Le directeur éditorial du label Paperback

Nous sommes allés à la rencontre de Basile Béguerie, directeur éditorial de Paperback, le label « comics » des éditions Casterman.

Salut Basile. Tu diriges Paperback, le label comics des éditions Casterman. Pas trop dur d’éditer de la BD américaine chez Tintin ?

Basile Béguerie : Alors non, ce n’est pas dur du tout car en plus d’éditer Tintin, Casterman a depuis très longtemps ouvert son catalogue aux créateurs du monde entier : de Jiro Taniguchi à José Munoz, en passant par Hugo Pratt, David Mazzucchelli ou Craig Thompson… Ces dernières années, le domaine anglo-saxon était un peu laissé de côté, faute de spécialistes. Comme j’étais lecteur de comics depuis longtemps, j’ai proposé à Benoît Mouchart, le directeur éditorial, de réinvestir ce pan de la bande dessinée, en publiant à la fois des romans graphiques en langue anglaise sous l’égide Casterman et en créant une ligne distinctement identifiée « comics », pour y accueillir la BD de genre. Il a accueilli l’idée avec enthousiasme et l’a présentée à notre directrice générale, Charlotte Gallimard. Elle a à son tour approuvé et nous voilà lancés !

Le directeur éditorial du label Paperback

Tu lis des comics depuis longtemps, tu peux nous parler de tes premières lectures venues du pays de l’Oncle Sam ?

Basile Béguerie : Haha, alors techniquement, les premières lectures comics remontent à l’enfance avec… Snoopy et Garfield ! Ainsi que le Picsou de Don Rosa, comme beaucoup de gens de ma génération, et qui reste une des plus grandes bandes dessinées d’aventure à mes yeux. J’ai versé dans le super héros très jeune, mais via les adaptations animées DC de Bruce Timm (sa série Batman est sans doute la clé de voûte de ma passion), pas tellement en BD.

J’ai le vague souvenir d’avoir feuilleté un Spider-Man en primaire dans les années 90, sans doute un McFarlane, et d’avoir été… bien rebuté ! Je me suis vraiment mis aux comics à l’adolescence, avec le run d’Ennis sur le Punisher, une sacrée grosse claque et un bonheur de lecture. Après quoi je me suis plongé dans le kiosque Panini et Semic de l’époque, puis Panini tout court. J’ai bouffé du super héros un temps, puis j’ai découvert le Vertigo de la grande époque, et de là l’édition indépendante. Depuis, je n’ai pas décroché !

Tu es trop jeune pour avoir connu la publication des personnages Gold Key en France, avec Magnus l’Anti Robot ou le Docteur Solar, dans la collection Présence de l’Avenir chez Sagédition. Qu’est-ce qui t’a donné envie de publier Magnus ?

Basile Béguerie : Je trouve qu’un des tours de force de cette itération de Magnus est qu’on n’a absolument pas besoin d’avoir lu les séries précédentes, ni même de savoir qu’il s’agit d’un reboot/d’une version alternative. Mais ce qui m’a donné envie de le publier, c’est surtout la qualité de l’histoire, du polar cyberpunk hyper bien emballé, qui retombe sur ses pattes comme il faut, tout en offrant des réflexions intéressantes sur des questions d’actualité.

Paperback

Si jamais on arrivait à créer de véritables intelligences artificielles, quelle serait notre responsabilité morale en tant qu’humains ? Quelles modifications sociales cela engendrerait ? C’est un sujet qui me fascine depuis longtemps, le livre rejoint quelques questions soulevées par le A.I de Spielberg, que j’adore. Higgins dépasse son simple pitch et en fait quelque chose, ce n’est pas si évident. Et puis le trait de Fornés est original et séduisant, j’adore ce type. Bref, c’est l’album pour l’album qui motive mon désir de publication, plus que l’héritage dans lequel il s’inscrit.

Tu peux nous parler en quelques mots du catalogue de Paperback ? Est-ce que ça démarre bien ?

Basile Béguerie : En quelques mots, Paperback est là pour accueillir des titres indépendants de qualité, immédiatement accessibles, dans des genres variés, afin de faire découvrir au lectorat français la richesse créative des comics, au-delà du domaine bien connu des super héros et des univers à licence, qui sont parfois tributaires d’une longue continuité éditoriale qui peut effrayer un peu les nouveaux arrivants. Qu’on aime les comics, la BD dite franco-belge ou les mangas, il y a forcément un ou plusieurs titres Paperback susceptibles de nous plaire.

Pour ce qui est du démarrage, il faut encore un peu de temps pour avoir une bonne idée. Il n’y a que deux titres de parus pour l’instant ! Mech Academy a reçu un bon accueil auprès des libraires qui l’ont lu et le recommandent à un lectorat jeunesse. Ce qui m’enchante, personnellement, puisque c’est un titre tout public et qu’il est primordial à mes yeux de recruter de nouveaux et jeunes lecteurs.

Aujourd’hui, les jeunes vont sans doute découvrir l’univers des comics via les films de super-héros ou les jeux vidéos. C’est difficile de toucher ce public ?

Basile Béguerie : Excellente question, je ne suis pas sûr d’avoir une réponse. Dans l’absolu – et ce n’est pas propre aux comics mais à la bande dessinée en général, je pense – c’est difficile d’attirer un nouveau public, parce qu’on se retrouve en compétition avec une pléthore de medias hyper attractifs. Que ce soit les séries télé/Netflix, le cinéma à gros spectacle ou le jeu vidéo, on est face à des gros pourvoyeurs de contenus, dotées d’une puissance de frappe marketing et d’une capacité à capter l’attention sans commune mesure avec le milieu de l’édition.

Et passé ce constat initial, eh bien, on a quand même envie de faire des livres malgré tout parce que rien ne peut remplacer la BD ! C’est un medium unique en son genre, qui peut tout à fait trouver sa place dans le cœur du jeune public d’aujourd’hui. Les mangas le prouvent bien, d’ailleurs.

La difficulté pour un label comme Paperback, c’est qu’il n’y a pas d’univers préexistants ou de franchises crossmedia pour servir de porte d’entrée. Pas de grand nom comme Batman, Deadpool ou Walking Dead. Mais en revanche, on n’est pas non plus perdus comme on pourrait l’être si on voulait à se mettre à lire les X-Men après avoir vu les films. Parce qu’avec 50 ans de continuité et de séries en tout genre, bon courage…

Donc il ne faut pas se voiler la face, pour s’installer durablement et faire vivre la collection, il y a un travail de fourmi à entreprendre, en construisant une relation avec les libraires, avec les bibliothécaires, les blogueurs et youtubeurs que j’appelle des relais de passion, bref tout ce qui peut participer au bouche à oreille et à la recommandation. Si le secteur comics dans son ensemble se porte bien, il est plus susceptible d’attirer un grand nombre de lecteurs. Dans ces lecteurs, il y en aura forcément qui chercheront à explorer d’autres territoires, à découvrir ce que certains de leurs créateurs préférés sur des grosses séries Marvel ou DC peuvent faire lorsqu’ils ont les mains libres sur des univers qu’ils ont entièrement créés. C’est ce genre de bouquins que Paperback va proposer.

Extra ! Belle motivation ! Pour conclure, un petit mot sur les couvertures du label Paperback, qui respectent une charte graphique très forte, avec beaucoup de caractère. Qu’est-ce que vous avez recherché, comme effet, avec ces couves ?

Basile Béguerie : Alors là, ça me fait très plaisir que tu aies remarqué ces couvs et qu’on puisse en parler un peu. La charte a été mise au point par notre directeur artistique, Néjib Belhadj-Kacem. On cherchait quelque chose d’assez souple pour s’adapter à tous les styles graphiques que la collection allait accueillir, tout en étant suffisamment tranché pour se distinguer des titres de la concurrence une fois en librairie. Et ce principe de vignettes me plaît beaucoup parce qu’il va à contre-courant d’un poncif du comics, où la couverture est parfois dessinée par un autre artiste que l’intérieur (et je ne parle pas des variant covers).

Je me souviens que ça m’a toujours immensément frustré, tu vois un super dessin en première de couv, tu prends le bouquin, tu le feuillettes et l’intérieur ne ressemble pas du tout à ce qui t’a attiré ! Ici au contraire, on t’annonce d’emblée ce que tu vas trouver à l’intérieur, en mettant l’accent sur la narration, à travers le côté fragmenté. Et du coup c’est devenu mon rituel préféré lorsque j’édite un titre, de choisir les cases qui représenteront le mieux l’esprit du bouquin.

Génial ! C’est une excellente raison, bravo. Merci pour tes réponses et à bientôt pour les prochaines sorties de chez Paperback !

 

 

Paperback

Paperback

Paperback

Paperback

 

 

.