Christopher Nolan est-il allé trop loin avec Tenet ?

Alors que le cinéma du papa de la trilogie The Dark Knight est plus que jamais un objet de scission parmi les cinéphiles (Dunkirk et Interstellar font encore débat) et que l’industrie du divertissement subit un déficit international à cause de la crise sanitaire, le onzième film du réalisateur britannique, longuement teasé et partiellement repoussé, a été plus ou moins annoncé comme le messie qui viendrait sauver le cinéma de la débandade en rameutant les spectateurs dans des salles obscures toujours très désertées.

Pourtant, force est de constater que sous ses dehors de blockbuster bien achalandé en grosse artillerie visuelle et audace scénaristique – l’apanage de Nolan –, Tenet n’a rien d’un produit accessible et recommandable à tous. De fait, il est même probable qu’il s’agisse du film le plus complexe et élitiste de son auteur et, plus péjorativement, le moins bien rythmé, palpitant et complet, au point de le rendre presque dispensable.

Pour parer à l’adage favori de l’homme qui nous a offert Inception et Le Prestige, prenons les choses dans l’ordre. Tenet se déroule dans un futur très proche où règne un intense réseau de contre-espionnage. Après l’échec d’une mission, un agent de terrain – tout simplement nommé “le Protagoniste”, joué par John David Washington – est remis en service par une autre agence et lancé sur les traces d’un étrange complot impliquant une technologie inédite, et pour cause : cette dernière provient littéralement du “futur” d’où sont renvoyés des objets dit “inversés”, à savoir qu’ils “remontent” le cours du temps. Le but avoué étant d’anticiper une future guerre nucléaire qui décimera l’humanité. Avec l’aide d’un autre agent du nom de Neil (Robert Pattinson), le Protagoniste se lance à la poursuite de divers objets inversés, prisés par un terroriste russe (Kenneth Branagh) qui semble lier à l’apocalypse à venir.

“Prière de garder vos masques pendant la projection, merci.”

On s’en doutait dès les premières bandes-annonces, Tenet est avant tout un film à concept, l’idée étant de faire reposer toute l’intrigue du film sur un seul et unique procédé de science-fiction – comme l’était Inception avec son exploration immersive et imbriquée des rêves. Couplé aux pérégrinations du film d’espionnage – Nolan serait définitivement un candidat idéal pour mettre en scène une aventure de James Bond –, Tenet avait toutes les cartes en main pour apposer une nouvelle pierre sur l’édifice de réussite de son auteur. Malheureusement, au-delà des superbes images et la maestria de mise en scène de Nolan – qui en douterait encore ?, ce film de science-fiction perd très vite le spectateur après une vaine tentative d’expliquer les règles du jeu au cours d’une séquence d’exposition opposant le Protagoniste à l’actrice française Clémence Poésy“ne cherchez pas à comprendre” dira-t-elle, ce qui pose d’entrée les enjeux cognitifs à l’œuvre dans ce projet.

Ces règles, le scénariste/réalisateur semble au départ vouloir les laisser volontairement vagues avant de faire fi de leur supposé fonctionnement, peu-être pour mieux nous les expliciter plus tard, pourrait-on croire. Mais il ne sera nullement utile d’attendre la fin des 2H30 du film pour réaliser que de nombreuses incohérences jalonnent cette théorie de physique légèrement abracadabrante censée nous tenir en haleine. Si le concept choisi par Nolan est déjà par nature difficile d’accèssans parler d’un rythme franchement étiré et boiteux –, le spectateur ne pourra que difficilement compter sur l’aspect humain du métrage pour rester accroché au cours d’une intrigue trop bavarde, pauvre en scènes d’action – on en décompte au mieux trois, introduction comprise et dépourvu de personnages attachants. John David Washington est peut-être charismatique mais le script ne lui donne rien à manger ou à exprimer. Privé de nom, le Protagoniste est aussi dépourvu du moindre passé et les brèves tentatives d’affect entre lui et Kat (Elisabeth Debicki, l’épouse du méchant) ne prennent jamais, plombées par d’incessantes trahisons et des échanges verbeux. L’acteur se tient bien droit au milieu d’une distribution inexpressive probable volonté de Nolan, par ailleurs et dont il est souvent difficile de comprendre les motivations autrement que par le biais d’un personnage tiers.

Des personnages ternes, vides, sans vie, sans motivation.

Seul Robert Pattinson (le futur Batman) semble tirer son épingle du jeu, ajoutant de brefs éclairs de malice dans ses expressions et ses attitudes, un peu à la manière de Joseph Gordon Levitt dans Inception. Et s’il est assez jouissif de voir Kenneth Branagh incarner un vilain terroriste russe (oui, ce sont encore eux les méchants), il reste aussi figé que ses camarades face aux rebondissements et remises en question drastiques que devrait représenter la folle technologie justifiant l’intrigue et qui ne semble, au final, n’être qu’un prétexte à offrir de belles images. Pire que tout : trop occupé à nous perdre dans la nébuleuse de son concept, Nolan oublie de rendre son script surprenant et chaque rebondissement devient prévisible avec une heure d’avance. Un comble pour un film reposant sur l’anticipation de l’avenir. Alors que le nom du film en palindrome renvoie à une verticalité interchangeable, il ressort que son cheminement est trop jalonné de trous pour le rendre acceptable, même en activant sa suspension d’incrédulité.

De pays en pays, d’artefact en artefact, Tenet est une aventure d’espionnage froide, presque bassement vidéo-ludique, qui n’impressionne que par sa superbe photographie et sa volonté manifeste (et en soi, réussie) de proposer du cinéma avec un grand C, un objet digne de figurer sur un grand écran. Un médium que Christopher Nolan tient à défendre corps et âme, mais il semble avoir fait de l’excès de zèle dans sa volonté de prouver qu’il était bien l’homme de la situation face à un monde de plus en plus résolu à consommer en streaming, sans avoir soupesé les enjeux d’une telle quête.

Au sortir du métrage, et même avec l’envie de le revoir une seconde fois pour mieux le décrypter, difficile de ne pas songer qu’avec Tenet, Nolan prend le spectateur de haut et s’est pris trop au sérieux sur ce coup-là. On pourrait même croire que l’absence de son frère Jonathan (scénariste des Dark Knight et d’Interstellar) ne fait que desservir et déshumaniser son intrigue et ses personnages. Même la bande-originale tonitruante et au demeurant très jolie de Ludwig Göransson (Black Panther) ne fait que singer ce que proposait Hans Zimmer sur les métrages précédents du réalisateur, qui demeure encore aujourd’hui l’un des cinéastes les plus inspirés de son temps.

Il y aura toujours deux écoles autour de l’œuvre de Christopher Nolan : ceux qui le taxeront d’en faire trop et ceux qui le porteront aux nues comme un génie. Que l’on soit de l’un ou l’autre camp, il est bon de garder à l’esprit qu’il est totalement louable qu’un artiste ne veuille pas plaire à tout prix. Mais quand un manuel de physique appliqué est nécessaire à la compréhension des enjeux basiques d’un film au-delà de sa mise en scène, ce dernier ne saurait être tout à fait complet, d’autant plus quand plusieurs pages ont été arrachées du livre.

TENET, de Christopher Nolan, au cinéma depuis le 26 août. 

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