Le Japon d’après-guerre a immédiatement manifesté une fascination particulière pour la culture occidentale. Après l’explosion de la bombe atomique, la culture américaine et la culture européenne, semblent avoir « contaminé » la culture japonaise qui, de toute réaction, a honoré nos coutumes, notre culture et surtout notre histoire dans les produits médiatiques.

Dans le cas spécifique du manga, on peut constater que depuis les années 70, la production de bandes dessinées japonaise s’intéresse particulièrement à l’histoire de la France, confèrant une vision parfois inédite et fictive.

La première – et probablement la plus connue – mangaka à avoir honoré l’histoire française est Riyoko Ikeda, auteure de Versailles no Bara – célèbre manga sur la vie de Marie-Antoinette et la vie de cour à Versailles – qui suit les aventures du capitaine de la garde royale Oscar François de Jarjayes.

Marie-Antoinette est toujour la protagoniste du manga que nous avons analysé la dernière fois, Versailles of the dead, soulignant que la Reine est devenue un véritable personnage de culte pour les étrangers.

En particulier, c’est précisément l’histoire de l’Ancien Régime qui apparaît comme la toile de fond de plusieurs mangas historiques japonais.

Innocent de Shin’ichi Sakamoto – auteur de Nés pour cogner et Ascension – est un des mangas historiques les plus populaires au Japon – et également en Europe, notamment en France.

L’intrigue se déroule dans l’Ancien Régime, mais cette fois, l’interprétation semble être différente. L’attention de cette œuvre ne se concentre pas sur les drames de la cour, mais sur l’impossibilité de changer son destin.

Couverture du Volume 1

Nous sommes face à un seinen qui raconte l’histoire de Charles-Henri Sanson, dit Monsieur de Paris, le célèbre bourreau de la Révolution française.

Shinichi Sakamoto suit l’histoire de Charles-Henri – agité et incapable d’accepter le drame de devenir bourreau – de ses parents – le père tyran et la mère intransigeante – et de la jeune mais intelligente Marie-Josèphe Sanson, soeur de Charles-Henri et futur bourreau de Versailles.

Les histoires des autres protagonistes de la Révolution sont intimement liées à la famille Sanson. Outre Marie-Antoinette, Louis XVI et les diverses figures de la cour, on retrouve Jeanne Valois, le Marquis de Sade et le Chevalier d’Éon.

Une œuvre chorale caractérisée par un seul thème commun : la lutte contre son propre destin. Henri-Charles ne veut pas être un bourreau, tout comme Louis XVI et Marie-Antoinette ne veulent pas être souverains ou Jeanne Valois ne veut pas être une femme misérable du peuple.

Tout tourne autour de la dichotomia entre le désir de vouloir changer de vie et la conscience d’être impuissant devant ce que le destin réserve. Henri-Sanson sera donc un bourreau en dépit de ses oppositions, tout comme Louis XVI et Marie-Antoinette seront les souverains de France et Jeanne Valois une misérable femme vulgaire qui ne peut en aucune manière devenir une femme noble.

Tous les personnages manifestent donc une aversione pour le normes sociales et ceci est bien représenté surtout par les personnages de Marie-Josèphe Sanson et du Chevalier d’Éon ; les deux rejettent leur propre sexe et tous deux montrent une certaine liberté sexuelle. Les transgendérisme, le travestissement, le yuri et le yaoi sont donc des moyens utiles de saisir pleinement la dynamique des étiquettes rigides de l’ancien régime et de la vie elle-même.

Du point de vue technique l’auteur adopte un style de dessin qui semble s’éloigner complètement de celui du manga. En fait, les tableaux qui composent le manga semblent appartenir à une bande dessinée occidentale, mais les détails qui composent cette histoire reflètent pleinement les canons de la bande dessinée japonaise.

Les dessins élégants recoupent des scènes à caractère gore – typiques du seinen – et de scènes que se rapprochent du yuri et du yaoi, des sous-genres typiques de la bande dessinée japonaise. Il ne manque donc pas d’histoires homosexuelles qui rendent l’intrigue plus engageante et intéressante et qui lient les personnages principaux.

Un manga qui, dans son désir de se différencier des autres, applique pleinement une forme de domestication qui aboutit à la mise en évidence des codes qui ont rendu singuliers les différents genres caractérisant le manga japonais.

Avec Innocent, nous trouvons un hommage à l’histoire de la France du point de vue de l’intrigue et  une célébration de BD occidental d’un point de vue technique.

Ce sont les détails qui – à tous égards – font de ça un manga. L’un des meilleurs publiés ces dernières années.

Publié au Japon par Grand Jump, les neuf volumes d’Innocent et de sa suite, Innocent Rouge – toujours en cours de publication – sont publiés par Delcourt.

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