Dans Oppenheimer, Christopher Nolan (Interstellar, Inception, The Dark Knight) se démarque de ses productions habituelles en livrant un film beaucoup plus humain et organique qu’à l’accoutumée. Avec cette biographie dense et minutieuse du père de la bombe atomique, le réalisateur passe outre certains de ses défauts récurrents pour explorer des territoires jusqu’ici inconnus. Une expérience intense qui ne conviendra pas à tout le monde, mais immersive et captivante très recommandée.

© Universal Pictures

Deux films, deux ambiances

Ce mercredi a vu la sortie conjointe de deux films très attendus : Barbie et Oppenheimer. Le battage médiatique ainsi que la fausse concurrence un peu factice autour de ces deux longs métrages a toutefois généré un réel engouement bienvenu dans les salles de cinéma. Barbie a réalisé le deuxième meilleur démarrage de l’année, juste derrière Super Mario Bros tandis qu’Oppenheimer, forcément plus confidentiel, a dépassé les attentes de son premier jour d’exploitation, que ce soit en France ou aux États-Unis. Opposer les deux films n’a pourtant pas de sens, puisque tous deux ne sont pas destinés au même public. Après notre critique de Barbie, voici donc celle d’Oppenheimer !

Florence Pugh méconnaissable © Universal Pictures

Un changement de cap

Christopher Nolan a soufflé le chaud et le froid durant sa carrière. Et pour plus de précision, je dois vous avouer que je ne suis pas l’un de ses plus fervents supporters. Si je considère Memento, Le Prestige et surtout Inception comme des films majeurs de ces dernières années, le réalisateur m’a laissé de marbre avec sa trilogie The Dark Knight, Interstellar et Tenet. Qu’on aime ses films ou pas, indéniablement, Nolan est un surdoué derrière sa caméra.

Malgré tout, on peut relever des difficultés quant à la cohérence de ses histoires, surtout lorsque son frère Jonathan n’est pas là pour lui prêter main forte. Les principaux reproches qui lui sont adressés : une déshumanisation fréquente de ses héros (pour preuve, le rôle principal de Tenet n’avait même pas de nom), ainsi qu’une certaine distance vis-à-vis des sentiments et des tourments intérieurs de ses personnages. Ce qui lui a donné la réputation d’un réalisateur froid et technique.

Le voir œuvrer sur une biographie adaptée d’un livre de plus de 700 pages est donc un exercice radicalement différent de ce qu’il propose habituellement.  Et si la patte du réalisateur est toujours reconnaissable, Nolan dévoile dans Oppenheimer une facette beaucoup plus humaine et introspective.

Oppenheimer et Einstein réunis dans la scène clé du film © Universal Pictures

Un rythme infernal pour un film sans action

Dès les premières secondes du film, on entre directement dans le vif du sujet. Il n’y a pas d’installation préalable. Les informations affluent et les temporalités sont fragmentées. Nolan éclate la structure de son film sur plusieurs temporalités tout comme Oppenheimer a éclaté le noyau des atomes. C’est audacieux, cela peut même être inquiétant au premier abord pour le spectateur, mais cela fonctionne. Une fois l’effet de surprise initial passé, les astuces de réalisation déployées par Nolan et son scénario permettent de comprendre au fil des minutes où et quand se situe l’action. Par exemple, l’utilisation du noir et blanc correspond selon le réalisateur à des faits réels et vérifiés tandis que les parties en couleurs nous présentent le point de vue subjectif d’Oppenheimer.

Le film est donc divisé dans sa temporalité mais aussi dans sa structure. Les deux premières heures sont majoritairement consacrées à la construction de la bombe tandis que la dernière partie se concentre plus sur des auditions politiques et les scrupules d’Oppenheimer après l’explosion. En fil rouge, un procès officieux d’Oppenheimer par une commission sur les activités américaines qui va juger si le scientifique est un danger pour le pays. Oppenheimer est donc un film très dense qui demande au spectateur une attention soutenue durant trois heures de rang au risque de se perdre entre les différentes époques. Le rythme imposé par le réalisateur est de plus totalement infernal. On saute constamment d’une scène à l’autre et les informations affluent lors de grandes phases de dialogues très riches et très longues. Les personnages se succèdent sans répit et nul doute qu’une partie des spectateurs non avertis risque de rapidement décrocher. Toutefois, et cela n’a pas toujours été le cas dans tous ses films, le tour de force de Nolan est d’avoir rendu le film compréhensible au premier visionnage.

Voir Oppenheimer, c’est comme vouloir lire un livre de mille pages : on sait qu’on en a envie, on sait que l’on va aimer, mais que cela va aussi nous demander des efforts. Toutes les clefs de l’intrigue sont présentes et on ressort d’Oppenheimer certes lessivé mais heureux d’avoir assisté à un grand moment d’histoire… et de cinéma.

La fin du monde est en route © Universal Pictures

De nouvelles expériences

Ce qui surprend dans Oppenheimer, c’est avant tout l’omniprésence de la musique. Nolan joue avec l’ambiance sonore comme jamais il ne l’a fait avant. L’utilisation de bruits sourds et répétitifs, renforcée par des images subliminales de particules ou de champs magnétiques, est un moyen de nous faire entrer directement dans le cerveau du génie et de nous montrer son encombrement. On peut même rapprocher certains plans d’Oppenheimer à ceux de Pi de Darren Aaronofsky, même si l’intrigue est plus limpide. À ce titre, le réalisateur explore des territoires assez inconnus en mélangeant réalité et fiction. Lors d’une audition ou d’un discours, le monde se déforme soudainement autour d’Oppenheimer, donnant vie à ses pires craintes ou à sa culpabilité.

D’habitude très pudique, Nolan n’hésite pas à proposer des scènes explicites de nudité là où l’on ne s’y attend pas et cela renforce réellement l’impression de malaise, le même qui assaille l’esprit du personnage principal. Ce parti-pris surréaliste (pas étonnant d’ailleurs de voir des œuvres de Picasso dans le film) crée un contrepoint brutal à une histoire peu spectaculaire et bavarde, renforçant les moments forts de la vie du personnage et tissant un lien direct avec la noirceur qui s’est installée dans son esprit. C’est aussi une manière de se détacher de la réalité filmée par la caméra.

Nolan se targue d’être un réalisateur qui refuse les effets numériques à outrance. Tout est donc tourné en décor naturel, sur pellicule et les seuls effets numériques présents dans le film sont totalement invisibles. L’explosion nucléaire, dont les qualités sont vantées à longueur d’interviews promotionnelles, a donc été réalisée « manuellement ». Ce qui en limite la portée visuelle. Mais ce n’est pas grave puisque pour nous faire ressentir les effets de l’explosion, le réalisateur va amplifier le décalage entre l’explosion, sa luminosité, son bruit et son souffle. Ce que le réalisateur perd en effet numériques, il le regagne par sa mise en scène. C’est réellement brillant.

Un Robert downey jr des grands jours ! © Universal Pictures

Un casting extraordinaire

Pour conclure, le film est emmené par un casting d’ensemble tout simplement extraordinaire ! Dans le rôle d’Oppenheimer, c’est Cillian Murphy, acteur qui a beaucoup tourné avec Nolan (Dark Knight, Inception, Dunkerque) et que le public connaît surtout pour la série Peaky Blinders. En dépit de sa longue carrière, c’est peut-être la première fois qu’on le voit dans un véritable premier rôle d’envergure. Il porte le film sur ses épaules et réussit à s’effacer totalement derrière son personnage de scientifique réservé. Alors que la grande mode actuelle c’est de voir des acteurs se livrer à des « performances » sous des tonnes de prothèses, Murphy utilise simplement son talent pour se fondre dans le personnage d’Oppenheimer. Et ça marche ! Afin de rendre au mieux la complexité de l’histoire, il faut des acteurs capables de pouvoir incarner une idée, un sentiment en à peine quelques secondes. Et clairement, il n’y a pas une seule erreur de casting.

Matt Damon est, comme à son habitude, toujours aussi parfait dans le rôle d’un militaire bougon tandis que Robert Downey jr crève l’écran avec ce personnage de politicien cynique et colérique. On a souvent tendance à dire que Christopher Nolan laisse les rôles féminins de côté et cette fois-ci, il offre à Florence Pugh et Emily Blunt deux très jolis personnages, qui ont droit à des scènes vraiment très intéressantes. Pugh surprend par son charisme vénéneux et trouble qu’on aurait aimé voir plus longtemps. Blunt quant à elle est tout simplement extraordinaire dans une des meilleures scènes du film : un interrogatoire où elle va en quelques regards et phrases bien senties, tourner en ridicule son interlocuteur. Comment ne pas citer non plus Gary Oldman, méconnaissable dans le rôle du président Truman et qui change en quelques seconde totalement de personnalité, passant du gentil président chef de guerre à celui d’un politicien haineux et sans vergogne. Encore une performance de haut vol qui mériterait une récompense.

Et le casting ne s'arrête pas là : Josh Hartnett, Rami Malek et Kenneth Brannagh viennent compléter un casting déjà riche et ambitieux. Une distribution gargantuesque est souvent signe d'une pauvreté du propos, mais absolument pas dans le cas d'Oppenheimer. Chaque acteur a un rôle important à jouer et il se donne totalement au personnage qu'il doit incarner.

Emily Blunt : magistrale comme à son habitude © Universal Pictures

Vous l’aurez compris, Oppenheimer, en dépit de son sujet compliqué et de son traitement sans concession est une réussite totale. Rester fidèle à une biographie a donné assez de cadre à Christopher Nolan pour pouvoir donner libre cours à sa créativité et au meilleur moyen de retranscrire des sentiments ou des faits. C’est à mon sens l’un de ses films majeurs.

Attention toutefois, Oppenheimer se mérite et il faudra avoir le cerveau bien ouvert et l’esprit réellement disponible pour pouvoir se laisser embarquer dans cette œuvre exigeante mais gratifiante. C’est bizarrement un film que j’ai envie de revoir rapidement, ce qui est assez rare pour être signalé.

Oppenheimer, au cinéma depuis le 19 juillet 2023.

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