Le Hellfest approchant, Superpouvoir revient avec Edmond Tourriol sur une autre époque : celle des fanzines de metal.

Avant d’être un traducteur notoirement connu pour son travail sur Walking Dead et bien d’autres titres dont l’énumération serait longue et fastidieuse, Edmond Tourriol est avant tout un homme. Un homme qui, comme tous les hommes, est passé par plusieurs périodes dans sa vie. L’une d’elle l’a amené dans la moiteur des salles de concert. Avec des potes, il a créé lors du précédent millénaire un fanzine, WOLF : Warriors of the Lost Faith. Le temps d’une interview pour Superpouvoir, il revient sur cette épisode : flash-back sur sa période cheveux longs.

Salut Ed, le Hellfest, ça évoque quoi pour toi ?

Figure-toi que je n’y suis jamais allé. Pire, je n’ai jamais mis les pieds à aucun festival de musique, à part quelques tournées d’été ou de printemps organisées par Ricard ou NRJ, mais rien de très métalleux. J’ai vu plein de groupes, mais toujours dans des salles, jamais en festoche.

Donc le Hellfest, je ne sais pas. Je ne le connais que par sa programmation alléchante et par les photos de mes potes que je vois passer sur Facebook. En gros, c’est comme Japan Expo mais avec des concerts de métal. Et de la boue. Non ?

Connexions entre Japan Expo et le Hellfest ? À vous de trouver ! (Photo : Dominique Clère)

Dans ta folle jeunesse tu as écouté pas mal de musique métal / hard rock. Comment t’es-tu plongé dans cette culture ?

Comme un paquet de gars de ma génération, j’étais fasciné par les pochettes de Derek Riggs pour Iron Maiden. Visuellement, j’étais très attiré par cet univers que je ne connaissais pas musicalement, car on n’en entendait que très peu à la radio. J’ai grandi avec la bande FM, hein… donc ma culture musicale, c’est avant tout NRJ, Marc Scalia, les disques à la demande, tout ça…

Bien sûr, je découvrais Scorpions avec Still Loving You dans la pub Fruité, j’écoutais Kiss avec I was made for loving you à la radio, et je jubilais quand The Final Countdown de Europe arrivait en tête du Top 50. Mais je n’avais pas de culture métal à proprement parler. En tant que gros fan de Michael Jackson, ma spécialité, c’était clairement le funk et le disco. Quiconque est déjà sorti en boîte avec moi pourra en témoigner…

Bref, j’arrive à la fac et je retrouve un pote de collège qui s’est fait pousser les cheveux. Il les a bien longs. Il porte un cuir. Lui, il est à fond dans le hard rock. À l’époque, c’est la sortie de Terminator 2. On prend du Guns n’ Roses à fond dans les oreilles et il me dit qu’il est fan. Il me fait découvrir d’autres disques des Guns, mais pas seulement. C’est par exemple lui qui me prête mon premier Aerosmith que je ne connaissais que par la version rap de Walk this Way qu’ils avaient enregistrée avec Run-DMC. De fil en aiguille, je fais d’autres rencontres, et je me retrouve à fréquenter une bande d’allumés qui vénèrent le groupe Manowar. Les mecs qui chantent en peau de bête et qui racontent des histoires de batailles épiques dans leurs chansons. Je craque complètement sur l’album Kings of Metal, et notamment sur la chanson Hail and Kill qui est, comme son nom l’indique, une tuerie.

 

Manowar

En ce temps-là, j’ai les cheveux longs, non parce que je suis un métalleux, mais parce que je me cache derrière une grosse barbe et des longs cheveux pour masquer mon acné. En fait, je n’en ai déjà plus, mais j’ai pris l’habitude. Je n’ai pas du tout l’air d’un gros dur. Je pèse soixante kilos et quelques, et tout le monde m’appelle Jésus. Mais bon, je vais voir plein de concerts dans la fosse et je m’éclate (quiconque a les cheveux longs, et s’est déjà rendu dans une fosse pour voir un concert de métal, sait la souffrance que ça peut provoquer).

Je m’éclate tellement dans cette culture qu’avec des potes, on lance un fanzine spécialisé : W.O.L.F. (Warriors of the Lost Faith). Oui, on ne doutait de rien. Aouuuuuuuuuuuh !

Quels ont été tes groupes préférés ?

En plus de ce que je t’ai déjà cités en référence, on peut ajouter Helloween (Keeper of the Seven Keys), Angra (Angels Cry), Symphony X (Out of the Ashes), Rhapsody (Emerald Sword), Dream Theater (Another Day), et plein d’autres, hein…

On m’a laissé entendre que tu as même eu les cheveux longs, reste-t-il des preuves de cela ?

Pas tant que ça, à vrai dire. Ceux qui me connaissent aujourd’hui vont halluciner, mais à l’époque, je fuyais un peu les objectifs. Comme je te l’ai dit tout à l’heure, j’étais très complexé par l’acné qui me dévorait le visage. Donc non seulement j’avais des cheveux longs et de la barbe, mais les photos d’époque sont rares. Je crois qu’il y a des traces sur une VHS que j’ai chez moi… mais je ne peux pas la transférer en fichier vidéo, je ne suis pas équipé. Il y a certainement des photos chez ma mère. Une copine a retrouvé une photo de moi à la plage. Attention les yeux !

Edmond sur la plage accompagné, avec la tignasse de Dave Mustaine. Une image rare (Photographe anonyme)

Également un fanzine métal : comment t’es-tu retrouvé dans cette aventure ?

Eh bien, en ce temps-là, je suis en licence de communication. Je me dis que ce serait pas mal de mettre à profit tout ce que j’apprends à la fac pour faire quelque chose de marrant. On va souvent voir des concerts, avec mes potes. Et je me dis qu’au lieu de se contenter d’aller voir le devant de la scène, ça serait cool d’aller taper la discute avec les artistes en coulisse, une bière à la main. Quand on est jeunes, on ne doute de rien. Donc c’est parti, on se lance. Premier tirage à cinquante exemplaires, avec Lobo en couverture, yeah !

Le truc a super bien pris. On a fait moins de dix numéros (un tous les deux mois) mais ça a marché du feu de Dieu. On a reçu plein de disques, on a été invités partout, on a fait plein de rencontres, d’interviews… de super moments. On avait plus d’une centaine d’abonnés. C’était les débuts d’Internet. Beaucoup de gens n’étaient pas équipés, et on restait pertinents. Aujourd’hui, on serait un blog.

C’est certainement cette expérience qui m’a poussé à créer Climax Comics, l’année d’après. En quelque sorte, sans ma période Heavy Metal, je ne bosserais peut-être pas dans la BD aujourd’hui, et peut-être que MAKMA n’aurait jamais existé !

Quelle a été ta meilleure interview ? La pire ?

La meilleure, chaipas, c’était même pas une vraie interview. C’était une rencontre au débotté avec André Matos, le chanteur d’Angra. On venait de voir son concert au théâtre Barbey et on buvait des bières. Et le mec sort boire des bières avec le public. Mieux, il parle super bien français, alors qu’il est brésilien et ne l’a jamais formellement étudié. Il nous explique qu’il essaie toujours d’apprendre à parler les langues des pays dans lesquels il tourne. On discute de sa vie, du groupe… c’est peut-être même cette première expérience qui nous donne envie de créer notre futur fanzine.

La pire, sans doute ce que les maisons de disque appelaient « un phoner ». Genre, t’as un créneau de dix minutes pour discuter au téléphone avec un gugusse allemand qui parle anglais avec un accent auquel tu n’as pas le temps de t’habituer que c’est déjà fini. Putain, qu’est-ce que ça me gonflait, ces interviews par téléphone…

D’une certaine manière, ta rencontre avec André Matos a t’elle été l’acmé de ta période metal ?

J’ai quand même interviewé les mecs de Maiden, Helloween ou Manowar ! Donc non, c’est pas seulement Angra. On ne peut pas dire que j’ai vraiment eu une acmé dans cette période de ma vie. Ou plutôt disons que c’était à la fin, quand on a arrêté le fanzine malgré son succès, pour passer à autre chose.

On n’a pas connu de chute, si tu veux. On a juste brutalement arrêté, parce qu’on passait à autre chose : écouter des disques et aller aux concerts, c’est une chose, mais chroniquer toutes les sorties, faire des interviews, tout ça… au bout d’un moment, ça prend sur ton temps. Et on avait tous près de 25 ans, en ce temps-là. Bordel, j’étais presque marié ! Mes potes quittaient le pays pour aller en post-doc continuer leurs études. Bref, c’était la fin d’une époque. La rencontre avec André Matos, c’était plutôt le début.

J’ai eu une période métal. Mais ma came, c’est le funk.

Ces dernières années, tu as viré très funk, c’est l’âge de la maturité qui veut ça, ou tu as viré de bord ?

J’ai toujours été funk. J’ai eu une période métal. Mais ma came, c’est le funk. La musique, ça se danse. Si je ne peux pas bouger mon cul sur une piste de danse, ça me frustre.

Tu es traducteur de Walking Dead aussi, c’est pas un comics très métal ?

Paradoxalement, si je devais mettre de la musique là-dessus, au vu des personnages qu’on rencontre dans la série, je mettrais plutôt du banjo, tu vois ?

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On peut voir une interconnexion forte entre comics et culture metal, à quoi l’attribues-tu ?

Je n’ai pas franchement remarqué le phénomène. Quand tu me dis ça, je pense immédiatement à Lobo, bien sûr. Mais sinon, je dirais que si les deux cultures se mélangent, c’est tout simplement parce que les zicos lisent des comics et parce que les auteurs de BD écoutent des disques. Chacun met toujours un peu de soi dans ses œuvres. Perso, j’ai certainement mis davantage de Michael Jackson dans mes histoires que je n’ai mis de hard rock, par exemple.

Quel groupe aurais-tu envie de voir au Hellfest ?

Aucune idée. Je n’ai pas appris leur programmation par cœur, donc je risque de te donner un groupe qui s’y est déjà rendu plusieurs fois. Et imaginons que je te dise un groupe que je voudrais voir… je n’irai pas non plus au festival pour les voir. À moins que ce soit un truc de fou, tu vois ? Genre Spın̈al Tap, par exemple…

Interview réalisée par Dominique Clère en mai 2018.