Hellboy (David Harbour)

Guillermo Del Toro et Ron Perlman doivent probablement en rire. Après l’annulation pure et simple du troisième volet d’Hellboy en 2017, les studios ont attiré sur eux la plus grande des méfiances en annonçant un reboot de la franchise du héros cornu issu des comics signés par Mike Mignola. Dès les premières notes de services et diffusion de la première bande-annonce, les craintes se sont accélérées jusqu’à un verdict sans appel des critiques et du public. Hellboy version 2019 est aussi bien un échec critique que commercial et son niveau de production ne s’élève jamais au-delà du sympathique DTV devant lequel cuver avec des amis un samedi soir, picon-bière à la main.

Explications.

Il serait facile pour quiconque de désigner ce nouveau Hellboy comme étant un nanar de luxe qui pourrait tout simplement se contenter de divertir, ce qu’il fait sans la moindre vergogne et avec, reconnaissons-le, une certaine efficacité dans le genre. Mais nous sommes sur Superpouvoir et ne pouvons donc faire fi du modèle d’origine qui servit à nourrir cet incendie infernal. Car pour les connaisseurs, Hellboy n’est pas qu’une simple bande-dessinée. C’est un monument du comic-book, les Contes de Perrault de la BD Américaine, un arbre obscur aux multiples branches dont un auteur tel que Guillermo Del Toro avait su tirer une partie de l’essentielle sève tout en y insufflant de ses obsessions et de son amour absolu des monstres et des laissés pour compte. Des thématiques sous-jacentes ici reprises dans leur attirail le plus superflu et avec une paresse rarement égalée.

Pourtant au départ, tout laissait présager que cette nouvelle monture aurait de bonnes choses à offrir. Déjà son interprète, David Harbour, gentil géant et shérif de la ville de Hawkins dans Stranger Things qui tient ici, comme Perlman à l’époque, son premier grand rôle de tête dans un film de cinéma. Superbement maquillé, le diable rouge fait de son mieux pour évoluer au cœur d’un scénario aussi balisé dans ses intentions que foutraque dans son exécution, ne lui laissant pour seul loisir que de décocher d’occasionnelles punchlines (parfois amusantes, s’il en est) et de répondre par l’humour crasse à d’autres répliques sans aucune inventivité. Les rapports entre l’anti-héros écarlate et ses camarades à l’écran restent constamment en surface et peinent à éveiller l’intérêt d’un spectateur aguerri. Certes, on reste chez Hellboy et pas chez Audiard mais il y a un juste milieu.

Hellboy (David Harbour)

David Harbour (Hellboy), lueur d’espoir rouge dans un film qui prend l’eau

En termes de milieu, le choix du réalisateur laissait aussi entrevoir de belles choses. Si Neil Marshall est un chantre de l’honnête série B, il est aussi issu du terreau de l’horreur dont il a réussi à tirer quelques perles du genre, comme Dog Soliders (un Evil Dead anglais avec des loup-garous), le post-apo Doomsday et le très angoissant The Descent (considéré aujourd’hui par beaucoup comme étant un classique de l’épouvante), sans oublier la réjouissante bataille de la Nera dans Game of Thrones. Un CV pourtant réjouissant que la production se fera un plaisir d’entacher à coups d’exigences absurdes comme une débauche de sang quasi non-stop et de l’humour en veux-tu en voilà. Des grattes-papiers qui, avec un tel angle de marketing, n’ont à n’en point douter jamais ouvert un comics Hellboy de toute leur vie.

Toute la beauté crépusculaire et poétique des cases de Mike Mignola et Duncan Fegredo n’est plus qu’un vague souvenir au sein de cette production dont les derniers rapports font état d’un chaos sans nom, entre désaccords, réécritures et compromis. Autant d’écueils qui se sentent toutes les cinq minutes de film. En plus de trahir son sujet (le film en a-t-il seulement un ?), le scénario signé Andrew Cosby, pourtant scénariste de comics chez Boom! et Dark Horse, semble vouloir caler en deux heures de film autant de clins d’œil et d’arcs narratifs issus des bandes dessinées Hellboy que possible, là où Del Toro avait eu le bon ton de se concentrer uniquement sur les débuts du monstre dans un premier film, pour ensuite mieux pondre un second métrage entièrement inédit (et on ne va pas se mentir, infiniment plus réjouissant). Force est de constater que le format même des aventures de Hellboy en récits courts – et qui constituent plus de 70% de la saga – ne se prête que peu au cinéma et bien que ce film possède quelques très belles vignettes (la rencontre avec Baba Yaga ou le combat contre les géants), son script donne l’impression de n’être qu’un assemblage putassier de petits sketchs issus des comics, le tout rattaché par des morceaux de musiques rock tirés d’un iPod lancé en mode aléatoire – le montage est une pure catastrophe.

Hellboy (David Harbour)

Les enfants vont adorer. Mettez-y du sang, plein de sang… Z’aiment ça, les jeunes, r’gardez…

Et que dire du niveau général des acteurs entre une Milla Jovovich qui nous livre une Reine de Sang en mode automatique et un Ian McShane en roue libre à qui on sert les répliques finales les plus misogynes et rétrogrades du monde ? On est loin de l’élégance grave du regretté John Hurt en père concerné ou même du Prince Nuada, opposant du second film de Del Toro, incarné par Luke Goss.

Le pire dans ce saccage en règle est que la direction artistique tient la route, sauf quand elle a tout simplement la flemme et préfère repomper allègrement les design de Del Toro pour son bestiaire. Entre les répliques indigentes, les seconds rôles inutiles, le fan-service mal foutu à destination unique des initiés (Lobster Johnson ou le cameo final le plus partiel et mou qu’on puisse imaginer), une bande-originale insupportable et la pure gratuité toute clipesque de sa violence, que retenir de plus de ce Hellboy si ce n’est un plaisir tout juste coupable, digne du plus bas des pop-corn movies ? Ce qui s’accepte sans broncher dans Hansel et Gretel : Chasseurs de Sorcières 3D passe difficilement dans le cadre d’un film estampillé Hellboy qui, malgré un budget plus que modeste de 50 millions de dollars, ne parvient même pas à sauver les meubles à domicile.

Les studios et Neil Marshall nous livrent avec ce Hellboy un simple monster movie de vidéo-club, pensé et conçu pour ratisser chez les spectateurs de moins de vingt ans le plaisir de voir du sang éclater sur l’écran, comme dans un vrai jeu vidéo. Illogique dès son introduction, bas de plafond tout de long et véritable cauchemar scénaristique sur son troisième acte, Hellboy 2019 est une adaptation ni faite, ni à faire. Grossier et sans enjeux, il ne laisse passer que de rares petites idées et sacrifie l’existence de la licence sur grand écran pour un bon moment.

Pourtant, à une heure où Spider-Man: New Generation fait un carton, il serait encore temps de songer à ramener Hellboy des enfers par le biais de l’animation, probablement le seul média qui puisse encore lui rendre pleine justice.

Un film sur l’Enfer qui fait un four ? Même Aung Un Rama lui-même ne saurait faire plus d’ironie.

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