Au même titre que l’ensemble du groupe Warner, DC Entertainment connait donc un gros dégraissage salariale. Pour rappel, on compte parmi les licenciés Bob Harras, vice président senior de l’éditorial et rédacteur en chef, Hank Kanalz, vice-président senior Publishing Strategy & Support Services, Bobbie Chase, vice-présidente Global Publishing Initiatives & Digital Strategy, Jonah Weiland, vice-président du marketing et les responsable éditoriaux Mark Doyle, Brian Cunningham et Andy Khouri. La loi californienne demande 60 jours de préavis pour un licenciement, mais, grands seigneurs, WarnerMedia leur laisse 90 jours pour se retourner. Environ 20% de la masse salariale est touchée, essentiellement des cadres vétérans à forts salaires.

De nouveaux visages

Dans une interview pour The Hollywood Reporter, Jim Lee a confirmé qu’il était toujours directeur de publication de DC Comics alors que le doute planait sur sa place dans le nouvel organigramme. Il a confirmé également les promotions de Marie Javins et Michelle Wells. Celles-ci ont été nommées rédactrices en chef par intérim, sous son autorité.

Marie Javins était jusqu’ici responsable éditoriale des nouvelles initiatives de publication et de la stratégie numérique, titre ronflant pour  dire qu’elle supervisait les productions numériques, comme le récent Harley Quinn: Black, White & Red. Ancienne éditrice chez Marvel Comics où elle fut formée par Mark Gruenwald, elle fut également une coloriste très active durant les années 90. Aux débuts des années 2000, elle quitta le monde des comics pour deux tours du monde. En 2014, après un passage chez Teshkeel Media Group,  elle intégrait DC Comics. Selon les commentateurs, Javins semble disposer de la confiance de nombreux intervenants, notamment pour sa fiabilité et parce qu’elle représente une certaine idée de l’édition « à l’ancienne », respectueuse de l’héritage des comic-books.

Marie Javins

Michelle Wells était, depuis 2017, vice présidente en charge des livres pour la jeunesse. Un sujet qu’elle connaît bien puisqu’elle travaille dans ce domaine depuis une vingtaine d’années comme éditrice pour Penguin Random House, McGraw Hill, Penguin ou Walt Disney Company. Le succès actuel des romans graphiques pour jeune public explique sans doute la confiance que lui porte sa hiérarchie,  d’autant qu’on la dit proche de Pam Lifford, la big boss de DC Entertainment.

Michelle Wells

Un quatrième larron vient de rejoindre l’équipe dirigeante. Daniel Cherry III vient d’être nommé au nouveau poste de manager général. Étranger au monde des comic-books (il vient de l’industrie du e-sport), il vient s’occuper des tâches opérationnelles de management et de marketing, laissant le côté créatif à Jim Lee.

Daniel Cherry III

 

La place de DC au sein d’AT&T/Warner

Lee a tenté également de rassurer et d’infirmer certaines rumeurs selon lesquelles DC arrêterait de produire des comics au format fascicule pour se concentrer sur les romans graphiques ou qu’ils « prêterait » leurs personnages à d’autres éditeurs. Il affirme que l’objectif principal de DC Comics reste de produire des comic-books. « C’est toujours la pierre angulaire de tout ce que nous faisons.  Le besoin de raconter des histoires, de mettre à jour la mythologie, est essentiel à ce que nous faisons. L’organisation [WarnerMedia] s’appuie sur nous pour établir et partager les éléments significatifs du contenu qu’ils doivent utiliser et incorporer pour toutes leurs adaptations. Nous voulons atteindre un public mondial et nous considérons les bandes dessinées comme un moyen de renforcer notre notoriété et notre marque à l’internationale. Cela fait partie intégrante de notre avenir. »

Lee confirme ainsi que DC Comics reste un département de Recherche et Développement pour Warner. « La BD sert beaucoup d’objectifs parmi lesquels incuber de nouvelles idées, créer les prochaines grandes franchises. Nous voulons continuer comme ça. Pourquoi voudrions-nous arrêter ? Pourquoi voudrions nous arrêter de créer du contenu qui pourrait être utile à l’ensemble de l’entreprise. »

Jim Lee reste confiant sur la place de DC au sein de WarnerMedias (Jim Bennett/Getty Image)

Cependant, comme le commentateur Rob Salkowitz, on peut se demander dans quel monde nous somme arrivés pour que dorénavant la première question que l’on pose au directeur de publication de DC Comics est de savoir si la maison va continuer de publier des comics ! Cependant, si la question s’avère légitime, c’est parce que ce qui intéresse avant tout AT&T/Warner dans Superman, Batman ou Wonder Woman, ce sont les marques déposées, les propriétés intellectuelles. L’essentiel est de posséder des marques fortes, reconnaissables par le maximum de personnes et déclinables sur n’importe quel support. Dans cette logique, le comic-book peut s’avérer un média obsolète si il ne rapporte pas d’argent.

Le choix du numérique

Dès lors, on comprend la logique de la stratégie actuelle pour DC Entertainment.

D’abord,  une réduction des coûts. Dans une économie plombée par la COVID-19,  nombre d’entreprises cherchent à compenser le manque à  gagner par des économies. Fait aggravant ici, AT&T est l’entreprise la plus endettée des USA, le rachat de Warner ayant été extrêmement coûteux. Certains actionnaires sont particulièrement sourcilleux à ce sujet et cela a même coûté sa place à l’ancien PDG de la firme. De fait, on saisit mieux pourquoi ce sont essentiellement des cadres à fort salaires qui ont été touchés dans cette vague de licenciements. De même,  DC continue de réduire la voilure concernant la production, comme l’indique Lee. « Il s’agit pour nous de regarder vers les 20-25% de la ligne qui ne dépasse pas le seuil de rentabilité ou qui perdent de l’argent. Il s’agit de redynamiser et d’augmenter les marges des bouquins qui restent. Nous voulons les aligner au contenu de franchises que nous développons et faire en sorte que chaque titre que nous sortons le soit pour une bonne raison. »

Suicide Squad fait parti des titres récemment sabrés par DC Comics. Couverture de Suicide Squad #11 par Bruno Redondo (DC Comics).

Autre moyen de faire des économies, la diffusion.  Et là, il n’y a de secrets pour personne, le numérique est beaucoup moins coûteux que l’impression papier. Et Jim Lee confirme ce que l’on pressentait déjà : le numérique sera plus développé dans les années à venir. Il prend ainsi l’exemple d’Injustice, le comic-book tiré du jeu vidéo par Tom Taylor, qui a très bien marché sur les plate-formes numériques où il était d’abord cantonné, avant de trouver le même succès une fois sur papier.

« Nous utilisons cet exemple comme modèle à mesure que nous développons notre contenu numérique. Nous prendrons les titres les plus réussis et les reconditionnerons sous forme de livres physiques. Il y a certainement des choses à faire pour les périodiques physiques, mais cela dit, je pense qu’il y a plus d’avantages dans le numérique. Nous pouvons atteindre un public international et les barrières à l’entrée, en particulier dans cette pandémie, sont beaucoup plus faibles. Il est beaucoup plus facile de mettre du contenu numérique entre les mains des consommateurs qui souhaitent lire nos histoires. Nous voulons nous pencher là-dessus et réfléchir à ce que devra être le contenu numérique, à quoi il devra ressembler, à son format. »

Injustice, le nouveau modèle à suivre selon Jim Lee (DC Comics)

Une exploration du format numérique qui passera également par la transformation de la plate-forme DC Universe. Si tout le contenu de type série live ou série d’animation passe sur HBO Max, il reste toujours les 20 à 25 000 revues numérisées qui ont su trouver leur public, notamment durant le confinement. Lee promet des nouvelles très bientôt, mais il est probable qu’on s’achemine vers un modèle à la Marvel Unlimited.

Élargir le public

Quand on lui demande comment sera DC dans deux ans, il répond : « Vous verrez certainement plus de contenu international et plus de contenu numérique. Lorsqu’on parle de développer notre activité, à la fois physique et numérique, pour moi, les opportunités sont avant tout internationales. C’est ce sur quoi nous allons nous concentrer. Parfois, cela prend la forme de contenu que nous traduisons et vendons sur d’autres marchés, mais nous voulons aussi nous associer à des créatifs dans divers territoires pour permettre de créer des histoires qui seraient authentiques sur leurs marchés, avec des personnages qu’ils peuvent adopter comme les leurs et que nous pouvons nous aussi intégrer à  notre mythologie. » Très récurrent dans son discours,  l’ouverture vers l’international semble être un des points forts de Lee dans le nouveau DC qui se profile. Il faut dire qu’il a séjourné en Italie et qu’il a initié plusieurs projets de collaboration avec l’Europe comme Batman Europa, les cross-overs avec Bonelli ou encore le Batman de Marini.

A l’image d’Enrico Marini sur Batman, on pourrait voir plus souvent des artistes de différents pays s’essayer aux personnages DC.

Lors de l’annonce de son arrivée chez l’éditeur à deux lettres, Marc Cherry III a lui aussi voulu mettre l’accent sur le public plus diversifié que vise dorénavant DC« Bien que respectant toujours le passé, je suis persuadé qu’il est de notre responsabilité de tirer parti du pouvoir culturel de DC Comics pour divertir et inspirer une base de fans mondiale de plus en plus diversifiée. Les bandes dessinées ont le pouvoir de créer des images fortes et des récits uniques qui peuvent faire évoluer le monde vers une meilleure version, plus inclusive, de lui-même. J’espère sincèrement que je pourrai contribuer et aider à faire évoluer la marque et sa pertinence pour les générations à venir. »

Réductions des coups et élargissement du public semblent donc être les maîtres mots de la stratégie de DC. Si l’actualité de DC Comics semble actuellement un peu chaotique, il semble pourtant qu’il y ait un véritable plan à l’œuvre chez l’éditeur puisque c’était d’ores et déjà les points importants que nous avions dégagés il y a un peu plus d’un an. Toute la question va maintenant être de savoir si ces manœuvres obtiendront les résultats escomptés pour permettre à DC Comics  de continuer à publier des comic-books sous la houlette d’AT&T. Jim Lee a d’ores et déjà des motifs de satisfaction. Le passage de Diamond à la distribution bicéphale Lunar/UCS semble être un succès selon ses propres dires et les résultats de ventes de Joker War ou de Batman: 3 Jokers (dont le premier numéro s’est écouler à 300 000 exemplaires) semblent prometteurs. Quoi qu’il arrive, la firme pourra toujours au moins compter sur Batman pour la sauver !

 

 

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