Certes, avec ses 1200 pages, Ça (deux tomes chez Le Livre de Poche) est un défi à relever pour qui n’a pas la lecture dans la peau mais la satisfaction d’avoir accompli ce voyage en vaut toutes les chandelles.

Voilà un film d’épouvante qui se situe largement en haut du panier des productions de genre. Une adaptation réussie, pertinente, positivement effroyable et possiblement apte à faire revenir le film d’horreur sur des rails bien huilées.

IT est un hit et Ça fait du bien.

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