Welcome to (Hell) Fest

Comment reporter l’ambiance d’un festival comme le Hellfest ? En observant et en reportant le tout sur un carnet, comme nos invités Sofie Von Kelen et Johann Guyot.
Le Hellfest et sa ribambelle de personnages chamarrés est une expérience de liberté. Celle d’une communauté aux rituels codifiés qui durant les trois jours du festival peuvent se laisser aller à leur passion en toute liberté. C’est dans ce cadre que Sofie Von Kelen et Johann Guyot on débuté en 2012 Welcome to Hell(fest) leur série de carnets de festival dont ils viennent parler à Superpouvoir.

Pouvez-vous nous décrire le livre ? Enfin le contenu, pas l’objet en lui-même.

Sofie & Johann : Il s’agit d’une série mêlant les caractéristiques de la BD reportage (interviews, témoignages, analyses, biographies d’artistes et retour sur les carrières les plus significatives) à celles de la bande dessinée d’humour (strips, gags, planches classiques) et du carnet de voyage (auto-mise en scène, croquis sur le vif, illustrations pleine page…).

Ici, chacun met à profit ses connaissances et son expérience spécifique (amateur de vinyles pour Johann, fan de musique live pour Sofie) afin de parler avant tout de musique à travers des anecdotes prenant place au Hellfest. L’ensemble est pensé comme un mélange à parts égales de culture musicale et d’anecdotes plus ou moins fines.

Comment cette idée vous est-elle venue ?

S : L’idée m’est venue fin 2011 alors que je travaillais à la fois comme critique de bandes dessinées pour le magazine professionnel l’Avis des Bulles et comme rédactrice pour le fanzine Abus Dangereux pour lesquels je réalisais chaque année un live report du Hellfest. À force de chroniquer de la BD reportage ainsi que des carnets de voyage je me suis dit que ce serait plus amusant de proposer un compte rendu de festival sous forme de bande dessinée. J’ai aussitôt pensé à Johann qui avait le mérite d’être à la fois un bon dessinateur, un fan de metal et l’un de mes meilleurs amis.

Dès que nous avons commencé à creuser l’idée, nous avons su que notre collaboration ne prendrait pas la forme d’un article mais plutôt d’un livre.

Johann déteste la foule donc cela n’a pas été une mince affaire que de le convaincre d’aller traîner ses rangers dans l’u des plus gros festivals d’Europe. Finalement, ce sera sa huitième édition cette année !

Présenter un mix d’interview et de dessins est-ce une manière de cultiver le lecteur et de l’initier à la culture metal ?

S & J : Ce qui nous intéresse avant tout dans ce projet c’est de mêler le sérieux et l’humour, le coté factuel et la caricature.

En ce qui concerne les interviews il nous paraît primordial d’impliquer des acteurs de la scène, à savoir des musiciens mais aussi des plasticiens ainsi que des figures de proue du phénomène Hellfest. Nous voulions découvrir leur propre vision du festival et la confronter à la nôtre.

Si l’enfer était une fête il ressemblerait à cette vue d’ensemble (Dessin : Johann Guyot)

On retrouve dans le livre un trait proche du dessin de presse, est-ce facile de « croquer » le festival de l’intérieur ?

J : Oui il très facile de croquer au Hellfest étant donné le coté assez caricatural du festival en lui même ainsi que des festivaliers. Pratiquant déjà un peu le dessin de presse dans d’autres contextes (tels que feu le magazine Psikopat par exemple), il m’est facile de déambuler dans le festival et d’y trouver des idées juteuses. Une simple anecdote de pissotière me suffit souvent…

Alfred (Come Prima, le désespoir du Singe…) qui avait croqué un festival de journalisme de l’intérieur disait que c’était une manière sympa de voir sans être vu. Est-ce aussi le cas au Hellfest ?

J : Exactement ! Pour moi qui ne suis pas très exubérant en festival ni au quotidien, cette position me donne un certain confort, une occasion de m’immerger mais sans trop m’impliquer socialement.

Par contre je ne perds pas la moindre occasion de me mettre en scène d’une manière très auto dérisoire. Ayant un certain coté Pierre Richard, les occasions de croquer mes propres mésaventures ne manquent jamais !

Le Hellfest fait sauter les codes sexistes et demeure un safe place

Niveau personnages atypiques, vous avez du en croiser un paquet depuis 2012, quels sont les plus remarquables ?

S & J : Nous les trouvons tous remarquables à leur manière, qu’il s’agisse du type en string à bretelles rôtissant méthodiquement sous le cagnard, de la métalleuse transcendant son handicap en faisant porter son fauteuil par la foule, des cosplayers mimant leur musicien préféré, des plus beaux costumes médiévaux en passant par les bandes de filles en bikini profitant du fait que le Hellfest fait sauter les codes sexistes et demeure un safe place où chacun peut s’exprimer à sa manière sans risquer le moindre harcèlement.

Panoplie de festivaliers, liste non exhaustive (Dessin : Johann Guyot)

Niveau artiste, quelle est votre interview la plus marquante ?

S : Définitivement celle de Pentagram que nous avions conduite en plein soleil sur le parking des tour bus. Bobby Liebling était complètement survolté, déblatérait à toute vitesse sans laisser parler les autres et se retournait de temps en temps lorsqu’une fille sexy et court vêtue passait avant de me dire « Hey regarde, c’est joli, tu devrais porter ce genre de truc ! ». Les autres membres du groupe n’arrivaient pas à en placer une et ont fini par s’en aller.

Bobby a jacassé pendant trente minutes non stop pendant que je sentais mes mollets frire progressivement et que Johann, qui ne comprenait pas un mot d’anglais, le fixait avec un air hébété.

J : Il ne s’agit pas vraiment d’une interview mais d’un témoignage. En effet, conservant amoureusement depuis mes 14 ans tous mes vieux singles de Venom, je ne suis pas peu fier que Chronos nous aie envoyé un long texte exclusif après s’être montré très enthousiaste quant à notre petite série !

Cette année vous serez encore une fois au Hellfest où l’on pourra vous retrouver en dédicace. Pas trop lassés de Clisson ?

S & J : Non pas du tout. Le fait de tenir un stand a l’Extrême Market depuis trois ans ainsi que celui de récupérer de la matière pour les tomes à venir nous garde bien occupés, même si la programmation de la journée nous intéresse moins ou se compose de groupes déjà vus.

Depuis quelques années, nous prenons également de plus en plus le temps de visiter la ville, de passer du temps avec les commerçants et de nous imprégner de leur vision de ce week-end si particulier.

D’ailleurs, les initiatives périphériques se multiplient : concerts en centre ville, séances de dédicaces sous les Halles ou au Leclerc, bref, il y a bien plus à voir pendant ces 4 jours que le seul site du festival.

Kiss, Manowar, l’an passé Iron Maiden et bien d’autres, le festival a un coté « âge tendre et tête de bois cuir » Comment voyez-vous l’évolution du festival ?

S : En tant que grande amatrice de classic rock et de hard psych type Blue Oyster Cult, Uriah Heep ou encore Magma, je regrette que la programmation aie un peu évincé ce type de groupes depuis quelques années. Mais peut être est ce dû au rajeunissement d’un public du coup moins porté sur les 70’s ?

J : Étant très éclectique, j’aime autant l’underground que les grands classiques. Je trouve chaque année de quoi me mettre sous la dent. Si ce n’est pas sur les mainstages, je profite de la programmation des petites et inversement. En revanche, j’exige Rocky Erickson avant qu’il ne passe l’arme à gauche ! (NDLR : Sofie et Johann ont répondu aux questions la veille de sa mort …)

Et plus généralement celle du metal ?

S : <Mode vieille conne on> Mes goûts musicaux allant à la hache de 1953 à 1978, je me délecte surtout des sons des 70’s , des morceaux à la fois hard et prog avec couplets, refrains, solos, voix claires et envolées jammées. J’ai donc parfois un peu de mal avec les formes contemporaines de certains genre, notamment le post-black ou encore cette mutation du doom qui en fait parfois un enchaînement de riffs et de drones sans mélodies

J : <Mode vieux con on> Les miens vont grossièrement de 1966 a 1993, de 13th Floor Elevator a Darkthrone et les vinyles qui traînent dernièrement sur ma platine sont Killing Joke, Pere Ubu et Discharge. Je peux donc dire que j’apprécie tous les styles de metal confondus mais exclusivement dans leur forme primitive. Ceci fait que je suis beaucoup moins sensible aux productions actuelles souvent trop cliniques a mon goût.

On est un site de comics, êtes-vous des amateurs du genre ? Si oui, quels titres ?

S : Oui mais pas vraiment les comics de super-héros. Je suis plutôt branchée par les comics intimistes souvent autobiographiques lancés par Fantagraphics ou Drawn and Quarterly. J’aime les auteurs tels que Daniel Clowes, Robert Crumb, Chris Ware, Seth, Joe Matt, Chester Brown, Adrian Tomine, les frères Hernandez etc…

J : En parallèle de la BD franco-belge classique qui reste mon univers de référence, j’ai eu accès dans mon enfance a un large stock de Strange des années 70 et 80. Cependant, ma culture comics s’est arrêtée là, désolé…

Kiss, Alice Cooper, Slayer, Stone Sour et même Maiden ont eu leur comic-book. Y a-t-il un lien à faire entre les deux cultures ?

S : Définitivement ! Et en tant qu’amateurs de metal et de bandes dessinées, prêchant pour notre paroisse, nous trouvons que c’est une excellente chose ! D’ailleurs, tu peux ajouter Celtic Frost, Motörhead… ainsi que, dans un autre registre plus 70, The Beatles, The Doors, David Bowie etc. Des auteurs tels qu’Hervé Bourhis ou Nine Antico parlent d’ailleurs régulièrement de rock dans leurs albums.

J : Dans la culture française, il y a toujours eu un lien fort entre le rock et la BD notamment à travers le travail de Margerin, Jeannot, Dodo et Ben Radis, Hervé Bourhis, Riff Rebs Jean Christophe Menut, Serge Claire, Bouzard, Fabcaro

Pour finir, voici la question Superpouvoir : si vous aviez un super pouvoir lequel serait-ce ?

S : Le voyage dans le temps vers les 60’s et 70’s afin de pouvoir voir sur scène The Beatles, Led Zeppelin, Janis, Jimmy, Mama Cass, les débuts de Ronnie James Dio, la première version de Deep Purple

J : Le même pouvoir mais avec un retour vers les années 80 afin d’acheter tous les originaux de mes groupes cultes qui manquent à ma collection et que quand même, merde, je paierai dix fois moins cher !

Le Hellfest se déroulera du vendredi 21 au dimanche 23 juin à Clisson. Retrouvez Sofie Von Kelen et Johann Guyot en dédicace durant tout le festival à l’Extrême Market.

Interview réalisée par Dominique Clère en juin 2019

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