Né en 1979, à  Martigues, Julien Hugonnard-Bert est, depuis quelques années, rouennais d’adoption. Si Julien a toujours été fan de comic books, il ne se destinait pas à en faire profession. C’est une rencontre inspirante qui le décidera à passer le pas. Et bien lui en a pris. Après des débuts chez Marvel UK/Panini, où il se frotte à des personnages comme Iron Man, Ghost Rider, Doctor Strange ou Silver Surfer, son travail traversera l’Atlantique. Le « French inker » se distinguera notamment en embellissant les planches de Stéphane  Roux et Stephane Créty sur Star Wars – Agent of the Empire (Dark Horse, 2011) et celles de Bruno Redondo dans Injustice – Gods Among Us : Year Two (DC Comics, 2014). Il a également officié sur la série Masqué (Delcourt, 2012) de Serge Lehman et de nouveau Stéphane Créty, toujours comme encreur, une rareté sur le marché français. Julien est également dessinateur,  il a illustré quelques albums régionaux ainsi que le dixième numéro du Garde Républicain de Thierry Mornet. Il fait également de l’illustration commerciale et enseigne le dessin. Régulièrement,  il propose, par voie de financement participative, une collection d’artbooks, Girls, Gods and Monsters, dont la septième occurrence est d’ailleurs en cours. Nous en avons profité pour soumettre Julien à la question. Il nous parle de ses débuts,  du boulot d’encreur et de ses projets.

Julien Hugonnard-Bert (Stephanie Peron/Paris-Normandie, 2016)

Peux-tu nous raconter comment tu as découvert la BD et les comic books en particulier ?

J’ai toujours été entouré de livres à la maison. Mon père avait en permanence un livre posé sur la table à manger à côté de sa serviette pliée. Je te laisse imaginer que les bibliothèques étaient pleines mais… Il n’y avait pas de BD. Alors enfant, j’ai eu droit aux classiques Tintin, Lucky Luke ou Astérix. La base, quoi. Mais sans plus. Le déclic est vraiment venu autour de mes dix ans. Le Batman de Tim Burton sortait et je me suis pris la Batmania de plein fouet. Mes parents, toujours eux, étaient abonnés à France Loisirs et il fallait impérativement commander un livre tous les trimestres. À ce moment-là, Year One (titré Vengeance Oblige en France) était mis en avant. Pour me faire plaisir, c’est cette BD qui a été prise. Mais à 10 ans, lire du Frank Miller n’est pas vraiment indiqué ! Malgré tout, même si je savais que ce n’était pas fait pour moi, je sentais qu’il y avait un monde vaste dans les comic books ! Ensuite, c’est la pente fatale : Strange, Spécial Strange, Conan… C’est avec eux que j’ai fait ma culture comics et BD et aussi que j’ai appris à dessiner en copiant Texeira sur Ghost Rider, McFarlane sur Spider-Man, Jim Lee sur X-Men, John Buscema sur Conan… C’était une chouette période !

Couverture de Vengeance Oblige par David Mazzucchelli (France Loisirs, 1989)

Quand et comment as-tu décider de devenir professionnel dans ce domaine ?

J’ai commencé ma vie professionnelle par un diplôme d’ingénieur en conception mécanique et ai joué à l’ingénieur pendant cinq ans. Mais je n’étais pas très emballé par cette vie. Alors après avoir été dégagé d’une PME qui avait des difficultés financières, j’ai choisi de prendre le temps de réfléchir à ce que j’allais faire. La rencontre avec Doug Wheatley (Star Wars) fut déterminante. Ma compagne et lui avaient comploté pour m’inciter à tenter ma chance dans le monde de la BD et du comics en particulier.

Peux-tu nous parler plus avant de ta rencontre avec  Doug Wheatley ?

Ma rencontre avec Doug Wheatley a eu lieu autour de 1998. Il avait travaillé sur un Incredible Hulk & Submariner Annual et j’avais été épaté par son trait, par ses planches où Banner se transformait… Franchement, on sentait qu’il était au-dessus du tout venant de l’époque. En fouillant un peu sur le net, je tombe sur son site avec des planches d’Alien et surtout son email. Je voulais lui acheter un original – j’étais déjà collectionneur de planches. J’avoue ne plus me souvenir pourquoi ça ne s’est pas fait, mais il était étonné d’être lu en France ! Alors on a échangé assez longuement, il s’intéressait à ce que je faisais et me donnait des conseils. Je n’avais que 20 ans et c’était très formateur.
Notre rencontre physique eut lieu en 2008 alors qu’il venait passer une semaine à Paris (ou plutôt au musée du Louvre) pour croquer et apprendre des maîtres de la Renaissance. À ce moment-là, je venais de terminer ma carrière d’ingénieur et songeais à mon avenir professionnel. Je me souviendrai toujours d’une séance de dessin d’une statue antique – il m’avait donné plein de conseils et il m’a poussé à me reconvertir dans le dessin et les comics en particulier ! Je lui dois beaucoup !

Couverture d’Incredible Hulk/Sub-Mariner Annual ’98 par Doug Wheatley (Marvel Comics, 1998)

Tu t’es fait remarquer comme encreur, qui est une position peu reconnue dans la BD francophone, mais qui a été, pendant longtemps, bien intégré dans le fil de production de la BD américaine. Comment as-tu aborder cette pratique si peu valoriser par chez nous ?

C’était une évidence. Dessiner a toujours été une passion pour moi et lors d’un bref passage à Tours, j’ai fait la connaissance d’Eric Turalo Dérian et Johann Ullcer Leroux qui travaillaient ensemble dans un atelier BD de la ville. Je leur avais montré mes dessins et s’ils trouvaient que ce n’était pas si pire, mon encrage gâchait tout. Ça me gonflait de repasser mes traits. Ils m’ont alors encouragé à investir dans un pinceau ou une plume et à m’appliquer. Et ça a tellement marché que je ne bâclais plus mes encrages mais mes crayonnés ! Depuis je préfère encrer plutôt que dessiner.

Le métier d’encreur tend pourtant à disparaître (cf. notre interview de Philippe Cordier). C’est quelque chose que tu regrettes ou c’est une occasion pour toi de te diversifier ?

Dans mon cas particulier, c’est une occasion de me diversifier et mon nouveau métier est passionnant : je fais de la BD, des illustrations pour des clients aussi divers que des fans de comics ou Renault, je désigne des mugs, je donne des cours… Chaque jour est différent, c’est à chaque fois un nouveau challenge.
Auparavant, j’imprimais un crayonné le matin, je l’encrais, le scannais le soir et ça recommençait le lendemain. J’avais la chance de jouer avec des personnages mythiques comme Darth Vader ou Superman, une bonne paie… Et sincèrement, j’aurais continué ainsi si ça n’avait tenu qu’à moi, ne serait-ce que par confort. Mais c’est la vie, la reconversion n’a pas été toujours évidente et au final, j’en suis ravi. J’avais sans doute besoin d’un coup de pied au cul pour avancer.
Toutefois, je regrette sincèrement que le bel encrage disparaisse. Car si les dessinateurs peuvent fournir un rendu encré à leurs éditeurs avec des logiciels comme Photoshop ou Clip Studio Paint, ça ne veut pas dire qu’ils savent tous encrer, loin de là (même si certains sont excellents comme Sean Murphy par exemple) ! C’est un art à part entière et il se perd.

 

Julien a apporté sa touche aux personnages mythiques de la saga de Georges Lucas. Extrait de Star Wars – Agent of the Empire #3 par Stéphane Créty et Julien Hugonnard-Bert (Dark Horse, 2012).

Tu as réussi à percer autant sur le marché américain que français. Quelles différences as-tu pu constater entre les deux façons de faire de la BD ?

Je ne vais pas me faire des amis… Disons que d’un côté, on a des artistes et de l’autre des professionnels. Aux USA, on n’attend pas l’inspiration en haut de la falaise, on tombe les pages car entre la qualité et le délai, l’éditeur choisira TOUJOURS le délai (mais si la qualité n’est pas là, il ne refera pas appel à toi). De par la précarité des auteurs en France, cette distinction a tendance à s’estomper, mais elle traîné encore un peu dans les esprits de certains anciens. En fait, je dirais que la principale différence se trouve chez l’éditeur qui est un véritable métier là-bas. En France, ce sont parfois des scénaristes qui ont une seconde casquette, c’est beaucoup plus amateur et ça se ressent.

Tu as évoqué certaines de tes  influences, mais comment définirais-tu ton style ? En tant que dessinateur et en tant qu’encreur ? Te revendiques-tu d’une école ?

C’est très difficile à dire quand on a le nez sur sa planche. Je dirais que j’ai un style réaliste… Plus ou moins en tout cas car les proportions sont quand même exagérées au niveau des muscles ou des poitrines, par exemple…
En fait, je rêve d’être Alex Toth, David Mazzucchelli, Chris Samnee… Chaque ligne est juste, il y a des ambiances, du mouvement, des émotions… mais une fois sur ma planche, j’essaie d’être Gary Frank et j’adore Gary Frank, mais est-il nécessaire de dessiner chaque couture d’un costume, franchement ? Toujours est-il qu’il m’est très difficile de simplifier mon trait mais j’y travaille et crois-moi c’est un combat permanent !
En tant qu’encreur, je me considère assistant ou au service du dessinateur. Si j’aime énormément ce que font Bill Sienkiewicz ou Kevin Nowlan lorsqu’ils encrent d’autres personnes, je trouve qu’ils « bouffent » trop le dessin et qu’au final on ne retrouve plus le dessinateur sous leur encrage. Le résultat est superbe mais ce n’est pas ma conception de l’encreur. J’ai l’habitude de dire qu’un encreur doit dessiner le dessin d’un autre avec sa propre main et dans cette philosophie des gens comme Drew Geraci ou Mark Farmer sont des références. Humble mais tellement efficace. Ils mettent leurs plus belles lignes au service de l’histoire. On s’en rend compte quand les dessinateurs avec qui ils travaillent sont associés avec d’autres personnes.
Tiens, je parlais de Bill Sienkiewicz… Si un jour je devais avoir un talent, j’aimerais bien que ce soit le sien !

La maîtrise de Bill Sienkiewicz inspire Julien Hugonnard-Bert. Extrait de New Mutants #18 par Bill Sienkiewicz (Marvel Comics, 1984).

Tu es un porteur régulier de projets sur les plates-formes de financement participatif, qui ont permis de faire naître plusieurs de tes artbooks. Qu’est-ce que t’apporte ce genre de campagne ? Et y vois-tu malgré tout des inconvénients ?

Le crowdfunding m’offre de la liberté. Je gagne plus d’argent en finançant ce genre de projets qu’en encrant un tome entier de BD comme Masqué. Cet argent ne m’offre pas une piscine ou une Porsche mais il m’offre du temps et ce temps est mis à profit pour créer des projets personnels comme Apollo and the Shades. Ce sont des projets que je fais sans maison d’édition (mais avec une éditrice quand même, Marie-Paule Noël), il faut donc que trouver le financement ailleurs.
Par contre, on n’a plus les ressources de la maison d’édition à sa disposition, il faut faire soi-même la maquette du livre, la communication lors de la campagne, les envois… Ce n’est pas le métier de base d’un auteur, il faut apprendre tout cela sur le tas, mais on a la main sur tout le processus ! Et puis rien n’empêche de déléguer certaines tâches. Franchement, j’ai beau chercher, je ne vois pas beaucoup d’inconvénients au financement participatif.

Parles-nous de ton projet Apollo and the Shades. Comment est-il naît et quel est son avenir ?

Nous sommes à New York en 1973. Apollo, chanteur de glam rock adulé et leader du groupe Apollo and the Shades, décide de mettre un terme à sa carrière lors une série de concerts au Madison Square Garden. Dans son sillage, des fans, des groupies et des meurtres. Sex & Blood & Rock & Roll !
C’est une histoire en cinq chapitres soit une centaine de pages que j’écris, dessine, encre et mets en couleurs tout seul. Comme tu l’as compris, ma culture vient du comic book, cette BD aura donc ce format. Mais elle vient aussi de mon amour pour la musique et le rock en particulier (je travaille d’ailleurs sur une série de portraits d’icônes du rock en parallèle à tout cela).
L’idée de mettre en scène des groupies dans une BD vient de ma rencontre avec de véritables groupies après un concert, lorsque j’étais dans les loges avec un ami alors guitariste des Guns N Roses, Bumblefoot. C’était en 2006, il me semble. Mais les premières ébauches de scénario datent de 2013.
Avec cette campagne de crowdfunding, j’initie un mouvement et je propose un comic book preview présentant plus ou moins le premier chapitre. C’est en quelque sorte un test pour voir l’accueil qui est fait à Apollo and the Shades. J’espère pouvoir le sortir vers la fin 2021. Mais depuis le temps que je travaille dessus, on n’est plus à un ou deux ans près.

Enfin, question rituelle de Superpouvoir.com : Si tu avais justement un super-pouvoir, quel serait-il ?

C’est tellement dur comme question. Sans doute quelque chose qui a à voir avec le temps. Arrêter le temps, revenir en arrière… Ce serait bien pratique quand même !

Merci pour tes réponses, Julien, ainsi que pour les extraits de ton futur album !

La campagne de financement participatif de Girls, Gods and Monsters vol.7 est toujours active sur Ulule.

 

Grâce à sa campagne Ulule, Julien va pouvoir faire naître et même colorisé Apollo and the Shades.

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