Stan Lee

Stan Lee présente. C’est par ses mots que débutaient les épisodes de Marvel Comics pendant de très nombreuses années. Une présence tutélaire qui a accompagné les voyages d’innombrables lecteurs au cœur du Wakanda, dans les confins de la Zone Négative ou entre les buildings de New York. Un monde à la fois proche de nous et complètement fantasmé que Stan Lee aura contribué, sinon à créer, du moins à façonner.

Il fut un bâtisseur qui collecta les briques créatives des ses compagnons dessinateurs, un architecte qui les agença pour rendre la visite toujours plus facile et attrayante, un promoteur d’un univers imaginaire qui, aujourd’hui, a conquis le monde. Un bâtisseur, un architecte et un promoteur également de sa vie, de son image, de sa propre légende. Aussi à l’heure où il vient de nous quitter et où nous revenons sur les moments forts de son existence, est-il de bon aloi de commencer par ses mots. Stan Lee présente :

Un fils de New York

Né le 28 décembre 1922, à New York, Stanley Martin Lieber est le premier né de Jack Lieber et de sa femme Célia (Solomon) Lieber,des immigrants d’origine juive roumaine. Suivra en 1931 le second fils, Larry Lieber. La jeunesse de Stanley est marquée par une vie plutôt pauvre. En pleine Grande Dépression, son père peine à trouver du travail dans la confection et à nourrir sa famille, qui doit déménager dans un quartier plus modeste. Stan en gardera un souvenir fort et la peur du déclassement social. Malgré ses faibles moyens, il est un lecteur assidu de Conan Doyle, Twain et surtout de Shakespeare dont il admire le phrasé particulier.  Il fait sa scolarité à la  DeWitt Clinton High School (qui aura vu passer, un peu plus tôt, les créateurs de Batman, Bob Kane et Bill Finger), où il forge, pour la première fois, le pseudonyme qui le rendra célèbre : Stan Lee.

En parallèle, il effectue de nombreux petits boulots pour aider sa famille. En 1939, il sort diplômé de son école, mais faute de moyens, il ne peut aller à l’université, ce qu’il regrettera toute sa vie. Il doit au contraire trouver du travail rapidement. Son oncle, Robbie Solomon,  lui file un petit coup de pouce. Il travaille pour Martin Goodman (dont la femme se trouve être également une cousine de Stan) et Goodman a besoin d’un grouillot pour sa section comic-books. Cette conjonction de bonnes œuvres familiales permet à Stanley de se faire engager par Timely Comics.  Il devient alors l’assistant du duo vedette de l’époque, Joe Simon et Jack Kirby.

Le boulot est trivial (gommer les planches, les relire, chercher les sandwichs), mais paye. Surtout, cela permet au jeune homme d’écrire. D’abord quelques courtes nouvelles autour de Captain America, puis quelques bandes dessinées. Pour lui, il s’agit avant tout de gagner sa vie, pas question de faire carrière.  D’ailleurs, c’est à ce moment qu’il adopte  son nom  de plume, Stan Lee. Stanley Lieber sera réservé au grand roman américain que le jeune homme rêve alors d’écrire.

Captain America Comics #5

« Meet Headline Hunter » dans Captain America Comics #5 par Stan Lee et Charles Nicolas en 1941 (Marvel Comics)

Pourtant, malgré cette ambition, Lee restera fidèle à Timely. Le départ de Simon et Kirby lui permettra de prendre une place prédominante au sein de la rédaction et il en deviendra rapidement le rédacteur en chef, même après que la mode des comic-books soit retombée après-guerre.

La guerre justement, il l’aura passée au Signal Corps, la division communication de l’armée de 1942 à 1945. À son retour, fidèle soldat de Goodman, Lee gère au jour le jour Timely, puis Atlas quand la compagnie change de nom. Il s’occupe de toutes les besognes que son patron ne veut pas endosser. C’est lui notamment qui devra, en 1957, appeler tous les artistes pour leur annoncer qu’Atlas n’achètera plus leurs planches lorsque l’éditeur se retrouve sans distributeur.

Entre temps, il se sera marié avec une jeune mannequin d’origine anglaise, Joan Clayton Boocock, qui sera le grand amour de sa vie. Ils auront deux filles, Joan Celia (dite JC), qui naît en 1950, et Jan, en 1953, qui ne survivra que trois jours. Ce deuil sera une des grandes fêlures de l’auteur.

Stan et Joan Lee

Professionnellement, au fil des années, Lee aura écrit toutes sortes de comic-books, touchant à tous les genres : western, romance, policier, humour, super-héros (qu’il tentera de relancer sans succès au milieu des années 50). Sa prédilection va alors plutôt à la romance et l’humour, comme Millie The Model ou Tessie the Typist. Il y développe son sens du dialogue et du feuilleton romantique. Ses collaborateurs favoris sont alors Dan De Carlo et Joe Maneely (qui disparaîtra brutalement en 1958).

Souvent seul rédacteur de la boîte, Stan commence à mettre au point une technique de travail particulière. Il donne aux dessinateurs des synopsis succincts. À eux de faire le travail de découpage et de mise en page. Stan repasse derrière pour écrire les dialogues. Cette méthode, dite la Marvel Way, lui fera gagner beaucoup de temps, mais jettera aussi le doute sur ce qu’il a vraiment créé.

Millie The Model #94, couverture de Stan Goldberg (Marvel Comics).

La révolution Marvel

Cependant, après vingt ans a passé à écrire des comic-books, la lassitude se fait sentir.  Pour la première fois, Stan songe à quitter ce boulot si stable. Goodman lui demande alors de créer un groupe de super-héros pour surfer sur la vague du succès de la Justice League or America chez DC Comics. Perdu pour perdu, sa femme Joan lui  conseille de mettre tout ce qui lui plaît dans ce nouveau bouquin. Il  propose au dessinateur Jack Kirby cette nouvelle série. À eux deux, ils conçoivent les Fantastic Four, qui sera véritablement l’acte de naissance de l’univers Marvel tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Fantastic Four #1. Couverture de Jack Kirby (Marvel Comics)

À la suite de Fantastic Four avec Kirby, mais aussi Steve Ditko et Bill Everett, Lee commence à construire tout un univers rempli de super-héros : Hulk, Ant-Man, Spider-Man, Iron Man, Daredevil, Dr. Strange, Thor, les Avengers, les X-Men…  Si il est indéniable que les moteurs créatifs furent Kirby et Ditko, Stan Lee sut trouver comment canaliser et ordonner l’imagination fertile de ses dessinateurs. Surtout, en donnant des fêlures et des affres psychologiques à ses super-héros, il sût relancer l’intérêt de ses super-êtres, autant pour lui que pour les lecteurs.

Les super-héros proches du lecteur, partageant ses préoccupations et ses problèmes, son langage et son mode de vie, c’est à Lee qu’on le doit.  Les romance comics, notamment, lui auront appris à brosser le lecteur dans le sens du poil, à lui offrir un miroir où il puisse se reconnaître. Il va aussi lui offrir une communauté d’esprit, avec divers gimmicks comme les fan-clubs, les courriers des lecteurs ou les fameuses tribunes (les Soapbox) où Lee discute à bâtons rompus, sur un air convivial et entendu.

Certains ont parlé de culte de personnalité, C’est sans doute vrai, mais on pourrait surtout y voir un as du marketing à l’œuvre. Plus qu’un auteur, Lee est un éditeur, un vrai. Il sait humer l’air du temps, trouver les talents et mettre parfaitement leur travail en valeur. En se bâtissant une statue de commandeur au passage. Surfant sur sa réputation, il se construira une image de « père de Marvel« , choisissant ses successeurs (Roy Thomas) et profitant pleinement de la notoriété de « ses » personnages, dont il laisse toujours la genèse dans un flou artistique bien pratique (sa fameuse mémoire défaillante).

Origins of Marvel Comics. Couverture de Earl Norem (Fireside)

La mascotte Marvel

En 1972, il devient le directeur de publication de Marvel à la place de son mentor, Martin Goodman. Il devient la figure humaine de la firme, le super VRP. Il multiplie les apparitions médiatiques, fait des conférences dans les universités (probablement une immense revanche pour lui), fréquente les milieux du cinéma…  C’est ainsi qu’au fil des années 70, Lee s’éloigne peu à peu de l’écriture.

Seul le Silver Surfer et Spider-Man parviennent à capter son attention. Bien que créé par Kirby, le personnage du Surfer sera littéralement piraté par Lee, qui y voit le parfait véhicule pour son écriture à base de monologue shakespearien et de considérations humanistes.  Il y reviendra régulièrement au travers plusieurs Graphic Novels aux côtés de Kirby, Byrne, MœbiusSpider-Man, avec son humour et ses considérations sociales, sera un autre pan qu’il aura à cœur d’explorer, à travers le strip pour la presse, en collaboration avec John Romita.

Stan Lee

Dans les années 80, sa famille et lui déménagent pour la Californie.  Objectif : Hollywood. L’idée est alors de promouvoir les créations Marvel auprès des producteurs. Jusqu’ici, Marvel n’a pu atteindre que la télévision au travers de séries ou de dessins animés.  Le cinéma reste fermé alors que le concurrent direct triomphe avec Superman. Les résultats ne seront pas à la hauteur des ambitions de Marvel, se résumant à une série B (Punisher avec Dolph Lundgren) et deux films fauchés dont un ne verra même jamais les écrans de cinéma (Captain America et Fantastic Four).

Au début des années 90, Stan Lee revient  aux comic-books avec la création d’une gamme de séries présentant les super-héros Marvel en 2099. Il se réatelle à l’écriture avec Ravage 2099, mais l’expérience est fugace et peu concluante. Malgré tout, Stan est toujours perçu comme l’âme de Marvel. Alors que l’entreprise est au bord de la faillite et que le racheteur (Toy Biz) menace son contrat, il parvient même à se faire nommer président émérite à vie.

Un titre complètement honorifique mais qui permet à Marvel de garder la caution morale du grand créateur et à Lee de négocier une belle hausse de salaire et l’autorisation de travailler en dehors de Marvel. Ce qu’il fera immédiatement en s’associant avec un certain Peter Paul pour créer Stan Lee Media. Paul se trouvera être un arnaqueur qui détournera plusieurs millions de dollars et qui mettra même Stan au banc des accusés. Son innocence dans les malversations de Paul sera cependant bien vite prouvée.

En parallèle de ces démêlés judiciaire, il s’amusera à réimaginer les héros DC dans une collection dédiée : Just Imagine. Stan Lee chez le concurrent direct : peu de gens aurait cru ça possible. Lee continuera à capitaliser sur son nom avec la création d’une nouvelle start up, POW Entertainment.  S’en suivront quelques productions anecdotiques comme Striperrella ou Alexa. Il produira et présentera l’émission de télé-réalité « Who wants to be a super-hero ? » en 2007, qui lui apporteront un regain de célébrité, si il en était besoin.

Sa dernière incursion d’importance dans le domaine des comics, ce sera  la gamme de super-héros qu’il créé pour Boom! Studios.  En sortiront trois titre, Soldier Zero, The Traveller et Starborn, à la durée de vie météoritique.

Mais ce qui occupera vraiment les deux dernières décennies de sa vie, c’est Marvel au cinéma. Avec le succès des franchises Blade, X-Men et Spider-Man, au tournant des années 2000, Marvel prend enfin son essor dans ce domaine.  Lee prendra alors toute sa mesure de symbole de l’entreprise. Apparaissant en cameo dans chaque films, présent aux avant-premières, il incarne la caution morale, le respect de la tradition, bref pour le monde entier, il EST Marvel.

En 2011, Stan aura même droit à son étoile sur le Walk of Fame à Hollywood.

Le décès de Joan en 2017 laissera un grand vide autour de Stan dans lequel s’engouffreront quelques vautours bien décidés à profiter de la part du gâteau (on y reviendra d’ailleurs  plus en détail dans un prochain article). Cela couvrira d’une ombre les derniers mois d’un homme affaibli, qui se disait prêt à partir. Ce qui se arrivera finalement le 12 novembre dernier, laissant Spider-Man, Iron Man et les X-Men orphelins, comme tout une communauté de lecteurs. Des lecteurs biberonnés aux valeurs humanistes de Stan et des ses héros.

Un autre Lee, Jim Lee, le notera bien dans son hommage à l’éditeur et scénariste disparu : « [Stan Lee] m’a montré la valeur d’être différent, d’apprécier l’héroïsme et d’éviter les préjugés. » Car si beaucoup ont vu en Stan Lee un simple bateleur, sachant mieux vendre – et se vendre – que les autres (ce qu’il était assurément), il ne faut pas oublier qu’il a toujours profité de son statut pour transmettre des messages de tolérance, de respect et de liberté. Il a contribué à créer des icônes capables de représenter toutes ces valeurs au yeux de millions de lecteurs et de spectateurs à travers le monde. Pour cela, M. Lee, merci.

Excelsior !

Source :
Jean-Marc Lainé, Stan Lee, Homère du XXe siècle, Les Moutons Électriques, 2013. Rééd. 2016.
The Comics Journal

Sans doute une des toute dernières photos de Stan Lee, prise le samedi avant son décès, à l’occasion d’une visite de son fils spirituel, Roy Thomas (tout à droite) et de l’agent de ce dernier, John Cimino (au centre).

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