Avec Moebius, il était sans nul doute l'autre grand nom de la BD de SF française. Jean-Claude Mézières, le dessinateur de Valérian et Laureline, est décédé le dimanche 23 janvier 2022.

Baigné dans un univers artistique

Jean-Claude Mézières est né le 23 septembre 1938, à Saint-Mandé, dans la région parisienne, dans une famille amatrice d'art. Son père est expert automobile, puis comptable, mais pratique l'aquarelle à ses heures perdues. Sa mère, femme au foyer, la peinture sur soie. Son grand frère, Jacques, lui fait lire ses illustrés comme OK Magazine. Il lira ainsi les aventures d'Arys Buck par Uderzo et Kaza le martien de Kline. Il aura également une sœur cadette, Evelyne, dont l'attrait pour les pinceaux lui sera particulièrement utile.  Sa marraine lui offrira  l'album de Tintin, Le Lotus Bleu, qui actera définitivement son attrait pour la BD. Durant la guerre, pendant les bombardements aériens de Paris, la famille Mézières se réfugie dans une cave avec la famille Christin. Le jeune Jean-Claude rencontre ainsi le jeune Pierre. Les deux jeunes garçons ont les mêmes passions pour la BD, la SF, le western et le jazz et entament une solide amitié.

Malgré sa maladie mentale, le frère de Jean-Claude, Jacques, aura une vraie influence sur le jeune homme. Mézières se souvenait :  "Il a vécu comme un extraterrestre, dans un petit studio rempli de livres et de magazines. Il touchait une pension car il était incapable de subvenir à ses besoins. J’ai tiré une leçon de l’expérience de mon frère : la vie est trop courte pour s’emmerder, il fallait que je fasse ce qui me plaisait. Et ce qui me plaisait, c’était le dessin ». Il passera ainsi son enfance à dessiner des courtes histoires, notamment autour du western ou de Tintin. Il participera même au Journal des Jeunes que Le Figaro publie pendant le Salon de l'Enfance de1952.

À l'âge de 15 ans, il intègre l’École des arts appliqués de Paris pour y étudier le dessin sur papier et sur tissu. Il y fait la connaissance d'un certain Jean Giraud, bien avant que celui-ci ne devienne Moebius, et de Patrick Mallet qui partagent son goût pour la BD. Les trois amis parviennent à travailler pour les éditions catholiques Fleurus, qui publient les revues Cœurs Vaillants et Fripounet et Marisette. Dans le premier, Mézières, sous le nom de J.C. Mezi, publie des planches uniques comme Bill le shérifM. Babouin ou Mic. Dans le second, il place des histoires plus longues comme Les 13  Marches, un récit de western. Le petit groupe rend également visite aux grands auteurs du moment comme Franquin ou Jijé. Si Giraud parviendra à se faire embaucher comme assistant de Jijé (alias Joseph Gillain), celui-ci aura des propos moins amènes pour Mézières. Ce dernier dira plus tard : " Évidemment, Joseph a accordé plus d’importance aux dessins de Jean qu’aux miens. Je ne me souviens plus de ce qu’il m’a dit à propos de mon travail, mais cette rencontre m’a dégoûté de la bande dessinée. J’ai arrêté de dessiner des BD pendant près de dix ans ! " Mézières s'essaie alors au cinéma avec son ami Pierre Christin et à l'animation avec Giraud, mais sans parvenir à mener à bien ses projets. De toute façon, en 1958, il part  pour l'Algérie effectuer son service militaire.

Extrait de "Les 13 Marches" par Jean-Claude Mézières dans Fripounet et Marisette n°31, 1955

Les années western

À son retour en France en 1961, il trouve un emploi de maquettiste pour la collection Histoires des civilisations chez Hachette ,où il fait entrer également Jean Giraud. Ce dernier ne tarde pas à lui renvoyer l'ascenseur et le fait entrer dans la récente agence de publicité de Benoit Gillain, le fils de Jijé. Mézières y travaillera là aussi comme maquettiste, mais aussi comme photographe. Il a alors l'occasion de travailler avec le paternel, Joseph, plus amical et encourageant que lors de leur première rencontre. Mézières placera alors quelques dessins dans le numéro 0 du journal publicitaire Total Journal, distribué dans les stations services de l'entreprise.

En 1964, l'amateur de western peut enfin réaliser son rêve et s'envole pour les États-Unis où il doit rejoindre Giraud, mais celui-ci est déjà reparti en France. Qu'importe, Mézières va bourlinguer à travers les States: il passera par Seattle, San Francisco et va même devenir un véritable cow-boy dans l'Utah et dans le Montana. Avec ces grands espaces, il peut donner libre court à sa passion de la photographie. Dans ses pérégrinations, il retrouve Pierre Christin, devenu enseignant du surréalisme et de la Nouvelle Vague à l’université de Salt Lake City. Celui-ci avait quitté Paris sur un coup de tête, désireux de quitter la France trop archaïque de de Gaulle pour l'Amérique des beatniks, de l'opposition à la guerre au Vietnam et des droits civils. À nouveau réunis, les deux hommes vont d'ailleurs réalisé un documentaire sur le racisme des mormons à l'encontre des Noirs dans "Ghetto", un petit film tourné en 16mm pour la NCAAP (National Association for the Advancement of Colored People). Parmi les étudiantes de Christin, une en particulier tape dans l'œil du garçon-vacher : Linda. Celle-ci deviendra madame Mézières.

Jean-Claude Mézières, ici sur la photo du haut, en véritable cow-boy nourrira l'imaginaire de Giraud, notamment pour la page de garde de Blueberry, en bas.

Lorsque son visa arrive à expiration, Mézières doit trouver de quoi financer son retour en France. Son copain Christin lui propose alors de reprendre un peu la bande-dessinée. Sous le nom de Linus, il lui écrit un scénario pour six pages, "Le rhum du punch", une histoire parodique dans la veine de Mad. Mézières laisse les dernières cases vides et l'envoie à Giraud à Paris. Celui-ci la termine (en y incluant Blueberry !) et la propose à Goscinny pour son journal Pilote. Il l'accepte et la publie dans le numéro 335 de mars 1966. Encouragé par ce succès, Christin et Mézières en signe deux nouvelles, "Comment réussir en affaire en se donnant un mal fou" et "Le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions". Remis le pied à l'étrier, le dessinateur peut revenir en France et intégrer l'équipe de Pilote. En parallèle, il devient également le rédacteur en chef de Total Journal dont il avait contribué à lancer le premier numéro. Il y fait activement travailler ses collègues du journal de Goscinny.

Page 6 du "Rhum du Punch" publié dans Pilote n°335 du 24 mars 1966. Jean Giraud a dessiné les dernières cases de la première histoire de Christin et Mézières, faisant intervenir son personnage de Blueberry.

Valérian et Laureline

Pour Pilote, Mézières travaille avec plusieurs scénaristes: Fred, Reiser, Lob, Goscinny. Il signe même parfois ses propres scénarii. Le résultat ne le satisfait pas. Il aimerait retrouver la synergie d'avec Pierre Christin. Ça tombe bien, celui-ci est lui aussi revenu en France. Trois jours par semaine, il part enseigner à Bordeaux. C'est sur le quai d'une gare, lors d'un de ces départs pour la province, que Mézières aborde Christin et lui demande de retravailler avec lui. Les deux hommes partent d'abord pour un sujet westernien, mais la BD franco-belge est alors saturée par le genre. Entre Blueberry, Jerry Spring, Teddy Ted, Lucky Luke ou Chick Bill, les revues illustrées ont tout ce qui leur faut de ce côté-là. Sont envisagées alors une histoire moyenâgeuse ou bien se déroulant au XIXe siècle pour finalement s'abattre sur une histoire de science-fiction dont Christin est un fervent lecteur. Nous sommes en 1967 et sur ce secteur, la concurrence est beaucoup moins rude. Tout au plus peut-on citer les éphémères Naufragés du temps de Paul Gillon et la Barbarella de Jean-Claude Forest, le Lone Sloane de Phillipe Druillet ou encore le tout récent Luc Orient de Greg et Eddy Paape. Pour l'aider,  Mézières demande à sa sœur Evelyne Tranlé de s'occuper des couleurs. Si Goscinny n'est pas un fan du space opera, il accepte tout de même de publier la première histoire en feuilleton dans les pages de Pilote. Celle-ci met en scène Valérian, un agent du Service Spatio-Temporel de Galaxity, la capitale de l'empire galactique humain. Dans ce premier récit, intitulé "Valérian contre les mauvais rêves", le héros poursuit le dissident Xombul jusqu'en l'an Mil où il rencontre une jeune sauvageonne, Laureline, qui découvre son identité de voyageur temporel. Les retours des lecteurs et de leurs proches vont amener les deux auteurs à changer leur fusil d'épaule la concernant. D'abord prévu pour n'être qu'un personnage secondaire de cette seule intrigue, sa sagacité et sa témérité la pousse finalement à suivre Valérian jusqu'à Galaxity et à devenir, elle aussi, agent spatio-temporel et sa co-équipière pour les missions suivantes. Ils donnent ainsi un coup de pied dans la fourmilière en inversant les rôles classiques de la BD d'aventure. Laureline s'impose en effet comme un personnage intelligent et volontaire qui prend souvent l'ascendant sur son compagnon masculin.

Extrait de "Valérian contre les mauvais rêves" par Christin & Mézières.

La série devient rapidement populaire auprès des lecteurs de Pilote et dès 1970, deux récits, "La Cité des eaux mouvantes" et "Terre en flammes", sont collectés dans un album cartonné qui inaugure la collection chez Dargaud ("Les mauvais rêves" ne sera réédité que bien plus tard). Au fil des histoires, les auteurs mobilisent toute leur passion pour la SF, citant de multiples auteurs comme A. E. Van Vogt, Isaac Asimov, Poul Anderson, Jack Vance, Ray Bradbury, René Barjavel ou encore Theodore Sturgeon, dont Les Plus qu'humains sert d'inspiration à "Bienvenue sur Alflolol" ( la page d'annonce dans Pilote est fortement influencée par les comic-books américains).

La page d'annonce pour "Bienvenue sur Alflolol" dans Pilote n°631 (09 décembre 1971) a des méchants airs de comic-book de super-héros.

Mézières ne sera l'homme que d'une seule série. Certes, il participera ponctuellement à quelques travaux pour Pilote, Métal Hurlant, Fluide Glacial, À Suivre) ou pour la presse généraliste, mais il se consacrera essentiellement à Valérian et Laureline dont il signera les 21 albums et deux hors-séries jusqu'en 2019. Il prendra tout de même le temps de partager son savoir en devenant enseignant. Au début des années 70, il donne des cours sur la bande dessinée à l'Université de Vincennes-Paris VIII. Il a alors comme étudiants André Juillard, Régis Loisel ou Serge Le Tendre. Il signe aussi quelques albums complets avec Pierre Christin comme Lady Polaris (Autrement, 1987) ou Adieu, Rêve américain (Dargaud, 2002) où ils partagent leurs souvenirs de leur équipée américaine.

Mézières sur grand écran

Valérian et Laureline aura un impact très fort sur la SF mondiale, au point que George Lucas s'inspirera beaucoup de l'esthétique et d'idées de la BD pour son film Star Wars (1977) – Han Solo dans la carbonite, le costume de Leia prisonnière de Jabba. Mézières lui écrira d'ailleurs à deux reprises pour que le cinéaste reconnaissent ses emprunts, mais sans succès. D'autres cinéastes sauront reconnaître son talent. En 1984, Jeremy Kagan l'engage pour designer les décors de son projet d'adaptation filmique de La nuit des temps de René Barjavel. Le projet ne parviendra malheureusement pas à se financer et il n'en restera que les dessins de Mézières. Un peu plus tard, en 1985, le réalisateur allemand Peter Fleischmann entame la longue production de l'adaptation du roman Il est difficile d'être un dieu des frères Strougatski. Après un voyage de repérages en Ouzbékistan, Mézières commencera les dessins des costumes et des décors, mais le montage financier peine à se faire et l'artiste doit laisser son travail. Le film finira par se tourner et sortira sous le nom d'Un Dieu rebelle en 1989, mais le résultat final ne sera que vaguement inspiré des dessins de Mézières.

Quand Valerian et Laureline rencontrent Han Solo et Leïa

Au début des années 90, Luc Besson demande à Moebius et Mézières de plancher sur les dessins de production de ce qui deviendra Le Cinquième Élément. Mézières y infusera de nombreuses idées graphiques de Valérian et Laureline, notamment les taxis volants. Là aussi, la production mettra beaucoup de temps à se mettre en place, temps qui sera mis à profit par Besson pour modifier son scénario et accorder plus d'importance aux ajouts de Mézières dont les fameux taxis, qui seront l'occasion d'une séquence remarquable du film.

Aussi bien en terme de BD que de cinéma, Jean-Claude Mézières aura donc eu une influence notable sur l'imaginaire graphique de notre SF. Une influence reconnu et multirécompensée. Il a notamment obtenu le Grand prix de la ville d'Angoulême, ce qui lui vaut une place à l'Académie des Grand Prix. Son très bon anglais, hérité de son passage aux États-Unis et de sa vie avec son épouse Linda, lui vaut d'ailleurs de se voir confier par Will Eisner lui-même son propre vote lorsque celui-ci ne peut pas se déplacer en France. Les USA le gratifieront d'ailleurs d'un Inkpot Award pour l'ensemble de sa carrière en 2006 tout comme les Espagnols du prix Haxtur.

Jean-Claude Mézières nous a donc quitté. Il laisse derrière lui son épouse Linda, sa fille Emily et son petit-fils Gaspard. Et un héritage sans égal en matière de SF.

Pour finir, une curiosité. Jean-Claude Mézières a parodié le style de Kirby dans cette adaptation d'un poème de Victor Hugo. (Découvert sur la page FB de l'irremplaçable Jean-Pierre Dionnet)

Sources : Wikipedia, ActuaBD, BDZoom

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