Ready Player One

2047. Dans un monde surpeuplé et en proie à la crise, les citoyens de la Terre se réconfortent au cœur d’un vaste jeu en ligne, l’OASIS, conçu par le génial développeur James Halliday. Derrière ce lieu virtuel où tout un chacun s’accomplit sous la forme d’un avatar de son choix, l’économie agressive et les opportunités n’échappent pas à certaines grandes entreprises, avides de mettre la main sur le travail d’Halliday, récemment décédé. En guise de testament, ce dernier laisse aux joueurs une derrière mission jouable : celle de l’Easter Egg, objet de quête ultime qui permettrait à son porteur d’hériter de l’OASIS tout entier.

Vivant dans le quartier défavorisé des « Piles », le jeune Wade va tout mettre en œuvre pour mettre la main sur ce précieux artefact.

Dernier gros projet en date pour l’hyperactif Steven Spielberg, Ready Player One est tiré du roman d’Ernest Cline (édité chez Michel Lafon) et a connu une période de post-production si longue qu’elle a permis au réalisateur de 71 ans de tourner un autre film dans la foulée (Pentagon Papers.) Si les récits de science-fiction font parti intégrante du succès de Spielberg depuis les débuts de sa carrière, c’est aussi pour ces derniers qu’il est le plus souvent attendu au tournant. Ready Player One ne fait pas exception à la règle, au point de s’être même attiré quelques haters en marge de sa sortie qui reprocheraient au film d’être plus un abus d’hommage opportuniste qu’un sincère plaidoyer pour la culture geek – une culture dans laquelle Spielberg n’a pas littéralement baigné au vu de la génération qui l’a vu naître.

Toutefois, on sait le bonhomme sacrément consciencieux et c’est à corps perdu et entouré d’une fine équipe de faiseurs (dont Zak Penn au scénario) qu’il se prête à cette débauche de références pop, peut-être autant un prétexte à faire plaisir aux autres qu’une occasion de légèrement se passer la brosse à reluire.

Ready Player One

En effet, s’il serait absolument stérile (voire impossible) de lister ici les références contenues le long des 02H20 que durent Ready Player One, on peut noter que le film n’aura pas débuté depuis un quart d’heure qu’il jettera aux yeux du spectateur pas moins que le T-Rex de Jurassic Park ou encore la Delorean de Retour vers le Futur (saga produite par Spielberg, rappelons-le). Sans parler de nombreux clin d’œils à quelques-uns de ses collaborateurs tels que Chris Colombus (Les Goonies) ou Robert Zemeckis. Le film s’arrête-t-il là ? Bien sûr que non et plus il avance, plus les cameos se feront cryptiques pour un spectateur non-averti, comme certaines apparitions de boogeymen classiques du cinéma d’horreur ou même des créatures conçues par Ray Harryhausen (Le Choc des Titans), quand il ne cite carrément pas certains métrages à usage exclusif des cinéphiles.

Ces références jetées parfois au petit bonheur la chance et qui ont massivement justifié le buzz qui entoure le film ratissent donc large et font une grosse partie du sel de cette entreprise cinématographique somme toute risquée. Parfois au point de lui donner des airs d’immense partie d’Où Est Charlie sur grand écran, ce qui ne manquera pas, au mieux, de distraire le spectateur le moins attentif, au pire, de laisser perplexe le moins renseigné.

Ready Player One

Car cette volonté gentiment poussive à vouloir placer une référence toutes les deux minutes pourrait à termes ennuyer un public venu tout simplement se divertir ou profiter de la maestria habituelle de Spielberg derrière une caméra. Sentir son voisin s’esclaffer de joie à la mention d’un doudou de son enfance de joueur ou de cinéphile peut tout avoir de repoussant pour quelqu’un qui n’y connaît rien ou pas grand chose. Si on y ajoute une ambiance musicale et référentielle typique des années 80 (plus grosse période de succès du réalisateur et très à la mode ces dernières années), il serait tentant d’envisager Ready Player One comme une grosse boursouflure conçue et pensée pour attirer une certaine frange du public, sans réels égards pour une autre qui aura vite fait (et probablement à tort) de classer le film au rang de celui d’œuvres trop en avance sur leur temps, comme ont pu l’être Tron (1982) ou encore Speed Racer (2006).

Deux films non cités au hasard, si on s’en tient aussi bien au thème de Ready Player One qu’à sa maîtrise filmique absolue, apte à rivaliser avec les visions folles d’un Wachowski des grandes heures. Nul besoin de lui reprocher son aspect jeu vidéo : les trois quarts de l’histoire se déroulent dans l’OASIS et dès lors, l’aspect purement artificiel sert le propos d’un film bien moins vidé de sens qu’on pourrait le croire. Derrière la façade d’un divertissement de masse se déroulent d’autres enjeux comme celui de la propriété individuelle et artistique, que véhiculent le personnage de Halliday (joué par l’excellent Mark Rylance, qui signe sa troisième collaboration avec Spielberg). Croisement improbable entre Steve Jobs et Garth de Wayne’s World, ce geek en puissance est autant une idole qu’un guide spirituel pour Wade, joué par Tye Sheridan (dont le port de lunettes à rayons dans les derniers X-Men l’aura très certainement désigné pour devenir le porte-étendard d’une génération connectée à la V.R). D’ailleurs, si l’on s’en tient à certains traits physiques, ce jeune homme introverti et son modèle semblent être deux avatars d’un seul homme : Spielberg lui-même, le créateur d’un côté et celui qui créera à sa place en son absence.

Ready Player One

Si le jeune changé en sauveur est une des figures régulières du cinéma de Spielberg, il lui accole encore, comme dans E.T, une fine équipe de gamers surdoués digne de ses productions Amblin – au rang desquels Olivia « Bates Motel »  Cooke – tous prêts à s’opposer à un régime oppressif et opportuniste incarné par Nolan Sorrento (Ben Mendelshon qui, décidément, excelle dans les rôles d’ordures). Un personnage dont les motivations et même le physique n’est pas sans rappeler l’intrigant Ed Dillinger qu’incarnait David Warner dans Tron, autre pierre angulaire du cinéma gamer et auquel le film fera ouvertement référence via sa célèbre moto.

Cette omniprésence du jeu, qui peut faire gagner de l’argent et apporter la célébrité au plus doué, reste toutefois un moyen de dénoncer un certain laissé-aller de l’humain au détriment des problèmes extérieurs. Plate-forme d’expression du joueur, elle devient aussi l’échiquier de son aliénation mentale et terrain privilégié des classes supérieures pour maintenir son joug sur un peuple rompu au consumérisme primaire – ce que le sous-estimé Ultimate Game (2009) dénonçait déjà, par ailleurs.

Ready Player One

Alors que le hobby vidéoludique est de nos jours plus une affaire de gros sous que de réelles implications de son fan, Ready Player One pourrait être le plaidoyer d’un gamer d’antan, lassé de se voir traiter de vache à lait en payant sans cesse des plate-formes pour qu’on lui fournisse plus de contenus alors qu’un acharnement du joueur sur sa disquette et jusqu’au moindre recoin de ses niveaux était autrefois requis pour profiter à fond de son expérience de jeu. D’où une esthétique et des choix vintage pour faire vivre cette intrigue qui se déroule pourtant trente ans dans le futur. A ce stade-là, pourquoi, dès lors, ne pas faire jouer la corde de la nostalgie, après tout ?

Sans être le Spielberg du siècle (encore moins de la décennie), Ready Player One est un très gros morceau qui pourrait bien subir les épreuves du temps plus vite que voulu. Malgré un aspect pop-corn indéniable, il est aussi fort probable qu’il se heurte à une certaine incompréhension d’un public non-averti. Reste que, si on lui accorde l’importance et le degré de lecture qu’il mérite, ce 31e film signé Spielberg prouve que ce dernier n’est jamais meilleur que dans le divertissement à grande échelle, qu’au vu de son pedigree, il est encore le seul à pouvoir se permettre de telles propositions, et qu’avec ses myriades de références qui justifient que vous pouvez aujourd’hui lire des lignes d’articles pop-culture passionnés sur Superpouvoir (par exemple), Ready Player One pourrait être le Tron du nouveau millénaire et le maître étalon cinéma d’une génération qui scande la grandeur de ses Arts.

Mais il ne tient qu’à vous d’aller acheter votre ticket pour lui donner raison.

Ready Player One, de Steven Spielberg, dans les salles dès le 28 mars 2018.

Ready Player One

Collection Hachette Rahan

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