Art Spiegelman

Art Spiegelman est un auteur majeur de la BD américaine. Figure de l’underground des années 70 et 80, il a fondé, avec sa compagne Francoise Mouly, la revue Raw qui a vu défiler dans ses pages le gotha des illustrateurs alternatifs comme Chris Ware et Charles Burns. Il donna à la BD mondiale un de ses chefs-d’œuvre avec Maus, qui raconte l’Holocauste par le biais d’animaux anthropomorphes. Un livre qui a permis de décloisonner la BD au point de recevoir un prix des lettres special du jury du Pulitzer, une mention honorifique qui n’est intervenue que douze fois en un siècle de prix. Depuis les années 90, il collabore à la prestigieuse revue The New Yorker et a signé l’album In the Shadow of No Towers (À l’ombre des tours mortes) sur les attentats du 11 septembre. L’artiste est donc une voix importante et respectée de la BD internationale.

Art Spiegelman au Salon du Livre à Paris en 2012 (Thesupermat/Wikimedia Commons)

C’est ce que ce sont dit les éditeurs de Folio Society qui préparaient Marvel: The Golden Age 1939–1949, un recueil de réimpressions des premières années de Marvel Comics, à l’époque où son nom était encore Timely et où les têtes d’affiches étaient le Human Torch de Carl Burgos, le Sub-Mariner de Bill Everett et le Captain America de Simon et Kirby. Ils lui demandent ainsi d’écrire l’avant-propos du livre, ce que Spiegelman accepte. Même si il n’est pas un fervent partisan des super-héros, il a conscience du rôle important qu’ils ont eu pendant la Seconde Guerre Mondiale comme catharsis face à la menace fasciste, surtout pour une partie des auteurs, issus de l’immigration juive européenne. Il analyse d’ailleurs : « Les jeunes créateurs juifs des premiers super-héros ont convoqué des sauveurs mythiques – presque à l’image de Dieu – pour faire face aux bouleversements économiques qui les entouraient durant la Grande Dépression et donner forme à leurs prémonitions d’une guerre mondiale imminente. » L’auteur de Maus, qui a recueilli les souvenirs de son père Vladek sur la Shoah ne peut qu’être sensible à cet aspect.

Couverture de Captain America Comics #1 par Joe Simon et Jack Kirby (Marvel Comics)

Cependant, Spiegelman reste aussi un observateur assidu de son temps et ne peut s’empêcher de s’amuser à certains parallèles : « Dans notre bien trop réel monde d’aujourd’hui, Crâne Rouge, le plus néfaste des ennemis de Captain America, prend vie sur les écrans de cinéma tandis que Crâne Orange hante l’Amérique. » Une attaque visant le président Donald Trump qui passe mal auprès de Marvel qui souhaite rester officiellement apolitique. L’éditeur demande donc à ce que cette phrase soit modifiée ou retirée. Spiegelman a refusé, préférant publier sa préface telle quelle dans le journal anglais The Guardian, rappellant également que Isaac Permultter, le président du conseil de Marvel Entertainment, est un fervent supporter de Donald Trump, à qui il vient d’ailleurs de faire une donation de 360 000 dollars pour sa campagne de 2020.

Donald Trump et Isaac Permultter (Andrew Harnik/AP)

Ce n’est pas la première fois que Marvel censure une blague concernant Trump. Chip Zdarsky, dans Marvel 2-in-One #1, avait déjà dû s’asseoir sur une réplique de Spider-Man à La Chose, où il le qualifiait de « second monstre orange le plus connu du monde« .  Rappellons aussi que le scénariste Chuck Wendig avait fait les frais de ses prises de position très tranchées concernant le président des États-Unis.

Les deux versions -avec et sans la vanne sur Trump- de Marvel 2-in-One #1 par Chip Zdarsky et Jim Cheung (Marvel Comics)

Bref, Marvel semble plutôt frileuse sur la question et Folio Society a donc fait appel au plus consensuel Roy Thomas (spécialiste émérite du Golden Age par ailleurs) pour se fendre d’une introduction plus convenable pour son recueil qui sortira courant septembre. En revanche, on peut évidemment se poser la question de savoir si Spiegelman n’a pas touché un point sensible et si, pour Marvel, censurer un texte s’attaquant au fascisme ne va pas s’avérer contre-productif en terme d’image.

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