Urban profite de la sortie de la nouveauté de Brian K. Vaughan, Spectateurs, pour rééditer deux albums du scénariste de Saga, We Stand On Guard et Private Eye. Redécouvert après les outrances de Donald Trump envers le Canada en début d’année, We Stand On Guard propose un récit anticipatif où les États-Unis envahissent le Canada pour s’emparer de ses ressources naturelles. Ce qui n’était en 2015, date de sa sortie originale, qu’une satire politique hautement improbable s’est pourtant transformée en récit angoissant suite aux controverses liées aux propos de Trump qui se proposait de faire du Canada le 51e état des USA en pleine guerre commerciale sur les droits de douanes.

Sommaire

Couillu l’caribou dans l’grand nord

Si les relations se sont extrêmement tendues entre les deux pays suite à ces provocations, les États-Unis et le Canada sont depuis longtemps  des pays alliés et particulièrement dépendants l’un de l’autre commercialement, ce qui rend l’idée d’un conflit entre les deux nations difficilement envisageable. Pourtant, il a bel et bien existé un plan d’invasion du Canada par les USA. Élaboré en 1930 et mis à jour en 1935, le “War Plan Red était un plan de travail destiné à préparer l’invasion du Canada en cas de conflit avec la Grande-Bretagne. Il s’agissait avant tout d’un plan théorique, qui fut pourtant la base d’un des plus grands exercices militaires en temps de paix des forces armées américaines en 1935, incluant 36 000 soldats au nord de l’état de New York.

Extrait de We Stand on Guard de Brian K. Vaughan chez Urban Comics.

Il est probable cependant qu’en 1935, les stratèges américains n’avaient pas prévu l’invasion du Canada à coups de missiles et de drones téléguidés comme durant l’ouverture de We Stand On Guard. Après un attentat contre la Maison-Blanche en 2112, les USA répliquent en détruisant la capitale, Ottawa. Parmi les victimes, la famille de la jeune Ambre et de son grand frère, Tommy. Désormais seuls, les deux enfants vont devoir apprendre à survivre dans un pays occupé par les forces américaines. Plusieurs années après, une Ambre adulte et séparée de Tommy rencontre un petit groupe de résistants, le Mega-Pack, dans le désert glacé de Yellowknife. Avec ses nouveaux amis, Ambre aura peut-être la chance de venger sa famille et de libérer son pays. Le Mega-Pack a en effet mis la main sur un mecha géant américain qui, bien utilisé, pourrait changer le cours du conflit. Malheureusement, leur temps est compté. Leur cheffe a été capturée et les interrogatoires musclés mené par l’Américaine, une militaire sans pitié, mèneront bientôt l’armée US à leur base.

USA, Go Home, tabarnak !

Sous couvert d’un récit de science-fiction, Brian K. Vaughan s’emploie à faire une relecture des conflits récents des USA appliqués au monde occidental.

Outre son armement supérieur de plus en plus téléguidé, les États-Unis utilisent d’autres armes à leur disposition comme la propagande ou la torture. Durant tout le récit, les États-Unis cherchent à faire planer le doute sur qui a réellement commencé le conflit. Il n’y a plus d’Histoire avec un grand H, mais seulement un narratif écrit au fur et à mesure des besoins. Une réécriture de la réalité qui est le propre des gouvernements autoritaires. Très finement, Vaughan montre comment l’Américaine tente d’instiller le doute et la culpabilité à ses ennemis canadiens, une technique de coercition cognitive que l’on connait souvent sous le nom de gaslighting, fréquente chez les maris abusifs. Autre technique de guerre, plus classique :  la torture. Mais dans ce futur, elle est encore plus “raffinée”. À base de réalité virtuelle, les coups et les exactions n’existent pas, ne laissent pas de traces, mais la douleur est bien réelle. Le personnage principal, Ambre, renvoie également aux figures connues du terrorisme. Son portrait montre une femme traumatisée par son passé et clairement sur le chemin de l’extrémisme. Ambre est prête à tout sacrifier pour son objectif : faire payer aux américains les pertes qu’elle a subies.

Des soldats américains envahissent la maison de citoyens canadiens dans We Stand on Guard.

Propagande, torture, autoalimentation de la violence… A la sortie de We Stand On Guard, les références sont évidentes : les mensonges sur les armes de destruction massive pour motiver l’invasion de l’Irak, les pratiques d’interrogatoire dans le camp de Guantanamo ou en Afghanistan sont clairement en filigrane du récit. Rien d’étonnant à cela. Vaughan avait déjà abordé le sujet dans le superbe Pride of Baghdad, allégorie animalière des ravages des guerres américaines au Moyen-Orient. Là aussi, il utilise l’allégorie d’un récit science-fictif pour faire passer son message, laissant finalement un certain trouble. Le propos est-il plus audible si ce sont des occidentaux qui sont les victimes d’un impérialisme totalitaire ? Comprenons-nous mieux la mécanique qui autoalimente les conflits si c’est une jeune femme blanche qui se transforme en kamikaze pour venger la mort de sa famille ?

Un soldat américain abattu dans un extrait de We Stand on Guard de Brian K. Vaughan.

Restons vigilants, calisse !

Hormis ce léger bémol, We Stand On Guard reste un récit d’une rare efficacité, confirmant l’immense talent de scénariste de Vaughan qui sait aussi bien manié les outils du récit pur (intrigue, caractérisation, dialogues) que les sous-textes politiques. Son intuition sur la réécriture permanente de la réalité résonne d’ailleurs profondément en ces temps trumpistes. La conclusion du récit, où il célèbre la famille, la cohésion, l’unité du collectif n’en est que plus pertinente. Un rappel salutaire répercuté par le titre We Stand On Guard (“Nous restons vigilants”), tiré des paroles anglaises de l’hymne canadien (1). À l’époque comme maintenant, Vaughan nous appelle à la vigilance face aux régimes populistes et autoritaires.

Un gigantesque robot de l'armée américain ayant envahie le Canada dans We Stand on Guard.

 

En revanche, la présence de mechas gigantesques semblent un peu forcée et ressemble surtout à une concession faite pour intéresser le dessinateur Steve Skroce.  Cela enlève malheureusement une certaine aura de crédibilité, de réalisme à ce qui se veut un récit de guerre. Le trait de Skroce est, de plus, trop raide, trop statique (alors qu’il était jusque là reconnu pour son dynamisme), trop lisse. Il se la joue un peu trop Geof Darrow, et son récent Post Americana a montré que tout le monde ne peut pas copier le créateur de Shaolin Cowboy.

We Stand on Guard est sûrement loin d’être parfait, mais s’avère un récit tout à la fois divertissant, militant et bien dans l’air du temps. Et aussi, probablement, beaucoup plus accessible que le dernier opus de Vaughan, Spectateurs.

Points forts

  • Un récit d’anticipation bien dans l’air du temps
  • Le talent de raconteur d’histoires de Brian K. Vaughan

Points faibles

  • Un Steve Skroce bien trop sage
  • Trop de mechas pour être crédible
We Stand on Guard - De foi trempée (édition 2025)Urban Indies
De Brian K. Vaughan et Steve Skroce
Traduit par Jéremy Manesse
17/10/2025 – Relié – 176 pages – 20,50€
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Dans un futur proche, les États-Unis envahissent le Canada, dernière grande réserve d'eau naturelle. Face à l'adversaire, la résistance canadienne s'organise. Mais que faire lorsque votre agresseur possède une avance technologique qui renvoie vos lignes de défense à l'âge de pierre ? Engager une lutte sans pitié pour la liberté et être prêt à tous les sacrifices, même les plus abjectes, pour voir votre cause triompher.

Contient : We Stand on Guard (Image Comics, 2015) #1-6

Ce qu’il faut retenir de We Stand On Guard

  • De quoi parle We Stand On Guard ? Il s’agit d’un récit d’anticipation (publié en 2015) imaginant une invasion future du Canada par les États-Unis, venus s’emparer des ressources naturelles du pays. L’histoire suit Ambre, une survivante qui rejoint un groupe de résistants.
  • Qui sont les auteurs ? Le scénario est signé Brian K. Vaughan (connu pour Saga et Private Eye) et les dessins sont de Steve Skroce.
  • Pourquoi ce récit a-t-il fait parler de lui ? Initialement une satire politique, le comics a gagné en pertinence suite aux tensions commerciales et aux déclarations de Donald Trump envers le Canada. L’œuvre explore des thèmes comme la propagande, la torture et la réécriture de l’histoire, faisant écho aux conflits récents menés par les USA.

(1) Pour la petite histoire, l’hymne canadien “Ô Canada” a d’abord été écrit en français en 1880 avant d’être traduit en anglais, dans une adaptation très libre, en 1908. De fait, il n’y a pas de traduction officielle française pour la ligne We Stand on Guard for Thee. Pour la version française, le traducteur Jérémy Manesse a tout de même opté pour le sous-titre De foi trempée qui possède à peu près la même place dans les paroles françaises et qui a le mérite de souligner la volonté sans faille des résistants de l’histoire. À noter que la locution latine (“Vigilamus pro te” (“Nous sommes vigilants pour toi”) est le slogan de l’armée canadienne.

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