Comme annoncé, nous revenons plus longuement sur la carrière d'Albert Uderzo, dessinateur d'Astérix, décédé récemment.

L'ombre des frères

Albert Uderzo était le fils des italiens Silvio et Iria Uderzo. Avant d'immigrer en France, ils avaient déjà eu Bruno (1920) et Iria (1922). Arrivés en France, le couple donna naissance en 1925 à un troisième enfant qui mourra d'une pneumonie à 8 mois. Alberto Aleandro Uderzo hérite de son prénom le 25 avril 1927 lorsqu'il naît à Fismes dans la Marne. Il sera suivi par Jeanne (1932) et Marcel (1933). Il hérite également d'une bizarrerie génétique puisqu'il naît avec six doigts à chaque main. Des doigts inutiles et surnuméraires qui seront bien vite ablatés chirurgicalement. Né sur le sol français, il est naturalisé en 1934 tandis que sa famille s'est installé à Clichy-sous-Bois, dans la banlieue parisienne depuis 1929. Il y fait malheureusement l'expérience du racisme envers les immigrés italiens.

En octobre 1938, la famille emménage dans le 11e arrondissement de Paris. Le jeune Alberto y découvre les illustrés pour la jeunesse remplies de bandes américaines (dont Popeye de Segar) et les dessins animés de Walt Disney qui vont le marquer durablement. Pourtant, il veut être clown ou mécanicien comme son frère Bruno (il en gardera un amour des belles mécaniques). Ce dernier, le trouvant très doué avec un crayon, le pousse à se lancer dans le domaine graphique. À cette époque, on commence à travailler tôt et en 1940, à l'âge de treize ans, il entre comme grouillot à la Société Parisienne d'Édition (SPE), qui publie entre autres Bibi Fricotin et Fillette. Pendant un an, il fera le lettrage et les retouches, publiant quelques dessins dans les publications de l'éditeur et rencontrant Calvo, qui sera un de ses maîtres à penser. En 1941, il doit cependant quitter Paris occupée pour éviter le Service de Travail Obligatoire. Il rejoint son frère Bruno dans un petit village breton et aide dans une pépinière durant deux ans.

Bande de Popeye du 30 avril 1933 par E.C. Segar. Difficile de ne pas voir dans le marin bagarreur une inspiration pour des gaulois querelleurs.

"Tu veux faire l'américain..."

De retour sur Paris, il se lance dans l'animation à l'instar de son idole Walt Disney. Cependant, son expérience sur le court-métrage Carbur et Clic-Clac ne lui donne guère satisfaction. En revanche, le patron du studio d'animation possède un illustré où Uderzo signe sa première véritable BD, Flamberge gentilhomme gascon, sur scénario de Maurice Reville.

Flamberge gentilhomme gascon par Maurice Reville et Albert Uderzo. L'influence de l'animation disneyienne est alors totale chez le dessinateur.

En 1946, il remporte un concours, organisé par les éditions du Chêne qui lui permet de signer les gags de "Clopinard". Au travers de l'agence Paris Graphic, il livre plusieurs bandes à divers journaux: "Les Aventures de Jacky",  "Clodo et son oie" ou encore le tarzanide "Zidor Chasseur" qui deviendra ensuite "Zidore l'homme macaque". Pour le journal OK, il entame une suite d'aventures calqué sur le même modèle:  un colosse vivant des aventures haute en couleurs dans un moyen-âge de pacotille. Ce sera d'abord "Arys Buck", avec son compère Cascagnace qui fait immanquablement penser à un proto-Astérix ; puis le fils de Buck, le "prince Rollin", qui voyagera jusqu'au XXe siècle et enfin "Belloy l'invulnérable".

Prince Rollin par Uderzo. Tout comme Franquin à la même époque, Uderzo s'inspire beaucoup de la puissance et du mouvement des comic-books américains.

C'est l'époque où le dessinateur signe, pour faire plus américain, Al Uderzo. Sous ce nom, on trouvera les aventures de "Watoki le valeureux" et "Le trésor de l'île fantôme". Toujours par l'intermédiaire de Paris Graphic, il a même l'occasion d'imiter les dessinateurs américains de "Captain Marvel Jr". Pour le groupe de presse belge Le Soir, il réalise 26 planches qui seront publiées en 1950 dans la revue Bravo !.

Capitaine Marvel Jr. par Al Uderzo

Le nouveau frère

Lorsqu'il revient du service militaire, OK n'existe plus. Uderzo doit trouver de nouveaux débouchés et ce sera essentiellement la presse. Dans France Dimanche ou France Soir, il illustre ainsi des faits divers ou des récits historiques où il affine sa veine réaliste. Lorsque Yvan Cheron et Georges Troisfontaines, directeurs des agences belge International Press et World's Press, souhaitent ouvrir des bureaux à Paris, ils font appel à Uderzo. Par ce biais, le dessinateur va faire de nombreuses rencontres. Il fait la connaissance d'Ada,  qui deviendra son épouse, son assistante pour les couleurs (Uderzo était daltonien) et le modèle de Falbala. Dans le cadre professionnel, de nombreux artistes dont Jean- Michel Charlier, avec qui il va rebooter "Belloy", et surtout René Goscinny.

René Goscinny vue par Albert Uderzo.

Goscinny revenait en Europe après avoir passé la majeure partie de sa jeune existence en Amérique du Sud et à New York. Les deux hommes se reconnaissent dans les mêmes goûts, la même admiration pour le divertissement à l'américaine. Très vite, une collaboration fructueuse se met en branle. Les deux compères se font d'abord la main sur les pages rédactionnelles du magazine féminin Bonnes soirées avant de s'atteler à la création de "Jehan Pistolet" (un jeune corsaire) et de "Luc Junior" (un ersatz de Tintin) pour le supplément hebdomadaire, La Libre Junior.

Dans Jehan Pistolet, Goscinny et Uderzo se croquent eux-mêmes sous les traits de quartier-maître et de matelot.

Ils se lancent également dans la création d'une série humoristique sur un petit indien confronté à la civilisation moderne, Oumpah-Pah. La série sera retoqué par le patron des éditions Dupuis. Goscinny (qui doit lancer un journal télé aux USA pour le compte de Dupuis justement) emmènera cependant les planches pour les montrer à son ami Harvey Kurtzman, créateur du célèbre magazine Mad. Kurtzman fera traduire et lettrer la BD mais n'intéressera personne sur le marché américain. Goscinny reviendra avec les planches traduites en France et les restituera à Uderzo. Celui-ci était d'ailleurs persuadé qu'elles avaient été lettrées par Frank Engli, le lettreur de son idole Milton Caniff, tandis que les spécialistes penchent plutôt pour Ben Oda, lettreur de Mad et de nombreux DC Comics.

Planche "américaine" de la première version d'Oumpah-Pah.

La création d'Astérix

En attendant le retour de Goscinny des États-unis, Uderzo s'associe avec le scénariste Octave Joly pour s'attaquer à "Marco Polo" pour La Libre Junior, "Tom & Nelly, Enfants du siècle" pour Risque-Tout et à une "Histoire de l'oncle Paul" pour Spirou. Quand Goscinny revient en France, le duo s'essaie à l'aventure réaliste avec "Bill Blanchard", toujours pour la Libre Junior. Les deux participent à l'élaboration de Pistolin, une revue publicitaire où ils recyclent "Belloy" et "Jehan Pistolet" (sous le nom de "Jehan Soupolet").

Bill Blanchard, une des rares incursions du duo Goscinny-Uderzo dans le réalisme.

En 1956 naît Sylvie, la fille d'Albert et Ada. La même année,  Charlier, Goscinny et Uderzo tentent de monter un syndicat pour faire valoir les droits des artistes, notamment face à International Press et World's Press qui s'arrogent les droits des séries créées chez eux. Les patrons des deux agences ne l'entendent pas de cette oreille. Goscinny est licencié. Charlier et Uderzo partent par solidarité. Leur fronde leur fermera de nombreuses portes, (Cheron et Troisfontaines les blacklistent) même si ils parviennent à animer quelques bandes de-ci de-là, notamment "Benjamin et Benjamine". Surtout, ils arrivent enfin à placer "Oumpah-Pah" dans le journal Tintin. Avec Charlier et Jean Hébrard, un ancien comptable de Bonne Soirées, ils fondent leurs propres agences, ÉdiPresse/ÉdiFrance, qui se spécialisent dans la publicité et le contenu rédactionnel. Ils récupèrent ainsi la gestion de Pistolin, qui sera un terrain d'essai propice la création de Pilote en 1959.

Couverture de Tintin #691 par Uderzo. Cette fois, c'est la bonne pour Oumpah-Pah.

Financé en partie sur les fonds d'ÉdiPresse/ÉdiFrance,  la revue Pilote va durablement influencer la BD franco-belge. Mais les débuts sont difficiles et la revue manque de dessinateurs. Uderzo doit signer les dessins de deux séries dans les premiers numéros. D'abord "Tanguy et Laverdure", avec Charlier, une série réaliste sur un duo d'aviateur. Ensuite, avec Goscinny, il crée "Asterix le Gaulois", une série parodique où les talents d'humoristes des deux hommes feront merveille. Au point que le personnage deviendra le porte-étendard de la revue, avec un succès fulgurant.

Première planche d'Astérix, parue dans Pilote du 29 novembre 1959, par René Goscinny et Abert Uderzo.

 

Un succès total

Le premier album relié paraît en 1961 et dès 1966, Astérix et les Normands dépasse le million d'exemplaires vendus. Le succès est total. Uderzo doit abandonner successivement Oumpah-Pah et Tanguy et Laverdure (lui donnant l'occasion de former son frère Marcel pour le remplacer). Le jeu en vaut cependant la chandelle. Astérix  engendre de nombreux revenus (notamment grâce à des adaptations animées) qui permettent à Uderzo d'assouvir son amour des Ferraris et lui permet de s'installer à Neuilly-sur- Seine. Une aisance qui va le couper un peu du reste de l'industrie de la BD. En mai 1968, face à la révolte sociale, il est classé dans le camp de la direction par les dessinateurs de Pilote. Pour autant, il est loin d'être un profiteur puisqu'il partage les droits d'auteurs d'Astérix à 50/50 avec Goscinny. En 1974, le duo a même les moyens de créer son propre studio d'animation, les Studios Idéfix, mais la structure sera un véritable gouffre financier qui fermera ses portes quelques années plus tard.

Voulant réaliser leur rêve d'être les Walt Disney français, Goscinny et Uderzo mettent en chantier ce film d'animation sur scénario inédit, première production des studios Idéfix.

En 1977, René Goscinny entre en conflit avec Dargaud concernant Lucky Luke et rompt son contrat avec l'éditeur. Il demande également à Uderzo de stopper les dessins de leur album en cours, Astérix chez les Belges. Malheureusement, dans la même année, Goscinny meurt d'une crise cardiaque. Dargaud attaque Uderzo dans la foulée pour récupérer les sept planches manquantes. Uderzo en nourrira une forte rancœur contre la maison d'édition qu'il a toujours soupçonné de "les rouler dans la farine". Un procès dans les années 90 révélera  d'ailleurs des malversations dans la gestion des droits internationaux par Dargaud. Astérix chez les Belges sera donc le 24ème et dernier album avec Goscinny, mais aussi le dernier chez Dargaud. Uderzo décide de continuer seul l’œuvre commune (d'autant qu'il se brouille avec son frère et assistant, Marcel) en écrivant lui-même les scénarii et en fondant les éditions Albert-René, avec le soutien de sa fille Sylvie et de la veuve de Goscinny, Gilberte. Le grand fossé sera le premier album du nouvel éditeur.

Au début des années 80, Uderzo, de retour d'un voyage à Disneyland, a l'idée de créer un parc d'attraction autour de son personnage. Le projet mettra la décennie à se mettre en place, mais le parc ouvrira ses portes en 1989. Les albums d'Astérix continuent de paraître régulièrement avec des tirages toujours plus grands. La Rose et le Glaive, qui sort en 1991, dépasse ainsi la barre des deux millions d'albums imprimés. Pourtant, de plus en plus de critiques se font jour sur la qualité des scenarii. Uderzo fait rentrer de plus en plus de fantastique et de SF dans la série,  jusqu'au ridicule achevé de l'album Le ciel lui tombe sur la tête en 2005.

Extrait de Le ciel lui tombe sur la tête où Uderzo oppose la tradition BD japonaise à celle des États-Unis (Editions Albert-René)

Gestionnaire(s) d'héritage

2007 vit le début d'une brouille entre Albert Uderzo et sa fille Sylvie. Celle-ci, qui travaillait pour les éditions Albert-René depuis sa création, est licenciée, tout comme son mari.  Elle attaque alors au tribunal des Prud'hommes pour licenciement abusif. Elle porte également plainte contre X, craignant un abus de faiblesse sur son père. Une longue bataille judiciaire va alors opposer le père et la fille concernant le patrimoine d'Astérix. Un patrimoine qu'Uderzo et Anne Goscinny, la fille de René, cèdent au groupe Hachette (qui avait déjà récupéré les droits des 24 premiers albums à la fin des années 90) en lui cédant leurs parts des éditions Albert-René en 2008. L'idée est alors de confier Astérix à un opérateur neutre.

En 2009, Uderzo fait paraître L’Anniversaire d’Astérix et Obélix, Le Livre d’or afin de célébrer les cinquante ans de la création de la série. Ce sera aussi le dernier album auquel il participera. Des douleurs à la main empêchent finalement Uderzo de continuer à dessiner. D'abord réticent à confier le célèbre gaulois à d'autres, il choisit finalement Jean-Yves Ferry et Didier Conrad pour lui succéder. En 2013 sort le premier album du nouveau duo, Astérix chez les Pictes, qu'Uderzo a supervisé de près. L'année d'après, il se réconcilie avec Sylvie qui a elle-même vendu sa part minoritaire des éditions Albert-René à Hachette, en 2011, qui gagne ainsi le plein contrôle de la franchise.

Planche 31 du Bouclier Arverne par Gscinny et Uderzo. Découpage, composition, point de vue: tout l'art narratif d'Uderzo est là pour nous faire ressentir la dispute et la réconciliation d'Astérix et Obélix.

Depuis lors, Albert Uderzo profitait d'une retraite bien méritée après avoir survécu à une leucémie. Il profitait ainsi des fruits de son talent sans conteste. Lui qui avait commencé sa carrière à l'ombre des grands (super-)héros américains a finalement co-créé le plus grand héros de la BD française et en a fait une super-star. Il est décédé d'une crise cardiaque le 24 mars 2020.

Source : Wikipedia, BD Zoom, forum Lefranc, Alix, Jhen et les autres...

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