« Cette histoire n’est pas un film sur le Joker ; il raconte simplement comment on le devient. »

C’est en ces termes que Todd Philips a décrit lors d’une interview sa version du Joker, un film attendu, espéré, et même craint, tant l’approche radicale annoncée par le réalisateur pour aborder cette origin story du Clown Prince du Crime s’annonçait comme sujet à controverse.

Car on se souvient des tristes événements de 2012, quand lors d’une projection en avant-première à Denver de The Dark Knight Rises, un déséquilibré a ouvert le feu sur les spectateurs venus assister au dernier volet des aventures de l’homme chauve-souris par Christopher Nolan. Le criminel prétendra être le Joker.

Or, que la société anxiogène dans laquelle nous vivons ait serré les fesses de plus en plus fort à l’approche de la sortie du film de Philips n’ôte rien à la nécessité cinématographique, sinon artistique, d’un tel film. Alors que les univers de DC Comics se relèvent bon an mal an chez Warner après l’échec de son univers partagé, voilà que surgit un projet à l’opposé de ce qu’attendaient les fans de Batman – qui est, rappelons-le, le seul héros à avoir sur le long terme rapporté à lui tout seul les honneurs du box-office à son studio.

Mais Joker n’est pas un film Batman. En réalité, comme nous le rappelions en introduction, il n’est même pas totalement un film sur le Joker. Mais sur un Joker. Un potentiel Joker parmi d’autres, que le réalisateur s’est plusieurs fois amusé à désamorcer pour prendre à revers les attentes et espoirs de fans devenus de plus en plus enthousiastes alors que les premiers échos autour de la qualité du film se faisaient toujours plus fous, plus grands.

Accolades, récompenses, premier week-end dantesque… Plus rien ne semble pouvoir stopper l’inexorable montée de cette version du personnage sur écran qui, sans pour autant détrôner les prestations précédentes – on songe, évidemment, à Heath Leger – va peut-être, pour la première fois, montrer au monde que ce mythe moderne et populaire est tout à fait à même d’être salué par des académiciens du Septième Art.

N’en déplaise aux derniers détracteurs qui pourraient rester, Joker n’est pas un film grand public, de super-héros ou de super méchant, pour ce que cela vaut. C’est un drame social, avec en son centre un Joaquin Phoenix époustouflant. Laissé pour compte, atteint d’un trouble mental, le personnage d’Arthur Fleck essuie les coups et les coûts d’une vie troublée, entre une mère malade, un emploi de clown publicitaire, des ratonnades régulières, et des conseils stériles prodigués par sa psychologue qui n’y croit plus.

Quasi homme enfant, se rêvant comédien (comme l’est la version longtemps canonique instaurée par Alan Moore dans son Killing Joke) et idolatrant une star du talk-show incarnée par un Robert de Niro grandiose (dont la prestation culte dans Taxi Driver aura fortement déteint sur Todd Philips), cet avatar-ci du Joker va encaisser plus d’une heure durant les revers du destin, les coups durs, les mensonges dissimulés derrière des écrans de fumée aussi épais que les émanations de cigarettes qui lui cachent le visage à longueur de film… jusqu’à la fameuse mauvaise journée de trop, qui le fera tomber dans un début de criminalité. Un événement séminal qui déclenchera une réaction en chaîne se répercutant à l’échelle d’une société gothamienne en pleine déliquescence. Une descente dans la psyché du personnage qui trouve son pinacle lors d’une séquence où il pratique une danse proche du Taï Chi dans des toilettes publiques crasseuses, preuve d’une aisance neuve au milieu du plus grotesque des backgrounds. Au contraire de la version de Ledger chez Christopher Nolan, le Joker n’est pas un agent et chaos : il est son involontaire mais logique instigateur.

Gotham City est toujours actrice du drame initié par Bob Kane il y a quatre-vingt ans de cela. Cette fois-ci, la grande cité est plus proche de nos grandes villes, pleine de malaise, pourrie et dégradée au point où Philips s’autorise à égratigner le sacro-saint Thomas Wayne, ici requin politique dont les déclarations acides ne sont pas sans rappeler certains de nos dirigeants qui se verront opposer un mouvement social et populaire. Une clownesque et violente réponse anti-riche à mi-chemin entre les gilets jaunes, le mouvement Occupy Wall Street et V pour Vendetta (quitte à rester chez Alan Moore).

Certes, voilà de quoi inquiéter les fans les plus obtus du personnage et de l’univers de Batman qui se régaleront, c’est certain, des quelques inévitables clins d’œil disséminés dans le métrage, sans aucune gratuité, toujours au service de l’histoire. Mais on peut comprendre l’aspect frustrant que revêt ce Joker, probablement métrage unique et promis à aucun grandiose avenir autre qu’une reconnaissance bien méritée.

Toutefois, le réalisateur de la trilogie Very Bad Trip ne s’y trompe pas et n’a pas l’intention de caresser les fans dans le sens du poil – au point de réfuter toute idée de suite et de s’interdire formellement une future rencontre avec la nemesis ailée du clown. Catégorique, Philips ne pinaille pas sur sa mise en scène, anxiogène et personnelle, qui rappelle parfois les films d’Ari Aster (Hérédité, Midsommar).

Entre les lents travellings, les jeux d’échelle et un thème désespéré au violon, tout est fait pour écraser la silhouette décharnée du personnage, lui faire gravir des escaliers interminables et mettre toutes ses certitudes sous pression constante. Ainsi, d’une larve sociale, Arthur Fleck deviendra un papillon anarchiste, iconique en diable, dont la garde-robe évolue au gré de ses succès et de ses échecs.

Un échec ? Ce film n’en sera pas un et la formule pour cela, c’était peut-être justement qu’il s’écarte des quelques cancers du divertissement, des gestions de licence et qu’il s’affranchisse (comme l’apprécierait un certain Martin Scorcese, initialement rattaché au projet au poste de producteur) de tout carcan. Qu’il puisse devenir cet objet propre et sale à la fois, un rouage grippant au sein d’un système de production perdu et incertain qui risque fort d’entacher les prochaines tentatives d’apporter au cinéma les aventures de l’homme chauve-souris, qu’il s’oppose ou non à son éternel et intime adversaire (Birds of Prey paraît tout à coup encore plus vain).

Le clown est libre, et des idées similaires, dont un film sur Lex Luthor en président des États-Unis semblent déjà se profiler au sein des futurs projets de la firme en W. Et si l’avenir appartenait aux méchants ?

Joker, actuellement au cinéma.

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