Les Tortues Ninja, tome 2

Sauveur providentiel du label Milady Graphics, Sullivan Rouaud booste les rayons comics de ces derniers mois avec les parutions de sa collection HiComics. Avec des idées plein la tête et un œil aguerri de lecteur assidu, l’ancien blogueur de ArtS et jeune éditeur chez Bragelonne, entame un bout de chemin qu’on espère marqué du sceau du succès, un chemin qui débute avec le lancement de licences d’importance tels que Rick & Morty et surtout les Tortues Ninjas.

SP : Pour commencer, parle-nous de ton parcours : qui es-tu, d’où viens-tu ?

Sullivan : Hello ! Carrément, même si je suis pas sûr que ce soit très passionnant ! Après avoir fait de la pige pour quelques sites à droite à gauche, j’ai fondé le site ComicsBlog.fr en 2010, qui était à l’époque complètement amateur. Pendant trois ans, nous avons accompli de nombreux rêves, rencontré beaucoup de nos artistes fétiches etc., puis en 2013, le site s’est professionnalisé à travers une structure que j’ai créé qui s’appelle ARTS et, même si je n’en fais plus partie aujourd’hui, il continue d’exister avec une équipe toute neuve – ce dont je suis assez fier, d’autant que ce sont des amis. Cette aventure n’a fait que confirmer l’amour que j’avais pour la bande-dessinée, en particulier pour les comics, même si je suis incapable de dire si j’aime plus la BD américaine que le Franco-Belge ou le Manga.

L’année 2016 a été pour moi celle du burn-out et j’ai souhaité mettre un terme à l’aventure ARTS (qui regroupe ComicsBlog, SyFantasy et 9emeArt.fr) parce que l’entrepreneuriat et le quotidien de dirigeant d’une PME m’a complètement vidé. C’est alors qu’on m’a proposé un poste d’éditeur chez Bragelonne, l’un des leaders de l’imaginaire en France. J’ai eu la charge de reprendre en main le label Milady Graphics, qui marchait déjà très bien du temps où je débutais sur ComicsBlog.fr. Ayant déjà été libraire en comic-shop, c’était une opportunité que je n’ai pas pu refuser ! L’occasion de me former au métier et de lancer ma propre collection était trop tentante. J’ai pris le poste le 2 mai 2017, très précisément. Depuis, tout se passe à merveille, même si ça ne s’est pas fait sans stress – passer de journaliste à éditeur, c’est un sacré grand écart ! Mais au final, entre les retours des lecteurs et les diverses rencontres avec les libraires, ça a été extrêmement gratifiant et c’est un plaisir immense de produire des beaux objets qui finissent ensuite chez les lecteurs.

HiComics

SP : Comment t’es venu l’idée de HiComics ?

Sullivan : Au moment d’arriver chez Bragelonne, j’avais pas mal d’amis sur place qui m’ont exhorté à rencontrer la fondatrice de Milady Graphics, Claire Deslandes. Elle et moi avions de nombreux atomes crochus et partagions un amour commun pour certaines séries et certains auteurs. Mon profil l’a intéressée. Le but était de relancer Milady Graphics en tenant compte des changements apportés au marché du comics, avec notamment l’arrivée d’Urban depuis un peu plus de 5 ans maintenant.

Nous avons organisé une réunion avec le boss de Bragelonne, Alain Nevant, et les choses ont à nouveau été très simples: moyennant deux licences capables d’alimenter et de faire tourner le label, j’avais carte blanche sur les indés ! Une vraie aubaine, que je suis conscient de n’avoir eu qu’ici. J’ai alors commencé par contacter les ayants-droits, les agents, jusqu’à aller en personne à San Diego et à New-York pour les rencontrer. Pour nous, les choses bougent lentement mais sûrement. Nous ne sortons que 23 bouquins par an, ce qui est loin du rythme de parution de géants tels que Panini et Urban qui à eux deux doivent en sortir au moins autant sur les petits mois. Mais ce n’est pas le but de HiComics. Nous sommes très heureux de la façon dont fonctionnent nos licences et c’est essentiel, sachant que les indés plaisent énormément à priori. Nous sommes restés modestes sur le nombre de titres et nous contentons pour l’instant de publier ce qui relève de notre niveau. Certes, des grands noms comme Snyder ou Fraction sont déjà édités ailleurs, mais d’autres auteurs méritent aussi amplement d’être connus, comme Joe Kelly que nous publions ces jours-ci (auteur de I Kill Giants).Ce qui est pour moi un honneur, car je suis un fondu de BD indépendante et d’Image Comics et quand je vois les pépites qui ne sortent tout simplement pas chez nous, je suis d’autant plus ravi d’avoir l’occasion de les publier moi-même. Evidemment, les contraintes économiques sont une composante majeure du quotidien, mais l’honneur de faire vivre de tels bouquins dans le contexte francophone, c’est une satisfaction suffisante pour garder la tête dans le guidon.

Et puis au final, nous avons fait rentrer des carrés dans des ronds. Je garde à l’esprit que ce n’est pas une finalité en soi, que je suis encore très jeune dans ce milieu et que HiComics a encore beaucoup de choses à faire – comme de la créa en plus des achats de droits, ce qui est un des grands projets que j’ambitionne pour les années à venir.

Sans vouloir être démago, notre équipe fonctionne comme une vraie colo’ entre copains et je jouis d’une liberté quasi totale, ce que seul Bragelonne m’a proposé au milieu d’autres offres où je n’aurais été qu’un maillon dans une chaîne, à travailler sur des livres qui ne me plaisent pas. J’espère vraiment que ça va continuer comme ça, en tout cas !

 

HiComics

SP : Et on te le souhaite ! À ce jour, les deux chevaux de bataille de HiComics sont Les Tortues Ninjas et Rick & Morty. Pourquoi ces choix et comment sélectionne-tu tes titres ?

Sullivan : On a discuté de pas mal de choses, entre autres Transformers ou PowerPuff Girls mais je ne me retrouvais pas là-dedans – et travailler sur des licences que je ne comprends pas, ça n’aurait été bon pour personne, En tant que grand fan de Dan Harmon, j’ai instinctivement proposé Rick et Morty. Pour moi, ce type est un génie trop longtemps incompris, même si les choses ont changé, depuis. Tout le monde n’a pas été convaincu tout de suite mais force est de constater que le titre est aujourd’hui numéro 2 du marché des nouveautés en 2018, derrière l’indéboulonable The Walking Dead. Les retours des lecteurs sont excellents, c’est notre premier bouquin et la suite est encore une merveille, j’ai hâte que tout le monde lise le Tome 2 qui est l’un de mes préférés.

Quant aux Tortues, cela vient tout simplement de mon enfance. Je suis fan, j’avais lu toute la série de chez IDW qui, selon moi, propose tout ce que Marvel et DC ne font plus depuis longtemps, à savoir des histoires cohérentes avec une vraie continuité. En tant qu’éditeur, c’est une licence rêvée : il y a plein de personnages, un supporting cast solide et même du cross-over. De plus, la série compte à son actif de grands noms issus du comics indépendant comme Kevin Eastman, Bill Sienkiewicz, LeSean Thomas, Richard Corben, sans oublier Mateus Santolouco. Pour moi, c’est le dessinateur définitif des tortues. Il est si génial que Marvel et DC essayent de le recruter tous les ans ! Nous avons fait une tournée avec lui dans toute la France pour des dédicaces. Il est très rock’n roll et passionné, ce qui me convient tout à fait.

Nous sommes ravis de ces choix de licences. Beaucoup trop de maisons d’édition sont cyniques avec ce qu’ils publient. Ils savent que 70 % de ce qui paraît est tout juste passable et, malheureusement, ils savent aussi que cela se vend souvent mieux que des livres de qualité. C’est la loi du marché ! Mais mon but était aussi de trouver une licence qui me protège de ce genre de trucs. Dans une dimension parallèle où HiComics se serait chargé de distribuer Transformers ou Supers Nanas, je serais probablement devenu une victime de ce marché, moi aussi. Entre nos indés au fort potentiel et ces licences, j’estime que nous sommes parvenus à trouver un équilibre de publication absolument idéal, surtout par rapport à la taille réduite de notre équipe.

Teenage Mutants Ninja Turtles par Mateus Santolouco

Les Tortues Ninja par Mateus Santolouco.

SP : le succès semble clairement au rendez-vous : à titre indicatif, lors du Free Comic Book Day, le titre consacré à Leonardo a été le volume le plus demandé par les lecteurs !

Sullivan : Oui, beaucoup de gens m’ont dit ça et c’est fou ! Sur 7500 exemplaires tirés, tout est parti et c’est un excellent indicateur pour nous. Cela témoigne d’une vraie hype autour des tortues et j’en suis d’autant plus content qu’à une heure près, on ne participait pas au FCBD, cette année.

Pour l’anecdote, j’étais en tournée avec Mateus et nous n’avions toujours pas reçu les fichiers du Leo pour correspondre aux deadlines de l’imprimerie. J’y ai même consacré une partie de mes vacances et bien que nous n’ayons pas pu inclure le guide de lecture qui devait accompagner le volume, nous sommes parvenus à avoir le fascicule pile dans les temps.

On aimerait beaucoup réitérer l’expérience prochainement avec des volumes consacrés aux trois autres tortues – une cette année et deux autres l’an prochain. Ce seront de vrais objets de collection délivrés pour des événements spéciaux et nous ne comptons pas les rééditer derrière. Si tout se passe bien avec ces histoires consacrées à Mikey, Donny et Raph, alors nous passerons à Splinter, April, Casey Jones et tous les autres – et toujours gratuitement si le contexte nous le permet !

Ce sera un cadeau pour les fans, offrir de la culture est super important, même si c’est dans le cadre d’une licence qui brasse des dizaines de millions. Le contenu de cette licence nous permet ce genre de bonus qui récompensent nos lecteurs fidèles (d’où cette idée d’en faire des événements sans forcément les rééditer) et viennent rehausser la richesse de cette série qui se bonifie vraiment sur le long terme. Si j’avais été un lecteur adolescent d’aujourd’hui, ce type d’attention serait essentiel pour moi.

Dans le monde des comics, on a un peu perdu de vue que 15 euros, c’est un sacré budget pour une BD. Un comics, c’est tout le contraire d’un manga qui ne nécessite que l’équivalent d’un kebab. Nous ne visons pas le même public et pourtant, nous nous devons de rester accessible à tous, et pas au détriment de la qualité. Sans critiquer ce que fait Marvel, dont je reste fan, je ne compte pas appâter les lecteurs avec une énième allitération de Deadpool contre Howard Le Canard ou que sais-je. Les Tortues Ninjas méritent vraiment l’attention des gens et s’ils investissent dans l’un de nos volumes, je veux qu’ils en aient pour leur argent. Que l’histoire de Leo ait cartonné m’a incroyablement rassuré sur ce point.

Suite de l’interview demain, où nous évoquerons I Kill Giants et l’indé en général.

 

HiComics, Free Comic Book Day 2018 : TMNT