Philippe Cordier est ce qu’on appelle un amateur éclairé qui s’intéresse aux dessinateurs et aux encreurs de comic-books depuis de nombreuses années. Il est un collaborateur régulier de la revue Scarce où il tient la rubrique « Point d’encrage », dans laquelle il analyse l’influence des encreurs sur les dessins. Depuis 2008, il tient le blog Phil & Co… Mix où il partage ses goûts très sûrs. Grand fan de John Romita Jr, il a publié à compte d’auteurs, Storyteller, un livre où il proposait à l’œil sagace les crayonnés du mythique dessinateur de Spider-Man, Daredevil et Iron Man. Ces jours-ci, il nous propose un nouvel opus, Storytellers, où cette fois, Romita Jr amène ses copains encreurs, dont surtout l’incontournable Klaus Janson. Nous sommes allés à la rencontre de Philippe pour parler de Romita Jr, Janson, d’encrage et de nouvelles technologies.

Peux-tu nous parler de Storytellers ? Qu’est-ce qu’on pourra y trouver ?

C’est une suite qui n’est pas une suite.

Je m’explique. J’ai énormément de matos sur Romita Jr en terme de crayonnés et/ou encrages… Et je trouve couillon (et égoïste) de ne pas en faire profiter les fans du monsieur. Donc, depuis de nombreuses années, j’en place de-ci de-là, dans Scarce essentiellement (surtout dans un gros dossier consacré à cet artiste en… 2002 [Scarce 61]), puis dans des petits magazines que j’ai pu commettre. En 2017, j’ai décidé de sauter le pas en compilant beaucoup de pages crayonnées de JRjr, sur un gros pavé, en restant dans le fanzinat pur et dur. Trois cent pages couvrant la majorité de sa carrière, une somme parue en janvier 2018 et vite disparue (150 exemplaires, ça part vite). Du coup, j’ai réfléchi à un moyen de faire un autre volume sans me répéter, axé sur le crayonné ET l’encrage. J’ai commencé à rechercher les documents dont je n’avais pas déjà des repro chez moi, c’est-à-dire des exemples d’encrage de pas mal de ses encreurs passés, avant de décider de faire le gros du volume sur celui qui est son meilleur encreur sur la durée (à mes yeux), Klaus Janson. Coup de bol, j’avais là encore des tonnes de matos ! Il y a donc une grosse intro d’environ 60 pages sur les « autres encreurs », puis près de 250 pages de vis-à-vis crayonnés de Romita Jr/encrage de Janson, plus quelques textes (peu) et un step by step que m’a envoyé Klaus Janson juste pour le bouquin

Donc au final, ça fait une intégrale « dans la cuisine de JRjr » en 2 kgs pour 2 volumes. Le deux ne nécessite pas du tout d’avoir le un au fait.

Storyteller sans S, le premier opus de Phillipe Cordier sur John Romita Jr.

Comment en es-tu venu à t’intéresser au travail de John Romita Jr ?

J’ai survolé ses Iron Man dans Strange (qui était plus du [Bob] Layton que du Romita Jr). Je trouvais, toujours dans Strange, ses Spidey très sympas mais sous influence (paternelle). Devant ses X-Men (ah, on vire sur Spécial Strange), je passais un bon moment, mais voilà…sans plus.

Avec l’arrivée (en v.o en 1988, puis en v.f) de son Daredevil, je me suis pris une claque monumentale, bien aidé par la fantastique [Ann] Nocenti au scénar et le génie [Al] Williamson à l’encrage. Depuis, je suis accro, et je l’ai toujours suivi, ajoutant au plaisir du dessin celui de suivre, de près, une vraie évolution dans la durée. Une rencontre à Lyon en 98 et une correspondance mail régulière depuis ont cimenté le tout.

Malgré l’omniprésence de Bob Layton, qui signe ici cette couverture de Strange 159 (une rareté à cette époque de couvertures peintes),
John Romita Jr a durablement marqué les lecteurs d’Iron Man (ComicsVF).

Justement, comment construit-on une telle relation de confiance avec un dessinateur de l’envergure de Romita Jr, qui vit qui plus est de l’autre côté de l’Atlantique ?

Déjà en correspondant, par mail, assez régulièrement. Et il ne s’agit pas d’axer sur « l’envergure de »… Bien sûr que, de temps en temps, je réalise à qui je « parle » et l’importance qu’il a pu avoir (et a encore), avec son dessin, pour moi. Mais c’est un homme comme les autres, qui évoque les sujets que nous évoquons tous, et avec le temps, je discute juste avec un copain, qui se trouve être l’un de ceux que j’admire depuis 30 ans et quelques. De ce fait, je ne suis pas dans la demande permanente, mais dans de vrais échanges. Et bien sûr, je garde « off » ce qui peut être dit « off », condition ultime de la confiance que tu évoques.

Le travail de Phillipe Cordier permet de rendre accessible les planches crayonnées de Romita Jr (DC Comics/Phil & Co… Mix).

Quels sont, pour toi, les grandes œuvres de Romita Jr ?

C’est simple, je sors du lot Daredevil avec Nocenti/Williamson en tant que série continue, et le Daredevil Man Without Fear avec [Frank] Miller (et Williamson), puis le Punisher qui, aussi bourrine que l’approche [du scénariste Chuck] Dixon puisse être, colle au perso et en représente la quintessence, avec un duo JRjr/Janson au sommet. Et enfin, je place le vrai travail de Romita Jr sur Iron Man juste après. [John] Byrne lui laisse tout découper, ne fournissant qu’un vague synopsis, et [Bob] Wiacek assure à l’encrage. D’autres boulots furent bons, voire très bons (sur plus de 40 ans, le choix est énorme), mais pour moi, ces 3 persos ont eu droit au meilleur du dessinateur, même s’il est surtout associé, comme son père, à Spidey.

Extrait de Daredevil #265 par Ann Nocenti, JRjr et Al Williamson (Marvel Comics/Phil & Co… Mix)

Qu’est-ce qui fait la spécificité du duo Romita Jr/Janson ?

Parler des duos de légende, puisque les spécificités sont proches, prendrait des heures (il faudrait en faire un livre) : Adams/Palmer, Byrne/Austin, Swan/Anderson, Davis/ Farmer…À chaque fois, il est quasi impossible de dire, où commence l’un et où arrive l’autre. Ils sont en osmose. Janson (tiens, faudrait un autre livre sur lui) a formé l’une des meilleures équipes possibles avec Miller. Là c’est quasi pareil, mais sur 30 ans. Il sait ce que JRjr veut, ce qu’il sous entend dans son crayonné. Il lui simplifie la tache, lui évitant de trop en « dire ». Il garde le trait, ne change pas les formes, les masses, il va juste ajouter sa patte, sa « graisse », ses jeux de plumes/pinceaux, accentuant la force et la puissance du trait. Williamson adoucissait un Romita Jr encore un peu dans l’ombre du père, Janson booste un Romita Jr dans les pas de [Jack] Kirby. Il s’agit, bien sûr, d’un raccourci, car, sur des décennies de travail en commun, il y a eu des boulots plus rapides, de la part de l’un ou de l’autre, des cas de « sauvetage » de pages par l’encreur, ou au contraire de planches trop vite traitées, mais en gros c’est ça, à mon avis.

La puissance kirbyenne du duo Romita Jr/Janson (Marvel Comics/Phil & Co… Mix)

Avec les nouvelles technologies numériques, la qualité d’impression a énormément augmenté. Beaucoup de dessinateurs travaillent sur tablette graphique et les coloristes font de plus en plus office de finisseurs. La fonction d’encreur est-elle vouée à disparaître ?

Je ne l’espère pas. Parfois j’en ai peur, surtout quand je vois la primauté que prend le coloriste. Il y en a de bons, mais beaucoup veulent juste tirer la couv à eux, montrer qu’il peuvent faire des effets. Pouvoir et devoir, c’est différent. S’ils avaient une approche plus respectueuse, un but qui serait plus d’aller dans le sens de la page, dans le sens du dessinateur, ce serait moins la cata. Mais je le répète, il y en a de bons, et pour des suiveurs du très pesant Dean White, il y a aussi des artistes de haut vol comme Dave Stewart, et de bons coloristes comme [Nolan] Woodard, [Javier] Rodriguez et autres [Muntsa] Vicente qui ne tirent pas le comics à eux. Bref, je m’égare et je disais que parfois j’ai peur de cette disparition… et puis je vois qu’il y a encore de bons encreurs, même s’il sont de plus en plus de bons techniciens plus que de bons artistes,. Et je vois surtout que bien des dessinateurs qui bossent en digital font en sorte de se rapprocher le plus possible de l’encrage manuel en terme de rendu, allant jusqu’à créer des outils copiant le pinceau ou la plume. Ca signifie donc que cet art, qui n’a plus l’impérieuse nécessité d’antan (la repro) est toujours vivant, sous une forme ou une autre.

Comparatif couv crayonné de JRjr et couv colorisé par Dean White. Couverture de Batman Dark Knight III The Master Race #1 (DC DC Comics/Phil & Co… Mix)

Est-ce qu’il a des talents récents -dessinateurs ou encreurs- qui te paraissent relever de cet héritage ?

Si tu parles de l’héritage de « l’art de l’encrage », oui, je vois plein de dessinateur qui sont très bons à l’encrage, comme Sean Murphy, Eric Canete, Chris Samnee et pas mal d’autres qui, à l’évidence, accordent beaucoup d’importance à ce rendu final. Côté encreurs récents, qui ne font « que » encrer, je suis trop largué. Je ne suis guère cet aspect là, ayant juste constaté qu’ils sont globalement plus techniciens que « finisseurs ». Ce qui m’amène à dire que si on parle d’héritage des grands encreurs comme Janson, Palmer, Giordano, des gars qui finiraient le dessin en encrant, apportant plus qu’une mise au net, je n’en vois pas. Mais encore une fois je ne suis pas assez la production actuelle. Je pense aussi que le fait que l’industrie des « deux gros « (Marvel, DC) incite aux crayonnés très finis, induit forcément une mutation de cet art de l’encrage.

L’art de l’encrage dans toute sa splendeur. Extrait de Black Panther #1 par Romita Jr et Janson (Marvel/Phil & Co… Mix)

À quels autres dessinateurs aimerais-tu consacrer des livres comme Storytellers ?

Tellement. Tous ceux dont j’aimerais voir les crayonnés, et des encrages (par eux même, ou pas) à côté, pour me pencher sur leur technique et l’apport de l’un ou de l’autre. Miller, [Mike] Mignola, [Mike] Zeck, Lee Weeks, Adams (Neal et Art), [Rick] Leonardi, Samnee

Mais ça ne se fera pas car je n’ai pas de matériel à montrer.

Seule piste : mon souhait de faire, avant la retraite, un truc sur Klaus Janson (dessinateur ET encreur) Soit, comme pour les JRjr, dans mon coin, soit plus pro avec un éditeur… On verra bien.

Exclusivité de Storytellers : un « pas à
pas » fourni par Klaus Janson de cette couverture de Superman (2011) #39 ( DC Comics/Phil & Co… Mix)

Question rituel de notre site : si tu avais un super-pouvoir, quel serait-il ?

J’aimerais en cumuler deux : voler et l’invisibilité ! L’ensemble doit être détonnant

Si c’est juste un, alors voler parce que je n’ai jamais rêvé que je volais et ceux qui l’ont fait sont extatiques

Enfin, s’il fallait piquer le package complet d’un héros (oui je sais, je fais mes propres questions) ce serait ce bon vieux Spidey.

Merci beaucoup pour tes réponses,  Philippe. 

John Romita Jr & Klaus Janson : Storytellers est disponible chez l’auteur au prix de 35 € (+ frais de port). Pour toute commande ou demande d’infos : [email protected]

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