Rick et Morty (HiComics)

On l’a lu dans les deux premières parties, HiComics est un label aussi jouissif qu’ambitieux. Nous avons parlé de la création et des premières productions d’HiComics, Rick & Morty, des Tortues Ninja, mais aussi d’I KIll your Giants et de la place des comics indépendants. Dans cette troisième et dernière partie, Sullivan nous fait part de certains de ses projets futurs et parle avec nous sans langue de bois de la situation du comics en France. Et croyez-le ou pas, elle n’est pas à l’image de ce que vous pensez.

SP : Quels sont donc tes projets futurs les plus immédiats ?

Sullivan : Comme je le disais tout à l’heure, la créa en priorité. Nous travaillons avec un auteur français et un autre qui vient des États-Unis. Plus concrètement, les projets les plus immédiats sont les salons, dont la Comic-Con. Les tournées et les dédicaces vont se poursuivre : en septembre, nous en prévoyons une pour les Tortues, en octobre, une autour de Rick et Morty.

C’est beaucoup de boulot. Dans l’édition, il faut savoir gérer le court, le moyen et le long terme en même temps, ce qui est très compliqué car les desiderata du marketing et du commercial raisonnent plus à court, voire moyen terme pour les bons jours.
Pour te répondre, nous lancerons les gros projets pour 2019, pas avant. J’ai aussi des projets personnels à côté et si je me surcharge de boulot, j’exploserais en vol et ça ne rendra pas service à HiComics.

Rick et Morty

SP : Quel regard portes-tu sur l’édition du Comics en France ?

Sullivan : Elle est hard, cette question !
Tu sais, je répète un truc inlassablement depuis des années et ce bien avant d’être éditeur moi-même. Depuis l’avènement de Marvel Studios, on entretient un fantasme qui fait croire que le marché du comics a explosé. Ce qui est faux. Quand j’ai commencé à bosser dans le comics, il n’y avait que Panini (qui détenait encore les droits de DC Comics à l’époque) et Delcourt, qui débutait sur le marché, en plus de quelques indépendants comme Akileos (big-up à eux, qui ont toujours fait un travail irréprochable sur les Comics).

Depuis lors, le marché n’a que très peu grossi. Bien sûr, les rayons ont augmenté, jusqu’à proposer des étagères d’artbooks très poussés sur le sujet. Mais il faut que les lecteurs que ça intéresse le sachent : les comics restent un tout petit marché. Certes, il y a des volumes extrêmement qualitatifs disponibles chez tous les éditeurs, mais ils se vendent beaucoup moins que tous les entonnoirs à licences que propose le marché actuel. On recense très peu de succès francs qui puissent porter le reste des collections sur leurs seules épaules. Pour reparler des Comics parus en 2018, parce que ce qui se passait avant me regardait moins, on compte à peine 50 parutions qui rapportent de l’argent à leurs maisons.

Pour ma part, je reste très satisfait de la représentation de l’indé, qui est bien plus présente chez les libraires, entre autres grâce à Delcourt, Glénat et Urban qui ont fait un boulot monstre sur ce pan de marché où se trouvent les plus belles qualités. Même Panini s’y remet, avec l’édition de The Discipline de Peter Milligan, qui vient de chez Image Comics. Mais pour ce genre de titres, parler de 800 ventes environ est quelque chose qui est très banal dans l’édition. Les lecteurs ignorent tout ça parce que c’est un monde opaque et malheureusement, cela transforme certaines publications en bulles spéculatives qui, à terme, finiront par exploser.

On parle souvent de surproduction dans la bande-dessinée, et le comics ne fait pas exception. Aucun éditeur ne te dira jamais qu’il n’est pas fier d’une publication. Nous sommes tous fiers de nos livres, et c’est bien normal ! Et pourtant, on continue à envoyer des titres au casse-pipe et à abattre des arbres pour rien – les invendus étant systématiquement renvoyés et détruits.

Cela dit, je garde à l’esprit qu’il en faut pour tout le monde et que dans l’idée, c’est bien d’avoir une offre pléthorique. Au moins, le manga a su s’affranchir de la formule Naruto / Bleach / One Piece, en proposant des trucs comme Urasawa, Asano, Vinland Saga et j’en passe des dizaines qui ont un vrai public. Certes, parce que le marché de la BD Japonaise écrase le marché des Comics en France à l’exception de Walking Dead, mais ça prouve bien que l’écosystème peut bien se porter.

Par exemple, mon expérience de six ans chez ComicsBlog me renvoyait aux mêmes logiques de surpuissance des licences. Je comprends bien que, d’un point de vue statistiques, parler de l’énième relaunch de Marvel attirera toujours beaucoup plus de lecteurs que présenter la dernière bombe indé’ qui a un nom qui ne parle encore à personne. On dit souvent dans ce milieu que le lectorat comics se renouvelle tous les deux ans, mais encore une fois, c’est peut-être vrai pour Marvel / DC mais pas pour le comics au sens large.

Comics VF Juin 2018

 SP : Merci de ta franchise et de tes réponses ! C’est l’instant promo : que penses-tu de Superpouvoir ?

Sullivan : En premier lieu, je pense que ce sont déjà les plus gros fêtards du monde du comics ! Edmond Tourriol et moi nous connaissons depuis huit ans et il y a tout de suite eu un atome crochu entre nous. Avec MAKMA qui a pris de l’ampleur, je sais que le site s’est arrêté, mais j’ai été extrêmement heureux de voir qu’il renaissait de ses cendres. Cette équipe, c’est toute une génération qu’on perpétue encore aujourd’hui – je pense bien sûr à ARTS. C’est une équipe franche, loin d’être carriériste, pas du genre à enfiler X pour arranger Y, et à l’époque, le forum était une sommité qui a vu émerger des gars comme Yann Graf, aujourd’hui éditeur chez Urban. Ils ont pavé la voie pour nous et les fréquenter à été extrêmement formateur. Pour moi, c’est une vraie petite mafia made in Bordeaux, les darons du milieu ! Depuis la renaissance, je trouve le site vraiment très cool : les papiers sont de qualité et je prends toujours énormément de plaisir à les lire. Et ce nom, Superpouvoir.com ! Comment veux-tu en imposer plus que ça ?

Entretien réalisé par Arnold Petit, en juin 2018.

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