Douze ans. Il aura fallu douze longues années pour que le projet (un peu fou, on ne va pas se le cacher) d'Alexandre Astier puisse enfin voir le jour : porter sa saga mythique Kaamelott au cinéma sous la forme d'une trilogie épique.

Épique, l'entreprise l'a été entre âpres négociations d'exploitations de droits, les divers projets de son architecte et, aussi, l'intransigeance artistique dont ce dernier semble être heureusement coutumier. Et c'est au beau milieu d'une période estivale particulièrement faste pour le cinéma de genre français que la première partie des dernières aventures d'Arthur Pendragon et de sa clique de bras cassés débarque enfin en salles devant un parterre de fans conquis à la cause du bon souverain du royaume de Logres depuis plus d'une décennie – et pensez bien que nous avons intégralement confiance en la fanbase de Kaamelott pour soutenir le film en dépit des restrictions malheureuses qu'imposent la situation sanitaire. En gros, à défaut de planter des épées dans des rochers (ou des navets, c'est selon), on voit bien tout ce petit monde aller se planter une aiguille dans le bras ou une tige dans la narine pour assister aux déboires d'un roi sur le retour.

Arthur Pendragon, épuisé d'avance.

Qu'en est-il justement de ce bon roi Arthur ? Plus de dix ans ont passé et le royaume de Logres est aux mains du tyran Lancelot du Lac (Thomas Cousseau), dépositaire de l'autorité royale depuis qu'un Arthur (Alexandre Astier) au comble de la dépression, lui a confié les rênes du bordélique bouclard qu'est Kaamelott et, plus généralement, celles du pays tout entier. Mais ce n'est pas le peuple, ni même le Graal qui intéresse Lancelot. Entouré d'un conseil de traitres, de faibles suiveurs et d'alliés Saxons dirigés par l'imposant Horsa (Sting), le rigide gouvernant traque sans relâche l'ancien souverain du royaume de Bretagne à travers le monde entier. Par un concours de circonstances, l'exilé Arthur se retrouve au pays qu'il a lui-même abandonné et va devoir reprendre son exceptionnelle destinée en main. Mais le veut-il vraiment ? D'autant que ses anciens chevaliers de la Table Ronde, dispersés dans tout le royaume, n'ont pas profité de sa longue absence pour peaufiner leur sens tout personnel de la stratégie militaire...

Quel coup de génie de la part d'Alexandre Astier que d'avoir joué la carte de l'ellipse pour replacer son récit. Cette même ellipse subie par les spectateurs avides de l'une des séries les plus brillantes du PAF depuis vingt ans, et qui ont eux-mêmes résisté à une si longue attente, répétant probablement en boucle et en société les mille et une répliques cultes pondues par Alexandre Astier et Jean-Christophe Hembert pour les six saisons du show Arthurien. Cette attente, cet écart, cet éloignement forcé, le spectateur s'en ressentira donc entièrement soulagé dès lors que les premiers visages familiers de la saga réapparaîtront au fur et à mesure de ce Kaamelott - Premier Volet, un vrai et pur récit d'aventure épique bourré de comédie et le tout made in France. Des retrouvailles toujours émouvantes, bien que souvent désamorcées par un manque de pathos probablement très volontaire de la part d'Astier, qui n'a jamais beaucoup aimé avoir recours aux codes (bien qu'il ait cédé à la mode de la scène post-générique).

Dès les premières minutes, il devient très clair qu'Alexandre Astier n'écrit pas pour les fans de la saga – il ne l'a d'ailleurs jamais fait. C'est avant tout pour lui, par souci d'intégrité envers son univers et ses personnages, qu'il reprend en main les turpitudes d'un roi de Bretagne lessivé, forcé par le destin à reprendre les armes face à une tyrannie à laquelle il a lui-même ouvert la porte. Aussi, n'escomptez par entendre le moindre "C'est pas faux" au cours des deux heures de métrage de ce premier volet dont le début d'intrigue sera majoritairement porté par des protagonistes inédits, dont Guillaume Gallienne dans le rôle d'un chasseur de prime désarmant, et Clovis Cornillac portant les atours d'un caustique marchand d'esclaves. Deux prestations interprétées au cordeau et écrites sur mesure par Astier lui-même pour ces deux pointures qui se fondent à merveille dans l'univers si unique de Kaamelott, pour, malheureusement, ne jamais réapparaitre par la suite.

Des personnages cultes parfois trop effacés.

Astier ménage manifestement ses effets et parvient à sauter, avec un équilibre plus ou moins maîtrisé, entre franche comédie et moments de drames appuyés, en partie grâce à une somptueuse bande originale, mi-orchestrale, mi-intimiste (et re mi-ours derrière) composée par ses soins appliqués. On rit devant ce Kaamelott dans la plus pure tradition de ce à quoi la série nous a habitué. On rit avec les personnages et des personnages, souvent blasés et incapables, comme en témoignent la troupe de résistance organisée (un bien grand mot) par les seigneurs Karadoc (Jean-Christophe Hembert) et Perceval (Franck Pitiot), inévitables imbéciles heureux chargés de maintenir le taux de débilité de rigueur à son paroxysme – parfois un peu trop souvent, par ailleurs, au détriment d'autres protagonistes de l'histoire, tels que Bohort (Nicolas Gabion) ou les toujours réjouissants autant que cassants habitants de Carmélide (les époux Léodagan et Séli, respectivement joués par Lionel Astier et Joëlle Sevilla). Quant au conseil de Lancelot, leurs apparitions aux machicoulis du château de Kaamelott (que l'on aperçoit enfin dans son entier) sont de vrais moments d'amusement, même si on n'aurait pas craché sur un brin plus de fions envoyés par l'indispensable Roi Loth (François Rollin) .

Fans, soyez prévenus, vous ne retrouverez pas tous vos personnages favoris dans ce premier volet, et certains n'apparaîtront qu'au détour d'une scénette rigolote, ou n'occuperont pas de rôle prépondérant dans l'intrigue – sans d'ailleurs être proprement réintroduits aux profanes, qui seront largement paumés s'ils ne sont pas à jour dans les événements de la saga télévisuelle. Ces absences s'expliquent relativement aisément au vu du nombre colossal de personnages établis au cours de la série, dont certains auront de toute façon l'occasion de briller dans les deux films suivants (si tout se passe comme nous l'espérons pour ce premier film). Si chacun d'entre eux aurait pu être le sujet d'un sketch ou d'une boutade, Alexandre Astier n'entend pas faire de fan-service facile avec son film et ne met en place que ce qui peut avoir de l'intérêt pour son histoire. Une histoire, en définitive, relativement simple dans ses grandes lignes : un roi revient au pays, doit reprendre son trône et croise au cours de son périple plusieurs anciens camarades qui le pousseront sur le chemin de la rédemption au mieux de leurs faibles capacités.

Avec ces deux-là, difficile de réduire la voilure sur la connerie.

Bien sûr, les dialogues ciselés et les répliques assassines formant le sel de Kaamelott, c'est au gré des échanges verbaux entre les protagonistes que le spectateur se laissera emporter à travers cette aventure aussi rocambolesque que réjouissante, encore que pas sans quelques défauts. Citons entre autres quelques gags tournant à vide, comme les répliques du Roi Burgonde (inégalable Guillaume Briat) qui, en définitive, s'adresse à ses troupes et son armée avec les exactes mêmes termes qu'il sert à Arthur dans la série, ou encore une partie en temps réel d'un jeu traditionnel du Pays de Galles (comme quoi, entre entendre les règles incompréhensibles édictées par Perceval pendant cinq minutes d'une vignette télé et leur application face caméra, la matérialisation de l'absurde ne fonctionne pas nécessairement). Ajoutons-y une sous-intrigue sous forme de flashback sur la jeunesse d'Arthur, au fil rouge difficilement saisissable, même s'il éclaire un pan inédit de l'histoire du personnage nous informant sur la nature même de sa grande moralité (à la manière de ce qu'explorait avec plus de finesse la sixième saison de la série retraçant les origines martiales du héros breton).

De plus, Alexandre Astier profite des 120 minutes que durent Kaamelott - Premier Volet pour imposer dans sa distribution de nombreux nouveaux visages, dont une grande partie de sa famille et de ses enfants, parfois fort intelligemment (on songe forcément aux filles de Karadoc de Vannes), et d'autres fois avec un brin de gratuité ou de maladresse (les "frères" et "fils de" poussent comme des champignons dans l'histoire et sans presque aucune réelle justification, alors qu'un clampin lambda aurait pu déclamer telle ou telle réplique). Façon d'asseoir une future génération de chevaliers potentiels pour la suite des aventures d'Arthur, qui risque de s'entourer de nouveaux imbéciles pour la quête du Graal en devenir. Sans oublier toutefois la présence incongrue mais hautement efficace au casting du chanteur et comédien Sting, déclamant dans un impeccable français les répliques d'un chef Saxon charismatique en diable.

Sting dans Kaamelott. Qui aurait pu le croire ?

Ajoutons à cela que le film est tout simplement beau. La photo et les extérieurs grandioses le disputent aux plans typiques de la série (scène de baignoire, rangées de badauds, grandes tirades en plan séquence), les costumes épousent l'évolution physique des comédiens et comédiennes, respirant l'authenticité (même la très étrange défroque serpentine de Lancelot, déjà beaucoup décriée, met en évidence la rigidité maladive dont le personnage est prisonnier), et même si les scènes de combats sont rares, on suit les périples et marches forcées de nos héros sur cette terre (ou sous terre) sans s'ennuyer une seconde, depuis son texte d'introduction très emprunté à Star Wars (une des influences majeures d'Alexandre Astier) jusqu'à un inévitable affrontement final peut-être un peu trop vite expédié, sans que les velléités de son auteur ne soient passées sous silence (l'amour immodéré du réalisateur pour la musique aura son rôle à jouer). Reste une réalisation un peu trop dans les clous et un rythme pas très bien équilibré entre les divers rebondissements et événements, comme s'il manquait des bouts de film ou que le montage avait viré au cut sauvage par endroits. Mais le souffle de l'aventure est tout de même bien là.

Le risque était grand pour ce Kaamelott - Premier Volet. Car l'attente a tant creusé les espoirs de tout un chacun qu'il était fort possible que l'on ressorte perplexe, sinon déçu de l'exercice, d'autant que les deux dernières saisons du show, passées sur un format de moyens métrages au ton bien plus "sérieux" que les vignettes centrées sur la déconne, en avaient laissé quelques-uns sur le carreau. Et si une bonne connaissance de la série reste un acquis quasiment obligatoire pour apprécier le spectacle (rappelons que Kaamelott possède un ton, une narration et plusieurs degrés d'humour très spécifiques qui peuvent en rebuter plus d'un), il faut garder à l'esprit qu'Alexandre Astier parvient ici à exécuter un tour de force, un heureux événement qui pourrait contribuer à modifier le paysage audiovisuel français dans son entier et sans que son auteur ait eu à se trahir.

Le film possède le pouvoir de divertir autant qu'il nous emporte, ramenant avec efficacité sur le devant des grands écrans l'un des plus important mythes fondateurs européens qui, espérons-le, pourra être savouré en dehors de son cercle d'initiés.

Qu'il vous fasse rire ou pas, ce premier volet de Kaamelott pourrait bien être le Graal du cinéma français. Et au-delà de l'intense plaisir qu'il nous a procuré, c'est bien tout le mal qu'on lui souhaite.

Kaamelott - Premier Volet, actuellement au cinéma.

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