Nous vous l’avions annoncé, à l’occasion du Marvel Comics #1000 qui se veut une célébration des 80 ans de Marvel, Mark Waid et John Cassaday ont fait un petit coucou avec une page consacrée au Captain America de 1944. Une illustration pleine page, accompagnée d’un monologue du héros patriotique. Divulgué par un preview offert aux détaillants au mois de juillet, ce monologue a pu paraître particulièrement virulent sur l’état actuel des États-Unis et cibler la politique du président Donald Trump. Voici une traduction rapide de ce texte :

« On me demande comment il est possible d’aimer un pays si profondément imparfait.
C’est difficile parfois. Le système n’est pas juste. Nous avons traité abominablement certains des nôtres.
Pire encore, nous avons perpétué le mythe selon lequel tout américain peut devenir n’importe qui, tout atteindre, par la force de sa volonté. Pourtant, ce n’est pas toujours vrai. Ce n’est pas une terre d’opportunité pour tout le monde. Les idéaux américains ne sont pas toujours partagés équitablement.
Pourtant, sans eux, nous n’avons rien.
Et sans rien, le cynisme devient réalité. Sans rien, tant pour les privilégiés que pour les exclus, notre mode de vie cesse d’exister. Nous devons toujours nous rappeler que l’américain, aussi imparfait qu’il soit, a des idéaux qui lui donnent un cadre.
Quand le cadre fonctionne, nous avons des écoles. Nous avons des routes et des hôpitaux. Nous avons un filet de sécurité sociale. Plus important encore, lorsque nous avons un cadre, nous avons une base sur laquelle reconstruire le rêve américain – cette égalité des chances peut être offerte à tout le monde.
Les systèmes américains sont défectueux, mais ils constituent notre seul mécanisme permettant de remédier aux inégalités de manière significative. Oui, c’est un travail dur et parfois sanglant, mais l’histoire nous a montré que nous pouvons redresser petit à petit ce système lorsqu’un nombre suffisant d’entre nous se met en colère. Quand nous sommes assez nombreux à descendre dans la rue et à forcer ceux qui sont au pouvoir à écouter. Quand nous sommes assez nombreux à appeler à la révolution et à dire : « L’injustice ne résistera pas ».

C’est ce que vous pouvez aimer en Amérique. »

Un texte ouvertement politique, voire révolutionnaire, au point que Mark Waid s’est vu demandé de changer son texte. Dans la nouvelle version, la critique est moins frontale et plus axée sur un thème héroïque plus générale :

« Les masques sont conçus pour cacher des choses. Certains héros les portent pour protéger leur véritable identité et protéger ainsi leurs proches des représailles.

J’ai une raison différente. Je porte le mien pour rappeler aux gens que Captain America n’est pas un homme, mais une idée.

C’est un engagement à lutter chaque jour pour la justice, pour l’acceptation et l’égalité, ainsi que pour les droits de tous dans ce pays. À son meilleur, c’est un pays de bien, peuplé de gens qui reconnaissent que ce ne sont ni la haine, ni le fanatisme, ni l’exclusion qui sont les vraies valeurs du patriotisme.

Plusieurs autres ont eu l’occasion de revêtir ce costume et de porter ce bouclier au fil des ans. Je suis convaincu que quelqu’un d’autre poursuivra cette tradition longtemps après mon départ. Peut-être que ce sera votre voisin. Ce sera peut-être vous. Je ne suis pas le premier à représenter ces valeurs. Je ne serai pas le dernier. »

Un texte plus lissé qui intervient quelques jours après la révélation que Marvel avait demandé qu’une préface d’Art Spiegelman soit modifiée car estimée trop injurieuse envers Trump. Pour certains commentateurs, ce changement de ton serait donc un nouveau cas de censure, dûe aux liens entre Ike Permultter, une des figures dirigeantes de l’entreprise, et Trump. Pourtant, Waid n’est pas du genre à se laisser imposer des directives éditoriales qui iraient à l’encontre de ses idées. Rappelons que Waid avait claqué la porte de Captain America (déjà) à la toute fin des années 90, lorsqu’un de ses épisodes, consacré au Crâne Rouge, avait été lourdement réécrit par un éditeur. De plus, si Marvel n’a pas souhaité réagir à cette affaire, Waid l’a fait en se contentant de déplorer que son premier texte avait été mal interprété par la plupart des sites d’informations. De là à penser que Waid ait préféré changer son texte plutot que de fabriquer une polémique stérile, il n’y a qu’un pas.

En tout cas, il est clair que Trump divise toujours autant outre-Atlantique et que Marvel est engagé dans un périlleux numéro d’équilibriste pour ménager la chèvre et le chou.

La page incriminée, avec le texte modifié, par Mark Waid et John Cassaday (Marvel Comics)

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