Les Éternels, troisième film de la phase 4 du Marvel Cinematic Universe, débarque enfin dans les salles obscures. Que vaut la très attendue contribution de la réalisatrice oscarisée Chloé Zhao à l'univers des super héros ?

Crées par Jack Kirby en 1976 pour la Maison des Idées, les Éternels font figure d'outisders à plus d'un titre dans leur propre univers. Ces super-héros immortels, équivalents des dieux de notre mythologie terrestre, ont non seulement majoritairement évolué en marge de la continuité régulière des comics Marvel les plus populaires, mais ils obéissent aussi à une cosmogonie bien précise au sein de la grande fresque liant les Avengers, les mutants et autres défenseurs de la justice. Surtout connus des plus irréductibles lecteurs de comic books, ces personnages font donc aujourd'hui plus ou moins bande à part dans un premier film, libérés aux yeux de spectateurs peu avertis qui, depuis l'annonce du projet en 2018, se sont activement demandé quelle place exactement ces héros cosmiques allaient bien pouvoir occuper dans un monde déjà aussi riche en héros de toute sorte – et surtout pourquoi diable ces derniers ne sont pas intervenus jusque là ?

Une fresque hautement ambitieuse

Les bandes-annonces étaient pourtant claires dès le début sur ce sujet : les Éternels ne pouvaient pas intervenir, obéissant à la volonté quasi divine d'Arishem, le chef des Célestes, une race alien ni plus ni moins responsable de la création de l'univers tout entier. Un retour en arrière plus que drastique expliquant le départ absolu de toute une saga, déjà forte de près d'une trentaine de films et de séries. Débutant sur un texte explicatif, dans la plus pure tradition des grands films de science-fiction, Les Éternels débute des milliers d'années avant l'ère des Avengers et suit l'arrivée sur terre des dix immortels envoyés soutenir une humanité balbutiante face aux Déviants, une espèce agressive guettant leurs proies dans l'ombre. Bien qu'il soient autorisés à soutenir les humains dans leurs progrès, les Éternels ont reçu pour consigne de n'intervenir dans aucun autre conflit n'incluant pas les Déviants, souhait encouragé par Ajak (Salma Hayek), cheffe de ces surhumains aux pouvoirs colossaux et uniques.

Arishem, omniscient meneur des Célestes. L'architecte de l'univers Marvel ?

Ainsi, l'intrigue du film se tisse à travers le temps, passant d'une époque à l'autre, d'un bout du globe à un autre bout du globe, de contrées en contrées, de civilisations en civilisations, d'empires en républiques... de Charybde en Scylla. Le long de milliers d'années d'existence, nous suivons une distribution chorale fabuleuse, séparée par la cruauté du monde et les épreuves, qui vont se retrouver de nos jours, après les événements de la Saga de l'Infini, pour affronter leur destin. Un schéma narratif inédit chez Marvel et d'une ampleur mythique encore jamais atteinte au sein de la saga (on se dit qu'un divertissement tel que celui-ci n'aurait pas déteint dans la filmographie des Wachowski). Tour à tour intimiste, grandiose, dramatique et flamboyant, Les Éternels se veut être l'un des films les plus ambitieux du MCU. Et paradoxalement, il se tient merveilleusement par lui-même, ne nécessitant aucun pré requis particulier pour être apprécié en tant que tel, les ponts dressés avec l'univers déjà existant étant, et certains s'en sentiront probablement grandement frustrés, très maigres et de l'ordre du clin d'œil.

Pour opposer à la flamboyance du passé des Éternels et de l'humanité, on présente une photographie grise et terne du monde moderne, où des dieux vivants sont présents dans la plus simple des situations.

Éternels. Et Seuls.

Les Éternels fait ainsi peu de cas des Avengers et autres Thanos au-delà de quelques citations de rigueur à usage de la continuité. Son intrigue se déroule tout à fait en parallèle d'autres événements, aussi n'espérez aucune révélation majeure sur vos héros favoris ou même leurs origines – bien que les nouveaux protagonistes soient ici très bien inscrits dans la grande fresque Marvel et de manière tout à fait compréhensible. Les Éternels ont leurs propres combats à mener et tout ce qui est développé ici peut entièrement justifier une licence à part au sein même du MCU. Si tant est que la chose soit envisageable, le film de Chloé Zhao étant tièdement reçu jusque là par la critique, ce qui ne manque pas de nous surprendre.

Certes, le film se rattache peu à sa saga, mais l'émotion dégagée par l'ensemble des comédiens et comédiennes joue une part importante dans le récit – elle est peut-être même sa plus essentielle composante. Touchants, souvent drôles (l'humour est pour une fois particulièrement bien dosé pour un film du MCU), souffrant de troubles compréhensibles et parfois relatifs à leur immortalité, les dix interprètes des Éternels sont le cœur absolu du film. L'authenticité des liens tissés entre ces êtres plusieurs fois millénaires est palpable à chaque échange et on se plaît à les suivre dans une quête de vérité aux multiples rebondissements, ponctués de grandes séquences historiques (filmées au naturel comme l'apprécie la réalisatrice), ainsi que de très belles scènes de combats que n'auraient pas renié un Zack Snyder s'il avait renoncé au ralentis à outrance.

Les plus puissants héros du MCU au service de batailles dantesques, réjouissantes et émouvantes.

Un film généreux, qui a du coeur... et qui surprend

Avec pas moins de dix personnages centraux, tous possédant un pouvoir unique et une personnalité propre, les combat de The Eternals ne pouvaient que s'avérer nerveux et rapides. Ikaris (superpuissance, vol, rayons oculaires), Sersi (transformation de la matière), Makkari (super vitesse), Druig (contrôle des esprits), Gilgamesh (super force), Phastos (super intellect), Thena (guerrière), Sprite (illusions), Ajak (guérison) et Kingo (projection d'énergie) rythment avec brio les affrontements contre les Deviants, malheureux méchants sacrificiels largement délaissés à leur profit dans une intrigue qui n'en fait que de vulgaires outils. C'est que les Éternels prennent toute la place de ces 2h35 d'intrigue, et pour une fois, on ne peut guère s'en plaindre. Bien que l'on doive signaler que les fans les plus obtus des comics seront très certainement enragés en découvrant certains choix relatifs aux personnages de la bande dessinée, tout comme sera mal pris le fait de situer l'intrigue du film presque exclusivement sur Terre. Pour le mieux ? C'est fort possible, tant on décèle dans l'audacieux choix de distribution du film, extrêmement varié, et les thématiques véhiculées, des partis pris d'auteur très appuyés. Chloé Zaho s'est accaparée à son compte des personnages très peu connus pour en tirer une histoire riche et bourrée d'émotions, actuelle et personnelle sans pour autant virer au wokisme en vogue et sans en laisser un seul sur le carreau. Et le tout en ayant parfaitement conscience de la lourde charge qui lui incombe, à la manière de personnages ici traités comme des dieux vivants (on rêverait de voir la réalisatrice s'attaquer à un mythe tel que Superman, par exemple), avec tout ce que cela implique de complexes d'infériorité comme de supériorité, réduisant leur grandeur à l'échelle humaine (comme le faisait si bien Neil Gaiman dans le cycle qu'il consacrait aux immortels dans sa série limitée à laquelle le film emprunte par moments).

Les Éternels, ou une histoire d'héroïsme, d'humanité, d'amour et de drame à travers le temps.

Et bien sûr, cela va de soi, on parle ici de famille, le grand thème central de cette phase jusque là, mais avec des répercussions uniques en termes de responsabilités de l'individu à pouvoirs - d'autant plus grands ici qu'ils régissent parfois des univers entiers. Quant au personnage joué par Kit "John Snow" Harrington (Dane Whitman, le fameux Chevalier Noir des comics), il est bien sûr totalement anecdotique dans l'histoire, relayé au rang de love interest sympathique pour Sersi (Gemma Chan, de retour dans un autre rôle après avoir été Minn-Erva dans Captain Marvelet à moins de patienter pour la scène post-générique, vous n'en apprendrez pas davantage à son sujet.

Sur le plan technique, si la photographie et sa patine naturelle apportent un grain unique au film, on note que la bande originale de Ramin Djawadi renforce une émotion prégnante. Quant aux costumes de Sammy Sheldon (les Ant-Man), ils figurent sûrement au panthéon des plus élégants et riches de toute la saga depuis un bout de temps.

Immortels, mais humains avant tout

Au milieu d'un élan critique de plus en plus acerbe envers les films du MCU – qui ne décollent plus beaucoup au cinéma depuis un début de phase 4 tièdement reçu entre Black Widow et Shang-Chi et la Légende des Dix AnneauxLes Éternels fait figure de petit miracle, assez auteurisant pour convaincre les réfractaires, suffisamment touchant pour s'illustrer dans un format d'entertainement un peu trop calibré et assez bien filmé et mis en scène pour flatter la rétine des plus réticents (même si on échappe forcément pas à quelques images de synthèse pas très jolies). Le film de Chloé Zaho est l'anti-Dune par excellence. Peut-être pas aussi brillant que le métrage de Denis Villeneuve, le quatrième film de la réalisatrice chinoise possède en tout cas bien plus de cœur que l'adaptation des écrits de Frank Herbert, actuellement la grosse sensation de la SF sur grand écran. Et si le succès pouvait être au rendez-vous, le film pourrait bien être celui qui motivera Kevin Feige et ses ouailles à confier à nouveau ses projets à des réalisateurs de choix, aux talents prononcés et à la volonté affichée d'amener le divertissement à une échelle différente, aussi intime qu'épique, sans trop de pathos et capable de tout de même respecter des canons en vigueur – ouvrir des portes vers d'autres sphères déjà existantes par exemple, les scènes post-génériques annonçant des pistes non négligeables pour la suite de la phase 4.

Les Éternels peuvent faire plus que sauver le MCU. Ils peuvent sauver l'entertainement. Encore faut-il leur accorder leur chance...

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