Aquaman

Fruit de l’union défendue entre un humain et la reine du peuple sous-marin des Atlantes, Arthur Curry mène un petit train de vie de héros océanique près du phare familial qui l’a vu grandir. Mais des événements se précipitent sous les sept mers et le demi-frère d’Arthur, le roi Orm, s’apprête à unifier cinq armées pour conquérir le monde de la surface. Avec l’aide de ses alliés, celui que l’on nomme Aquaman va devoir se responsabiliser et tâcher d’endosser un rôle de souverain encore bien trop grand pour lui.

Aquaman, personnage souvent raillé par la sphère comics, serait-il le sauveur de la crédibilité déchue de la Distinguée Concurrence ? Les chiffres semblent le confirmer. Les premières aventures en solo d’Arthur Curry remboursent déjà leur mise en pleine première semaine d’exploitation et confirment le statut de James Wan comme un remplisseur de salles hors pair quant il s’agit de s’attaquer à des gros budgets.

La chose n’était pourtant pas simple… Suite à l’échec de Justice League, qui intronisait le personnage auprès du grand public, il y avait fort à parier que les quelques fans restant n’auraient pas la motivation nécessaire à venir soutenir le film de Wan, dernier espoir de crédibilité de la Warner qui ne cite plus que modestement son DCEU désormais plus ou moins officiellement enterré.

Et pourtant, force est de constater que le projet enchaînait les ambitions. Un blockbuster qui se passerait presque sans arrêt sous les mers présuppose un défi technique majeur ; la licence DC était moribonde après plusieurs essais en demi-teinte ; un personnage très peu connu du grand public et une tête d’affiche somme toute modeste (Jason Momoa tient ici son premier grand rôle en tête de distribution).

Pari tenu ?

Aquaman (Jason Momoa)

« Ugh… alors nous, on tape les méchants ! »

Dans la pratique, totalement. Aquaman se veut être un grand spectacle épique, bourré ras la raie d’action, de décors inventifs et jamais vus, ainsi que d’une distribution somme toute solide. La maestria de Wan à savoir filmer son univers et son propos est probablement le point le plus essentiel quant à la crédibilité de l’ensemble. Quelque part entre les audaces d’Avatar, le référentiel culturel de Disney ou les grands récits de fantasy épique, Aquaman est loin du film de super-héros traditionnel et son univers imprimera très probablement la rétine et l’imaginaire des spectateurs sur le long terme. En somme, c’est très généreux.

Cet univers sous-marin et ses effets visuels à l’esthétique si particulière et unique sont le cœur du film de James Wan qui en profite pour ne pas étouffer le spectateur en envoyant ses personnages se balader à travers le monde, comme le ferait un Indiana Jones des familles. Une diversion narrative essentielle car, aussi magistrale soit la proposition et son aboutissement, l’ensemble respire tout même souvent le fond vert et certaines séquences sous-marines (surtout les échanges intimes entre les personnages) virent au désagréable fake sur certains costumes (l’armure du roi Orm) ou les chevelures flottants dans les flots. Sans oublier certains faux raccords pas très discrets.

Si la distribution est bardée de valeurs sûres (les vétérans Dolph Lundgren, Nicole Kidman et Willem Dafoe en tête), on restera plus mesuré sur les personnages principaux. Quand Amber Heard fait une Mera très convaincante et que les pouvoirs de son personnage se révèlent agréablement au fur et à mesure que le scénario avance, on remarque aussi le plaisir manifeste que semble prendre Patrick Wilson (habitué des films de Wan pour qui il a tourné les films de la saga horrifique The Conjuring) à jouer les méchants rois en incarnant Loki Ocean Master. Yaha Abdul-Mateen II incarne quant à lui un fascinant Black Manta, ennemi juré du héros-titre – du moins sur le papier.

Aquaman (Jason Momoa), Mera (Amber Heard)

« Moultipasse »

Puis, il y a Jason Momoa… Le comédien est bien celui qui divisera probablement le plus tant il est à la fois éloigné de son avatar de papier et transparent dans sa personnalité. Si les moins difficiles sauront se contenter du physique (certes très avantageux) du bonhomme, il reste regrettable que Arthur Curry soit campé par un acteur tout à fait incapable de s’effacer derrière son personnage. Arthur Curry est donc un « dude », un grand bêta bourré de testostérone qui suit les événements sans trop se poser de question au rythme de punchlines passives-agressives qui finissent par lasser sur le long terme. Sans être tombé au niveau d’un Deadpool, on frôle tout de même de très peu le syndrome Dwayne Johnson qui a la fâcheuse tendance à changer son acteur en produit.

Curry n’est d’ailleurs pas le seul à pâtir de certaines facilitées d’écriture. Car le scénario d’Aquaman, s’il enchaîne son spectacle grandiose sans temps morts, ne semble que rarement faire la différence entre sa distribution et la notion de « rôle ». Ainsi, comme le dit Mera dans le film, tout semble un tantinet trop à propos dans cette histoire. Certains hasards sont gros comme des baleines et des personnages sont parfois trop brièvement esquissés, souvent réduits à des motivations ultra binaires, ce qui est d’autant plus dommage que leurs actions précipitent souvent les événements. Les méchants en sont un parfait exemple, illustrant aussi un désagréable sentiment de déjà vu, comme cette bataille de rois, le royaume caché à la technologie avancée et le père qu’il faut absolument venger. Vous avez dit Thor et Black Panther ? Vous verriez plutôt juste. En soi, nous avons déjà vu Aquaman un bon paquet de fois. Si les détracteurs des films super-héroïques espéraient un sursaut du genre façon James Gunn car son réalisateur débarque du monde du genre, ils risquent d’être salement déçus et de brandir Aquaman comme un énième exemple de la paresse des studios à propos du divertissement « sérieux ».

Regrettable aussi qu’en ces temps où l’écologie et la défense des océans sont au cœur d’un débat global, on ne se permette que d’esquisser paresseusement la responsabilité de l’humain dans cette histoire de guerre entre deux mondes. Mais sans de réelles motivations pour son personnage qui semble toujours plus lunatique que vraiment responsable (et dont le savoir semble d’ailleurs parfois tout à fait relatif quand il s’agit de faire une vanne mais tout à coup encyclopédique s’il faut absolument faire avancer l’intrigue), difficile de créer de réels conflits d’intérêt entre les deux parties pour lesquelles on ne finira par s’attacher que très superficiellement.

Aquaman (Jason Momoa), Mera (Amber Heard) et Vulko (Willem Dafoe)

– Hé, Vulko, tu connais la différence entre un maquereau et une morue ? – Arthur, arrête…

Enfin, le film hurle son côté cool à chaque plan et réplique, comme un hashtag géant auquel on ne pourrait pas échapper. Dans la pratique, ça fonctionne et l’enfant qui est en vous ne saura qu’apprécier le spectacle. Pour ce qui est de l’adulte plus cinéphile, le film restera malheureusement trop safe et trop à la surface des choses, la faute à un scénario peu ambitieux et à du pathos parfois bien cliché.

Que cela ne tienne, car nous ne saurions bouder notre plaisir devant ce qui s’avère être l’un des plus gros divertissements de l’année et si c’est là l’occasion pour Warner/DC de relancer son univers comics au cinéma sur de bonnes bases, ce sera un moindre mal. Aquaman est la pieuvre qu’un réalisateur à qui l’on donne les moyens de ses ambitions peut offrir de sérieuses propositions techniques et un film qui, à défaut d’être original, se tient à peu prêt de bout en bout.

Dommage tout de même que l’on frôle par moments le pur plaisir coupable.

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