La difficulté de critiquer un film de super-héros lorsqu’on est avant tout un lecteur de comics, c’est de devoir faire la part des choses entre la qualité de l’adaptation et la qualité intrinsèque du film. Heureusement, parfois, réalisateurs et producteurs vous facilitent la tâche. Pour ce nouveau Supergirl, les deux aspects sont tout aussi fadasses !
Attention : cette critique contient des spoilers sur l’intrigue et la fin de Supergirl.
Sommaire
- Dites-moi si vous la connaissez…
- Supergirl, Mad Max et Star-Lord sont dans une cantina
- Allez, c’est ma tournée !
Dites-moi si vous la connaissez…
Ce n’était un secret pour personne : l’intrigue de ce nouveau Supergirl est tirée de la mini-série Supergirl: Woman of Tomorrow, de Tom King et Bilquis Evely. Une histoire plutôt bien accueillie à sa sortie, en 2021, dans laquelle Supergirl prend sous son aile une jeune fille cherchant à venger la mort de son père en éliminant son assassin.
En 2024, James Gunn, grand patron de DC Studios, ne tarissait pas d’éloges sur le scénario qu’Ana Nogueira, actrice dans The Vampire Diaries et dramaturge, avait tiré de cette mini-série, allant jusqu’à avancer la production du film par rapport au calendrier initial.
« Je ne savais pas que Supergirl serait notre deuxième film, mais Ana [Nogueira] a écrit un script incroyable, et nous avons engagé un réalisateur tout aussi talentueux. […] D’autres scénarios ont été écrits, mais aucun n’était aussi bon que celui-ci. La qualité prime sur tout. C’est plus important que de raconter une grande méga-narration. »
Une déclaration qui prend un tout autre sel à la vision du film. Si Supergirl: Woman of Tomorrow est un récit profond d’apprentissage et de questionnement sur nos rapports à la violence et à la vengeance, il n’en reste plus grand-chose dans le métrage, si ce n’est le fil général de l’intrigue.

Dans la BD, on avait ça… (DC Comics)
L’indispensable Ben Basso avait déjà dressé la liste des différences entre la version cinématographique et la version papier. Toutes témoignent d’un affadissement et d’un conformisme très hollywoodien.
Ruthye perd ici l’ensemble de sa famille, alors que seul son père est tué dans la BD. Elle n’est plus non plus la jeune fille cultivée et férue de lettres qui s’exprimait dans une langue beaucoup plus soutenue que celle de son entourage. Un point important, puisque Tom King développait un sous-texte particulièrement intéressant sur la fiction et la transmission des récits, notamment à travers la manière dont l’épopée de Supergirl et Ruthye serait racontée dans toute la galaxie. Cette réflexion trouvait son aboutissement dans le sort réservé à Krem, le fameux assassin.
Rien de tout cela ici. Le récit suit une trame linéaire de course-poursuite, raccourcie à quelques jours alors qu’elle s’étendait à l’origine sur plusieurs mois. Les différentes planètes visitées disparaissent presque complètement : seuls Barenton et son soleil vert subsistent. L’autre planète importante du film est Bilquis, qui n’existait pas dans le comic book. C’est sans doute la seule manière que les producteurs ont trouvée de rendre hommage à la dessinatrice Bilquis Evely, car rien, vraiment, de ce qui faisait la beauté de ses planches n’a été repris dans le métrage.
… Supergirl, Mad Max et Star-Lord sont dans une cantina. Qui tire en premier ?
À la place, nous avons droit aux sempiternels décors et costumes vus et revus dans Star Wars, Les Gardiens de la Galaxie ou Mad Max. Les flashbacks sur Krypton détonnent un peu, mais uniquement parce que la direction artistique y lorgne davantage du côté de Dune que de la cantina ou de l’entrepôt galactique. Nous ne sommes donc pas beaucoup plus avancés en matière d’originalité.
Bilquis Evely avait, elle, opté pour une magnifique ambiance de space fantasy. L’occasion aurait été trop belle de remettre une esthétique à la John Carter au goût du jour — et de venger ainsi le film trop mésestimé d’Andrew Stanton. Ne pas reprendre certains des designs imaginés par Bilquis Evely est non seulement une énorme faute de goût, mais aussi le signe qu’à Hollywood, on se complaît actuellement dans un conformisme artistique assez frileux. Entre faire un beau film et faire un film qui ressemble à tous les autres, il semble que, pour les producteurs de Warner, le choix soit vite fait !

… dans le film, on a ça ! (Warner Bros./DC Studios)
L’autre grosse concession faite à ce que les producteurs imaginent que le public va forcément aimer, c’est bien sûr la présence de Lobo. Totalement absent de Woman of Tomorrow, il intègre ici le film sous les traits de Jason Momoa.
Sur le papier, cela avait tout d’une bonne idée, il faut bien l’avouer. Lobo est un personnage familier de l’univers spatial de DC et sa présence n’avait donc rien de forcé. Qui plus est, son rapport plus que cynique à la violence pouvait offrir un miroir déformant aux questionnements de Supergirl et Ruthye. Enfin, cerise sur le gâteau, Jason Momoa a toujours déclaré son intérêt pour le rôle, estimant, à juste titre d’ailleurs, avoir le charisme et l’attitude nécessaires pour endosser la défroque du plus teigneux des mercenaires galactiques.
Hélas, si l’idée était bonne, l’exécution est piteuse. Passons sur le look foireux, qui tient davantage du cow-boy de western que du biker spatial, pour nous lamenter sur des apparitions qui se révèlent toutes plus gênantes les unes que les autres.
D’abord parce qu’elles sont plaquées à la truelle sur l’intrigue, sans aucun lien narratif ou thématique avec la quête de Supergirl. Ensuite parce que Momoa n’a droit qu’à des scènes et à des dialogues (complètement hors sol, au passage) censés imposer son mauvais esprit et son cynisme, mais qui n’en font finalement qu’un gros lourdaud. Une baudruche bien trop satisfaite d’elle-même, incapable d’accomplir sa mission et qui se fait emprisonner comme un bleu.
Si DC Studios espérait provoquer un engouement instantané pour Lobo, sans doute avec l’idée de capitaliser rapidement sur un film consacré au personnage, il faudra repasser. Une attitude de branleur et quelques gros mots ne suffisent pas à rendre un personnage intéressant. Encore moins lorsqu’on tente de l’introduire au forceps dans une histoire à laquelle il n’apporte rien.
À ce sujet, la palme revient à sa dernière apparition. Dans un plan qui sent le reshoot à plein nez, Lobo assiste de loin au sort final de Krem, sans aucune interaction avec les autres personnages. Il se contente de manifester sa satisfaction devant la décision expéditive de Supergirl.
Non seulement le plan ressemble à un patch ajouté à la dernière minute, mais il laisse aussi un sale goût de validation masculine. Comme s’il fallait à Supergirl l’approbation d’un homme pour légitimer sa décision. Une décision qui trahit, en plus, toute la finesse de l’écriture de Tom King dans Woman of Tomorrow. Là encore, nous avons droit à un poncif hollywoodien : celui de l’exécution vengeresse, censée offrir aux spectateurs une conclusion satisfaisante.

Jason Momoa a beau y mettre tout son cœur, ce Lobo peine à susciter autre chose que de la gêne. (Warner Bros./DC Studios)
Allez, c’est ma tournée !
N’y a-t-il donc rien à sauver de ce Supergirl si formaté ? Si. D’abord parce que, justement, en étant à ce point conçu comme un blockbuster basique, il offre au moins un divertissement bien rythmé. On ne s’ennuie pas pendant la projection. On peut se lamenter ou secouer la tête devant l’avalanche de renoncements artistiques, mais on ne regarde jamais sa montre. Le film remplit donc au moins sa part du contrat en matière de divertissement.
Autre point de satisfaction : le casting. Peu de fausses notes, il faut bien l’avouer. Eve Ridley est excellente en Ruthye. Jason Momoa et Matthias Schoenaerts cabotinent à mort, mais, honnêtement, compte tenu de l’écriture de leurs personnages, c’est sans doute le mieux qu’ils puissent offrir. David Krumholtz, dans le rôle du père de Kara, se distingue de fort belle manière.
Mais celle qui remporte l’adhésion haut la main, c’est Milly Alcock. Qu’elle interprète une jeune femme à la dérive, alcoolique et je-m’en-foutiste, ou qu’elle adopte une posture super-héroïque, lumineuse et pleine d’espoir, elle est absolument parfaite.
Elle n’est peut-être pas la bimbo lisse et proprette que certains attendaient, mais elle incarne bien davantage Supergirl que Jason Momoa ne parvient à incarner Lobo, alors même que ce dernier semble en avoir physiquement tout l’attirail. Jason Momoa s’amuse, et c’est très bien. Milly Alcock, elle, interprète. Et c’est là toute la différence.
Que ce soit dans la fragilité née de la perte de son unique lien émotionnel ou dans la force avec laquelle elle se découvre héroïne, la jeune actrice renvoie sans difficulté dans leurs cordes tous les imbéciles qui estimaient qu’elle n’avait pas les épaules pour le rôle.

Milly Alcock, taillée pour le costume. (Warner Bros./DC Studios)
Le film est donc correctement ficelé et emballé de manière professionnelle par un réalisateur, Craig Gillespie, qui semble pourtant avoir renoncé, sur ce coup, à toute velléité personnelle. Au-delà d’un simple divertissement, Supergirl aurait pu être un film impressionnant et poignant s’il avait opté pour une adaptation plus fidèle de son matériau d’origine.
Milly Alcock sauve la mise grâce à sa présence et à son interprétation, mais il est difficile de ne pas constater le gâchis provoqué par une production trop frileuse, qui a la main bien trop lourde.
Sources : DC, James Gunn.




