On vous parlait récemment du travail de Tra’b et de ses Illuftrations, et c’était plutôt chouette. Du coup on a décidé de lui poser quelques questions !

Salut Tra’b ! Merci de prendre du temps pour répondre à nos questions ! Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans les comics strips ?

J’ai commencé par écrire un recueil de nouvelles, j’ai trouvé que le retour du lecteur était trop long à avoir, les gens devaient prendre du temps pour lire et faire une analyse. Du coup je me suis dit que de faire des strips d’humour noir seraient le plus efficace et le plus rapide. J’aime quand ça va vite, quand on se perd pas dans des détails. Donc j’ai dessiné ma première série d’humour noir avec des bonhommes bâtons : BLACKSTRIP

Tu faisais quoi avant ?

Je bosse toujours à côté en tant que responsable au sein d’un service technique en mairie. Auteur de BD c’est pas ce qui paye le plus comme job, mais je m’éclate donc c’est le principal.

C’est quoi qui t’influence le plus pour faire tes scénarios ?

J’aime choisir des thèmes sensibles et m’amuser à faire rire sur ces sujets. Par exemple la religion, je m’en cogne que les gens croient en dieu, par contre tout l’emballage autour me fait convulser. Du coup, je m’amuse avec ça et je le détruis, avec le sourire.

Comment tu définirais ton style ?

Noir, cynique, trash, absurde…

C’est clairement bien noir comme humour, non ?

Tout à fait ! Mais l’humour noir permet de faire passer pas mal de messages. Je trouve qu’on part dans une société où tout le monde s’offusque de tout. Moi quand je lis un truc qui me plait pas, je vais pas insulter l’auteur ou essayer de fédérer d’autres personnes pour dire : “Heeeeyyy regardeeeez, c’est de la meeerde !!!” J’aime pas, je passe à autre chose et voilà.
Mais aujourd’hui, il y a de moins en moins d’éditeurs qui prennent le risque de chatouiller les coui**** de thèmes un peu chaud. Tout se “toutpubliquise” et clairement, faire du tout public je suis pas doué pour ça…

Ça te vient d’où cet humour un peu trash ?

South Park, la référence d’humour bien violent, mais qui tape là où ça fait mal. Sous le côté très vulgaire et gratuit, il y a une vraie critique de notre société.

Presque provocateur parfois. Ça pose des problèmes pour se faire publier, ce genre d’humour ?

La provoc, j’en ai souffert plus jeune, car je balançais souvent des missiles pleins de cynisme et quand tu as le gabarit d’un anorexique, vaut mieux éviter…
Oui, l’humour noir c’est compliqué, c’est une niche dans le monde de la BD. Surtout quand on est pas connu, c’est difficile d’arriver chez un éditeur avec des blagues sur le cancer et dire : “J’te jure, ça va cartonner !”. Heureusement, il y a des éditeurs comme “Lapin”, “Même pas mal”… des éditeurs indépendants qui tente le coup pour faire vivre l’humour noir.  Et il ne faut surtout pas oublier l’importance des réseaux sociaux qui permettent de mettre en avant l’humour noir, c’est un excellent moyen de toucher ce public de niche et de créer une communauté.

 D’ailleurs, qu’est-ce que tu penses de Paf et Hencule, aux éditions Même Pas Mal ?

Aaaaah Paf et hencule, j’ai vraiment cru que Christine Boutin les avait traîné en justice (pour le tome 1, je crois), ils avaient foutu un bandeau sur la BD. Je les adore vraiment. Je me souviens d’un gag où j’ai hurlé de rire aux chiottes, c’était une illustration où ils sont pompiers, il y a un incendie et ils arrivent dans un salon y a un enfant noir en train de pleurer et ils disent « merde on arrive trop tard ! ». Là je me suis dit, putain, ils vont loin. Très loin. Cette BD m’a fait comprendre qu’on pouvait faire des blagues d’enculés, le principal c’était d’assumer le délire jusqu’au bout pour que ça dédramatise, que ça en devienne ridicule. Bref je les adore, le tome 1 a été une révélation.

On prône la liberté d’expression, du coup ?

C’est délicat, ça fait 7 ans que je fais de la BD, et j’ai l’impression d’être un vieux con quand je dis qu’on peut plus rien dire. Mais c’est étrange, car dernièrement j’ai eu pas mal de remarques sur le fait que mon humour pouvait blesser des gens… ce qui est vrai, mais au final si on suit ce raisonnement, il faudrait que l’on écrive du T’choupi, au moins là on n’offenserait personne…
J’estime que j’ai gagné quand un lecteur commente : “J’ai honte d’avoir rigolé… ^^” Voilà ! C’est ça qui est bon, faire rire sur des sujets où la bienséance te dit de pas rire. Donc oui, on est bien sur la liberté d’expression. On peut rire de tout mais pas avec tout le monde, mais ça, ça marche à l’orale. À l’écrit c’est au lecteur de faire son tri.b

Avec Little Boy, on suit l’enfance de Kim Jong Un et dans Le petit livre rose d’un serial killer, l’histoire de Billy qui veut devenir un serial killer, et qui tient un journal intime tout rose. Tu penses qu’on peut dénoncer et aborder des sujets un peu compliqués, avec l’humour ?

Oui, c’est le but, dédramatiser des situations ! Comment rendre sympathique un personnage de serial killer ? J’ai cogité pendant 3 ans pour trouver l’angle d’attaque, car Billy Guylee est un sombre connard… mais il a un côté maladroit attendrissant, on rigole de sa malchance, on se moque de sa relation avec sa mère qui était violente, de son père absent (les sujets sont funky !), au final Billy est presque le mec le plus normal du bouquin.
Pour “Little Boy”, ça faisait un moment que je tournais autour de Kim. Le régime Nord-Coréen a un côté irréel et pourtant, j’ai voulu retranscrire ce qu’il s’y passe, les exécutions improbables, la famine, les relations avec l’ONU, les camps de concentration… mais j’ai foiré mon coup, car au final il n y a pas de distance entre ce qui se passe dans la BD et la réalité, c’est trop réel… Du coup, avec mon dessinateur Donovann, on change notre fusil d’épaule et on part du principe que Kim ne vit pas toutes les situations trash de l’album, mais il se les invente, seul, dans sa chambre, rien de ce qu’il vit n’est réel, ce qui permet de créer une distance et on a le droit de rire car c’est faux… enfin…
L’album sortira aux éditions Lapin en 2021.

Qu’est-ce qui t’a donné l’envie de faire Jésus Sixte ?

Depuis tout jeune je suis fasciné par la religion catholique. Je trouve tout ce qu’il y a autour de la religion tellement ridicule, les codes, les obligations… Un matin je me suis levé avec l’idée d’un Jésus alcoolique qui apparaît dans la vie de Jeanne d’Arc. Puis je me suis dit que j’allais devoir me renseigner sur Jeanne et son époque… donc chiant… j’ai préféré faire apparaître Jésus dans une famille de catholiques intégristes (coucou la manif pour tous).
Du coup, Jésus peut lui même critiquer sa religion et essayer de guider Sixte (enfant de 6 ans) sur le chemin de la dépravation.

C’est pour quand la suite de Jésus Sixte ?

Le dessinateur (Fabz) de Jésus Sixte ne fera pas le tome 3 ! Mais j’ai déjà écrit 50 gags sur 150 et je vais chercher un(e) autre dessinateur(trice) pour clôturer la série.  Donc pas pour tout de suite…

 C’est quoi le processus pour écrire un album entier ?

D’abord trouver un concept fort, puis se documenter, beaucoup…
Pour Jésus Sixte, j’ai du lire plus d’extraits de la Bible que la majorité des cathos… j’ai même acheté “Jésus pour les NULS” !
Personnellement, je me fixe un cap de 30 gags, si j’arrive à dépasser les 30 gags je peux monter jusqu’à 300 gags !
Ensuite j’essaye de me faire une liste de thèmes, une liste de mots clés… lire beaucoup d’articles, regarder des documentaires… pour ensuite laisser macérer tout ça… et pondre un album de BD. Tadam !

Entre les Pokéstrip, les personnages de Proutchi, et le côté Tim Burtonien de Family Freak, on retrouve pas mal d’éléments de la pop culture. C’est une source d’inspiration, pour toi ?

J’ai grandi avec la pop culture, avec les blockbusters des années 90, les BDs, les dessins animés, j’étais un très gros consommateur de TV. J’adore détourner, me moquer de cette pop culture ! C’est infini ! Par exemple Pokéstrip, l’univers Pokémon est hyper vaste et extrêmement culcul la praline… du coup, ce fut un réel plaisir d’y insérer du fist fucking durant 130 gags.

Comment tu rencontres tes collaborateurs ?

Les réseaux sociaux, Facebook, Instagram, je suis des auteurs, je regarde le style qui peut correspondre à tel ou tel projet puis je les contacte. Rien de bien original.
Ah si au tout début, j’ai créé un personnage hyper basique : Poison Boy, il tue tout ce qu’il touche. J’ai collaboré avec 30 auteurs de BD pour 30 strips, ça me permettait de me faire connaître et de voir comment se passait la relation avec les auteurs. Je me suis bien entendu avec Ysha et on a travaillé ensemble sur Family Freak !

Et les Illuftrafions, fa vient d’où ?

Je me suis mis à dessiner il y a un an et je cherchais un style graphique. Donc j’ai foutu les dents au milieu des yeux des personnages… normal. Puis j’ai vu le mème avec le dinosaure qui a la mâchoire rentrée et qui dit : “Furafik Fark”. Et j’ai appliqué ça à toute la pop culture.

D’autres projets à venir ?

J’ai des projets en stock, mais le prochain qui sortira aux éditions Lapin ce sera : “Le Dalida Noir”, c’est une parodie de l’enquête sur le meurtre du Dahlia Noir. Ce n’est pas une BD, c’est une retranscription des enregistrements audio de l’enquêteur. On suit Jean-Jacques Bichon, chômeur de 45 ans, qui se lance dans une carrière de détective privé, il enregistre son quotidien grâce à un magnétophone pour enfant (valise + micro). Un jour il découvre sur un parking le cadavre d’un homme noir déguisé en Dalida. Mais qui a tué le Dalida Noir ?

Est-ce que le détective privé Jean-Jacques Bichon est de la famille de Marcel Bichon ?

J’ai dû taper sur google, je ne connaissais pas ! C’est marrant, je cherchais un nom bien ridicule et j’ai chopé le même que « Les Inconnus » ! Il y a des signes qui ne trompent pas… enfin…ouais… bon… je m’accroche à ce que je peux, hein !

Ce serait quoi, pour toi, la collaboration parfaite ?

Bosser avec un autre auteur motivé, productif, qui tient la distance et pète pas comme un popcorn au bout de 3 mois de collaboration. Après le monde de la BD c’est compliqué, les petits éditeurs qui acceptent mon humour ne donnent pas beaucoup d’avances sur droits d’auteur, du coup un dessinateur qui s’investit dans une BD c’est en gros 1 an de travail et si l’avance est pas folle… ben le dessinateur doit travailler à côté…

Des conseils pour des futurs scénaristes ?

Faites vous rire, c’est la première des choses.
Ensuite, quand tu écris tu dois tous les matins : « tuer ton père, violer ta mère, tromper ta femme… sinon tu finiras par pisser du sirop” (Jean-Claude Carrière).
Quand tu écris, tu oublies ton entourage et tu te fais plaisir. Tu crois que ma mère est fière de présenter à ses copines ma BD Pokéstrip ?
“Regardez le dernier album de mon fils !
– Oh super, ça parle de quoi ?
-Et bien ce sont des pokémons qui s’enculent durant 140 pages.
-Ah… oui… bien… bien… »

Est-ce que tu fais des conventions, des salons, des festivals de BD, où on pourrait te croiser ?

Je fais en général 3 ou 4 festivals par an (Lyon BD, Colomiers, Hyères, Châlon sur Saône…). C’est compliqué d’enchaîner les festivals et le boulot. Mais c’est toujours un plaisir de rencontrer les gens que je traumatise.

Merci beaucoup Tra’b !

Pour découvrir plus de strips et d’images, rendez-vous sur son site. Sinon, il y a son Facebook. Et son Instagram, aussi.

 sur Superpouvoir.com
Partager : Partager sur Facebook Partager sur Twitter