Depuis 2002, Cherbourg organise sa Biennale du 9e Art, une manifestation visant à mettre sur le devant de la scène les artistes exceptionnels de la BD en exposant leurs œuvres. Après notamment Bilal, Moebius ou Tardi, la Biennale s’est lancée dans un cycle de présentation des auteurs majeurs de la BD américaine, rappelant ainsi le lien historique de la ville avec les voies transatlantiques. En 2017, c’était le créateur de Little Nemo in Slumberland, Winsor McCay, qui était à l’honneur. Cette année, ce n’est ni plus ni moins que le King of Comics en personne, Jack Kirby, qui bénéficie d’une exposition hors norme au musée Thomas Henry.

Un (super-)destin américain

Né en 1917, sous le nom de Jacob Kurtzberg, d’une famille juive autrichienne, le dessinateur connaîtra une enfance difficile, marquée par la pauvreté, la crise de 1929, la délinquance de son quartier, mais aussi illuminée par les comic strips (comme ceux de Dick Tracy ou Prince Valiant), les pulps et les romans d’aventures. Ces passions le sauveront probablement de la délinquance et d’une existence médiocre puisqu’elles le mènent à apprendre le dessin et à travailler pour les studios de l’époque. Il y fera la connaissance de Joe Simon, scénariste et dessinateur avec qui le courant passe bien. Ils créeront ensemble de nombreux héros dont Captain America pour Timely (future Marvel Comics) et Boys Commandos pour National Publications (future DC Comics). Ses bandes à succès permettent aux auteurs d’exorciser leurs peurs du fascisme et de la guerre qui fait rage en Europe. Une guerre que Kirby verra finalement de très près.

Tableau reproduisant une double page de « Street Code« , une histoire courte de Kirby qui revient sur ses jeunes années dans les quartiers pauvres de New York (photo: Melanie Roussel)

Un détour par la France

En parallèle à l’exposition de Cherbourg s’est déroulée une présentation (du 04 juin au 29 août dernier) intitulée La guerre de Kirby, l’inventeur des super-héros modernes à la médiathèque Les 7 Lieux à Bayeux, toujours en Normandie.  Construite autour du travail biographique de Jean Depelley sur Kirby (1), et du film documentaire réalisé par Depelley et Marc Azema, La guerre de Kirby (2), (d’ailleurs diffusé pendant l’événement), cette petite expo (comparée à celle de Cherbourg) n’en était pas moins particulièrement intéressante, en jetant un éclairage particulier sur une période déterminante de la biographie de Jack Kirby. Alors que la plupart des artistes de BD américaines ont pu trouver des postes de propagande et d’administrations (comme Will Eisner ou Stan Lee), le conscrit Kirby fait partie des rares à avoir dû fouler le sol européen comme simple G.I., un mois après le Débarquement. Envoyé en Moselle, il participera à une des batailles les plus sanglantes de la Libération. Il y fera l’expérience terrible des bombardements où les éléments se déchaînent et verra la mort en face lorsqu’il devra tuer des soldats allemands. Il fera partie des rares survivants de la bataille de Dornot, mais sera victime du pied de tranchée, une pathologie ulcéreuse dûe aux conditions insalubres qu’on trouvait dans les trous que creusait les soldats pour se protéger des obus. Kirby sera rapatrié d’abord en Angleterre pour être soigné, puis retournera ensuite aux États-Unis auprès de sa jeune épouse. Bien évidemment, une telle expérience sera traumatisante pour Kirby. Assurément, le chaos des champs de bataille impactera son dessin, notamment ses scènes d’action. De même, certaines expériences, comme son infection au pied qui l’a cloué dans un fauteuil roulant, ont pu l’inspirer pour certains personnages comme Charles Xavier ou Metron.

Tableau reproduisant deux autoportraits du soldat Kirby, l’un aux États-Unis avant de partir pour la France, l’autre après plusieurs mois de combat. La guerre a profondément affecté sa vision du monde (photo: Mélanie Roussel)

Parcours héroïque

Cet éclairage – plus personnel – ait assurément ce qui manque à l’exposition de Cherbourg. Intitulée Jack Kirby : La Galaxie des Super-Héros, elle se sert de quelques  éléments biographiques pour construire un cadre qui permet surtout de découvrir le genre que Kirby aura contribué à développer et magnifier : les super-héros. Cette découverte se fait au travers de l’exceptionnelle – et le mot est faible – collection de pièces originales réunies par Bernard Mahé, de la galerie parisienne 9e Art. Une collection qui ne présente pas que des planches du King. Au fil de la visite, on peut ainsi admirer des planches originales des grands dessinateurs de strips qui ont inspirés Kirby, comme Burne Hogarth sur Tarzan, Alex Raymond sur Rip Kirby ou Hal Foster sur Prince Valiant, avec la fameuse planche qui servit de base au démon Etrigan. Viennent ensuite les planches de la révolution Marvel de 1961 qui cohabitent avec celles de Steve Ditko, John Buscema (notamment celles – magnifiques – du Silver Surfer #3), Gene Colan, mais aussi celles d’artistes un peu plus tardifs comme Neal Adams, John Byrne, Mike Mignola ou Jim Lee. Les planches de Kirby (notamment celles de Fantastic Four) ont le mérite d’éclairer sa méthode de travail avec Stan Lee, en montrant la multitude de notes qu’il laissait à l’attention de son éditeur qui se faisait ensuite dialoguiste. Certaines sont aussi révélatrices des expériences graphiques de l’artiste, notamment ses collages, réalisés pour la série Thor.

Planche originale de Fantastic Four #32 par Jack Kirby, typique de ses expériences de collage (photo: Mélanie Roussel)

Sommet cosmique

Une pièce entière est dédiée – avec raison – au Fourth World, ce quatrième monde créé par Kirby à son départ de Marvel pour DC en 1970. Véritables quintessences de l’art kirbyesque, synthétisant ses traumatismes de guerre, son pacifisme, sa passion pour la mythologie et pour la représentation du mouvement, les séries du Fourth World sont l’indéniable point culminant de l’œuvre de Kirby. Il signera par la suite d’autres œuvres formidables, aussi bien chez Marvel (Eternals, 2001: A Space Odyssey), chez DC Comics (The Demon, Kamandi) que chez des indépendants comme Pacific (Captain Victory). Il fera ainsi partie des premiers artistes majeurs qui initieront le mouvement d’indépendance des auteurs au début des années 80, où il sera d’ailleurs érigé en symbole de l’exploitation par les Big Two. Malheureusement, peut-être par faute de matériel (?), cette dernière partie de la carrière du King est occultée.

Un petit échantillon de la monumentale collection de planches consacrées au Quatrième monde (Photo: Mélanie Roussel).

Cela n’enlève rien à l’importance de ce rassemblement de planches qu’on ne reverra pas de sitôt et qui permet au plus grand nombre de découvrir l’incroyable vivacité créative qu’a su apporter le genre super-héroïque à la BD mondiale depuis 80 années. Un dynamisme et une créativité qu’Hollywood tente maintenant d’émuler sur grand écran. Et cette exposition confirme à qui en avait encore besoin que Jack Kirby a été l’initiateur et est toujours l’âme de ce foisonnement imaginaire. Cette exposition continuera jusqu’au 29 septembre 2019. Et pour clôturer en beauté, le musée Thomas Henry proposera trois représentations de la pièce de théâtre The King and Me, écrite par Ger Apeldoorn, éminent historien néerlandais de la BD américaine (3). La pièce, jamais joué en France, revient sur la vie et l’œuvre de Kirby au travers de ses relations avec ses deux plus importants collaborateurs, Joe Simon et Stan Lee. Traduite par Tristan Lapoussière, lui-même grand connaisseur des comic-books (4), la pièce a été montée par la compagnie cherbourgeoise Le Rhino l’a vu. Vous pourrez en profiter également pour jeter un œil à l’exposition des planches d’Enrico Marini pour son Batman: The Dark Prince, inaugurée à l’occasion du festival Voyageurs Immobiles. Pour les fans de comic-books, Cherbourg est décidément une ville incontournable cette année.

 

  1. Voir les deux volumes de Jack Kirby Le super-héros de la bande dessinée, parus chez Neofélis
  2. La Guerre de Kirby
  3. Voir son blog  et son récent livre sur la revue satirique Mad et ses clones, Mad: Behaving Mad: Zany, Loco, Cockeyed, Rip-off, Satire Magazines (Yoe Books, 2017)
  4. Fondateur du fanzine Back-Up et auteur d’une étude poussée de Steve Ditko: Steve Ditko. L’artiste aux masques (Les Moutons électriques, 2011).

 

9e Biennale du 9e art : Jack Kirby et la galaxie des super-héros, du 25 mai au 29 septembre, au musée Thomas Henry, Cherbourg.

”The King and Me” de Ger Apeldoorn, représentations les 26, 28 et 29 septembre 2019 au musée Thomas Henry, Cherbourg.

Batman: The Dark Prince par Enrico Marini, exposition du 29 août au 30 novembre, à la bibliothèque Jacques Prévert, Cherbourg.

Tous les renseignements sur le site Cherbourg en cotentin .

Affiche de l’exposition

Planche du 25 décembre 1937 de Prince Valiant par Harold Foster. Kirby n’a jamais caché sa volonté de rendre hommage à Foster en empruntant l’apparence du masque pour son démon Etrigan (Photo: Mélanie Roussel)

Tableau reproduisant une fresque « Stop the panzers » par Kirby. L’homme face à la technologie destructrice deviendra un des leitmotiv de l’art de Kirby (photo: Mélanie Roussel)

Planche originale de Fantastic Four #52 par Jack Kirby (photo: Mélanie Roussel)

Planche originale de Silver Surfer #3 par John Buscema et Joe Sinnott (photo: Mélanie Roussel)

Planche originale d’Uncanny X-Men 137 par John Byrne et Terry Austin (photo: Mélanie Roussel).

Darkseid, point central du Quatrième Monde (photo: Mélanie Roussel)

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