Lorsque Tom Holland fait la leçon à Martin Scorsese et que Spider-Man: No Way Home casse tous les records au box-office en dépit de son niveau cinématographique et scénaristique assez faible, on est en droit de se demander quelles sont désormais les attentes des spectateurs. Et si le cinéma d'auteur a encore une vie dans les salles obscures. Mais réaliser aussi que cette dichotomie est peut-être plus complémentaire que ce que l'on pense.

Attention, cette chronique cache quelques spoilers concernant l'intrigue de Spider-Man: No Way Home. Vous ne pourrez pas faire comme si vous ne saviez pas.

Gangs of New-York

Il y a un an et demi, Martin Scorcese, en pleine promotion de son film The Irishman avait lancé une saillie sur les films de super-héros et notamment les films Marvel. Sa thèse ? Ces films ressemblent plus à des parcs d’attraction qu’à de vraies œuvres cinématographiques. La sortie de Scorsese avait entraîné plusieurs réactions de la part de stars du MCU pas vraiment très agréables envers le réalisateur de Taxi Driver. Et voilà qu’après le succès incontestable de Spider-Man: No Way Home, l’acteur Tom Holland remet une pièce dans la machine, reprochant à Scorsese de ne pas savoir de quoi il parle dans la mesure où il n’a jamais réalisé de films de super-héros.

Si l’on rajoute à cela la sortie quasi-simultanée de Matrix Resurrections, un autre blockbuster issu d’une franchise mais qui tire à boulets rouges sur l’industrie du divertissement avec un discours très dur sur les attentes des spectateurs et la moindre qualité des films grand public, on a donc de quoi relancer le débat. La réussite d’un film ne dépend-elle désormais que de sa propension à faire le buzz et à proposer des scènes attendues par les fans en dépit de sa qualité cinématographique ? Est-ce que les réalisateurs avec des idées novatrices et des histoires peu consensuelles seront obligés d’aller chercher leurs financements sur les plateformes de streaming ? Ou est-ce que le cinéma, comme il l’a fait de nombreuses fois depuis des décennies, évolue tout simplement ? Et que ces blockbusters « décérébrés » sont peut-être le seul moyen de sauver une industrie déjà bien mal en point ?

Welcome to the Pleasuredome

On ne va pas se le cacher, je n’ai pas du tout été convaincu par Spider-Man: No Way Home. Ce qui ne fait pas de moi un anti-MCU primaire, j’ai notamment beaucoup apprécié Les Éternels. On va juste dire que, enfant des années 80, j’ai été élevé aux films des années 70, les Scorsese, Spielberg, Lumet, Friedkin, qui, en dehors d’une réelle volonté de proposer des spectacles divertissants, rajoutaient une patte personnelle, une recherche de scénario et une volonté de pousser un peu le cadre. Ce n’est pas être désobligeant envers le cinéma de Marvel que de reconnaître qu’il y a très peu de scènes iconiques, de moments de recherche, d’innovations techniques ou visuelles dans la presque trentaine de films qu’ils nous ont proposé jusque-là. Lorsque James Cameron révolutionnait les effets spéciaux avec les techniques de morphing, c’était dans Terminator 2. Quand les sœurs Wachowski ont changé à tout jamais le cinéma d’action, c’était avec Matrix. La trilogie du Seigneur des Anneaux est un véritable bijou de réalisation, de scénario, d’astuces et d’avancées technologiques (notamment la gestion des scènes de foule). Tout en restant dans le cadre du divertissement, on pouvait trouver dans ces films de réelles avancées qui pouvaient, en dehors de son aspect grand public, convaincre tout le monde. Et qui ont changé la face du cinéma. D’ailleurs, tous ces films sont associés à des réalisateurs ou à des scénaristes. Vous pouvez me donner le nom du réalisateur de Doctor Strange, d’Ant-Man ou de Captain Marvel ? Et on me rétorquera que ce n’est pas ce que l’on demande à ces films. Que ce qu’on veut, c’est pouvoir laisser notre cerveau sur pause, juste apprécier un spectacle, comme parfois on peut juste avoir envie d’un bon burger dans une chaîne de fast food. Certes. Mais je pense que c’est un faux débat. Vous aviez réellement besoin d’utiliser une grande partie de votre cerveau pour apprécier Matrix ou Terminator 2 ? Est-ce que le fait de proposer un spectacle désormais grand public doit empêcher toute l’équipe d’un film à réfléchir à la cohérence de son histoire ?

Raison et Sentiments

Je suis extrêmement sensible aux histoires. À ce qu’elles racontent, à l’évolution qu’elles proposent. Même dans les comics. Je pourrais trouver énormément de qualité à une œuvre dessinée avec les pieds alors que l’inverse m’est beaucoup plus difficile. Parce qu’à la base, un film, un livre, un comic-book, une série TV, c’est avant tout raconter une histoire. Et c’est, je pense, ce que disait de manière plutôt maladroite Scorsese il y a deux ans. Et on ne peut pas vraiment dire que la trame scénaristique soit privilégiée dans une grande partie des films de franchise actuels. Et cela ne concerne pas que les films Marvel Studios. L’univers DC est loin d’être épargné. Wonder Woman 1984, ça vous rappelle des choses ? Je pense qu’en cherchant bien, surtout dans l’industrie du fantastique et des super-héros, on trouvera toujours des failles dans l’histoire, le scénario. Le souci, c’est quand elles vous frappent non pas a posteriori, mais durant le film. Qui peut m’expliquer concrètement le plan de Peter Parker avec les vilains du film ? Les soigner pour les renvoyer mourir ? Quelqu’un tente de m’expliquer le gloubi boulga temporel d’Avengers Endgame ?

Les vestiges du jour

Et encore une fois, nombre d’entre vous répondront que ce n’est pas le problème. Que ce que l’on veut, c’est voir trois Spider-Men réunis à l’écran, ou bien toutes les filles de Marvel arriver d’on ne sait où via un portail. Parce que c’est cool, parce que cela brosse le fan dans le sens du poil. Et que ce qu’on veut, c’est surtout vibrer, se laisser emporter lors d’une communion collective lors de tel ou tel évènement. Comme un parc d’attraction en fait ! Mon petit neveu de 12 ans s’est régalé devant No Way Home !  Et c’est aussi l’essentiel ! Moi, beaucoup moins. Parce que sincèrement, je ne suis pas arrivé à dépasser le cadre de la réalisation fadasse et des incohérences scénaristiques. Vous pouvez me traiter de bougon, de ce que vous voulez, je l’assume. Il ne faut pas s’y méprendre, je suis très content pour le cinéma et pour les studios Disney en général. Mais c’est l’une des rares fois où je suis sorti d’un film Marvel en me demandant si c’était encore fait pour moi, un fan de comics de la première heure. Bon, j’exagère, je m’étais aussi posé la question devant Captain Marvel et Black Widow. Mais la résistance s’organise.

Enter the Matrix

Le surlendemain de mon visionnage de Spider-Man: No Way Home, je suis retourné au cinéma pour voir un autre film de franchise : Matrix Resurrections. Et là, j’ai été tout simplement stupéfait par le discours, extrêmement lucide et sans concession de Lana Wachowski, qui, contrairement à Jon Watts, s’est fait un malin plaisir de ne pas donner du tout au spectateur ce qu’il voulait voir. Il n’y a pas de Bullet Time dans Matrix Resurrections, pas de scènes de combat hyper chorégraphiées. Tout en dénonçant les travers du divertissement et du spectacle. Vraiment, la réalisatrice a tiré à balles réelles sur l’industrie Hollywoodienne et, par ricochet, les films de franchise. Hypocrite ? Peut-être, mais certainement pas complaisant. Je ne comprends pas comment les dirigeants de la Warner ont pu laisser passer un discours aussi critique envers eux-mêmes. Si Matrix Resurrections n’est pas exempt de défauts, il a toutefois le mérite d’aller dans le sens contraire de ce que l’on pouvait attendre. De prendre le spectateur totalement à rebrousse-poil, ce qui explique aussi les réactions mitigées à la sortie. Et finalement, de surprendre beaucoup plus que ce que Spider-Man: No Way Home pouvait le faire. Je vous conseille notamment la scène post-générique de Matrix Resurrections qui trolle de manière fantastique toutes les scènes post-génériques depuis le début de leur existence ! Et même si c’est un peu dommage de voir que le film n’engrangera pas autant de dollars que son complice de chez Marvel (même si les conditions de lancement sont très différentes), on peut se réjouir que Matrix Resurrections ne soit pas un bide non plus. Ce qui prouve que de temps en temps, un discours un peu différent peut encore trouver sa place dans cette industrie.

Un pont trop loin

Après, il faut aussi que le réalisateur n’oublie pas de respecter les consignes et les bases des personnages qu’il utilise. Une vision différente n’est rien si elle ne respecte pas l’essence des personnages qu’elle réinterprète. Ce sont les reproches que l’on pourrait faire, par exemple à un Rian Johnson sur Star Wars ou à un Zack Snyder, bien trop occupé à coller les personnages qu’il dépeint dans son cadre personnel, quitte à les dénaturer totalement. De fait, lorsque j’entends dire « naaaaan, mais l’univers DC il est trop dark alors que Marvel c’est des blagues et c’est beaucoup plus drôle », je me demande si l’on n’arrive pas, même dans des films avec une vision plus personnelle, à une auto-caricature. Parce que clairement, un Captain America : le Soldat de l’Hiver me semble beaucoup plus dur, dans ses thèmes et son traitement qu’un Aquaman ou une Wonder Woman. Et plus à propos qu’un Man of Steel. Quant à Todd Phillips, si sa volonté de proposer un traitement un peu plus réaliste pour le Joker, il souffre encore de la comparaison avec les films des années 70 dont il s’est inspiré. Et encore plus après la vision de Parasite, de Bong Joon Ho, qui traite exactement de la même thématique en la sublimant et qui nous montre ce que Joker aurait pu être réellement.

Un nouvel espoir ?

Pour conclure, n’oublions pas que Marvel a parfois tenté de proposer des films un peu différents. Eternals à ce titre possède une véritable patte visuelle. James Gunn et Taika Waititi ont une vraie signature. En ce moment, les films Marvel, c’est un peu les titres Images des années 90. Des personnages qui se ressemblent tous, adorés par les lecteurs et dont les destinées sont réalisées par des réalisateurs interchangeables et sans âme. Le parallèle entre Jon Watts et Chap Yeap ou Stephen Platt n’est pas si ridicule que ça, quand on y pense. Mais ce serait oublier, que même dans ces titres Image de l’époque, on a vu fleurir des Jae Lee, des Sam Keith ou encore des Dan Panosian qui, après avoir fait leurs armes, se sont révélés beaucoup plus que des artistes. C’est tout le mal qu’on souhaite au réalisateur de Spider-Man: No Way Home. N’oublions pas qu’Image est désormais un éditeur proposant des titres très diversifiés. Pour avoir du changement, il faut avant tout proposer une uniformité. Et le succès de Spider-Man: No Way Home garantit tout simplement le fait que, peut-être, un jour, un réalisateur pourra exploser les codes de ce genre de films. On attend donc le futur Frank Miller ou Alan Moore du MCU, ce réalisateur/scénariste qui arrivera à concilier exigence artistique, nouveauté et volonté de casser le cadre tout en restant populaire. Tout vient à point…

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