À sa sortie, en 2015, Prez n’est pas un projet tout à fait neuf. En 1973, Joe Simon, le co-créateur de Captain America, avait déjà signé les scénarii d’une série Prez. Prez comme diminutif de président et comme celui de Prez Rickard, jeune de 18 ans qui se retrouve bombardé président à la suite des manigances de Boss Smiley, mais qui une fois au pouvoir marquera son indépendance et partira notamment en lutte contre les armes. Série atypique des années 70, surfant sur le Flower Power, elle ne connut que quatre numéros.

Lorsque DC lance l’opération DCYou en 2015, il s’agit de relancer l’intérêt vis-à-vis de l’univers DC qui avait été rebooté en 2011 (le New52) et qui, passé l’effet de nouveauté, commençait à s’essouffler. Une grosse dose de nouvelles séries furent donc lancées avec une nette prédilection pour les thématiques sociales et politiques, comme Omega Men par exemple. Prez fait parti de ce mouvement en proposant une relecture moderne de la série originelle.

Nous sommes en 2036. Les États-Unis sont devenus une caricature d’eux-mêmes. Dominé par les lobbies et les réseaux sociaux, le pays est devenu une négation de démocratie où seuls les plus riches et ceux qui crient les plus forts ont gains de cause. Extérieurement, le pays impose sa loi grâce à des robots de combats commandés à distance qui massacre à qui mieux mieux. Problème, à une semaine des élections présidentielles, le candidat sortant est éjecté par un scandale sexuel. Les instances du pouvoir peinent à trouver un remplaçant. Des hackers profitent de cette faille pour tourner en dérision le système politique et mettre en avant la dernière coqueluche des réseaux sociaux, Beth Ross, une ado de 19 ans travaillant dans un fast-food et infortunée héroïne d’une vidéo virale où elle se prend les cheveux dans une friteuse.  Par un incroyable concours de circonstance et l’incompétence des politiciens, la « fille aux cheveux frits » devient la plus jeune présidente des USA.

Prez est alors l’occasion pour son scénariste Mark Russell de se livrer à un véritable exercice de caricature et de satire des États-Unis : la prédominance des réseaux sociaux dans le débat politique, la culture du divertissement à tout prix, les poids des corporations qui sont prêtes à tout monnayer et publiciser, y compris la pauvreté ou la santé, l’influence de la religion et de la bien-pensance. En forçant à peine le trait et en extrapolant sur les technologies actuelles, il dénonce les travers de son pays. Tout le monde en prend pour son grade. C’est un peu l’esprit Mad version cyberpunk.

Si la satire est la partie est la plus réussie, il faut pourtant bien avoué que la plupart des thématiques abordées l’ont déjà été, dans Transmetropolitan par exemple, et avec plus d’acuité.  Qui plus est, les solutions proposées laissent dubitatives, se contentant souvent d’utiliser les mêmes armes que les ennemis idéologiques de la jeune Beth Ross.

Une Beth Ross auquel on a d’ailleurs bien du mal à s’attacher. Peu caractérisée, si ce n’est au travers du décès de son père, la jeune Beth ne fait preuve d’aucune velléité politique avant de se changer en passionaria sans trop qu’on sache pourquoi. Et le lecteur aura bien du mal à se raccrocher aux autres personnages de son cabinet tant ceux-ci sont à peine présentés. Et le dessin de Ben Caldwell, très caricatural et manquant régulièrement de repères, comme des décors ou des physionomies reconnaissables, n’aident pas à trouver un ancrage graphique. Au final, ce sont les gesticulations des antagonistes comme cette enflure de sénateur Thorn ou bien le magnat de la VPC seulement connu sous le nom M. Souriard qui donnent son sel à la série. Seul autre personnage remarquable, Bête de guerre, un robot guerrier doté d’une IA qui acquiert une autonomie de pensée et qui se rebelle contre ses créateurs pour finir garde du corps de la présidente Beth, mais son arche narrative, plutôt encourageante, restera sans conclusion.

Prévu pour être une maxi-série en 12 numéros, le titre sera en effet stoppé au bout de 6 épisodes, faute de ventes (l’opération DCYou étant de toute façon un cuisant échec commercial dans son ensemble). Tout au plus aura-t-on droit à un supplément dans un numéro spécial, Catwoman: Election Night, où Russell et Caldwell ont pu caser un version revisitée de leur septième numéro. Du rab qui ne fait que confirmer que leur série Prez est finalement à l’image de son héroïne adolescente : hirsute, moqueuse, en colère, idéaliste mais sans stratégie et à qui on n’a tout simplement pas laissé le temps de grandir.

 

Prez  (Prez #1-6 + Prez Sneak Peek + Catwoman: Election Night #1), Urban DC Deluxe, 176 pages, 17,50 €. Sortie le 04 septembre 2020. Traduction de Jérôme Wicky, lettrage de Moscow Eye.

 

 sur Superpouvoir.com
Partager : Partager sur Facebook Partager sur Twitter