Le 3 avril dernier,  nous avions la tristesse de vous annoncer le décès du dessinateur Juan Giménez. Revenons un instant sur la carrière de ce grand illustrateur argentin.

Juan Antonio Giménez López est né le 16 novembre 1943 dans la ville de Mendoza en Argentine. Féru de cinéma,  il s’intéresse peu à la BD dans ses jeunes années. Cependant, l’Argentine est alors une nation très dynamique dans le domaine, avec des artistes comme Alberto Breccia, Hugo Pratt ou Francisco Solano López. Par l’entremise d’amis, il découvre les revues populaires de l’époque comme Misterix et se met à  dessiner. À 15 ans, il fait la connaissance de Victor Hugo Arias, dessinateur italien qui collabore justement à Misterix. Arias le prend sous son aile et lui apprend les ficelles du métier. Le professeur, qui dessine également de nombreuses bandes de guerre pour les Anglais, profite en contrepartie de la facilité de son assistant à dessiner le matériel technique. Grâce à Arias, Giménez  participe durant un an à la revue Fuego. Cependant, en Argentine, la situation politique est agitée depuis la destitution de Juan Péron en 1955. Un nouveau coup d’état militaire provoque le retour de nombreux artistes européens vers leur continent d’origine, Arias y compris. Privé de son mentor, Giménez décide de faire plaisir à son père et entame des études de design industrielle. Après son service militaire, il trouve du travail dans la publicité et dans l’animation.

Juan Giménez

En 1973, Giménez retrouve à  la fois le goût de la BD et son maître Victor Hugo Arias. Il lui propose une courte histoire qui impressionne tant Arias que celui-ci va le recommander à la revue Skorpio, publiée par les éditions Record. Giménez va alors commencer une carrière au sein de grandes maisons d’éditions d’Argentine comme Record donc, ou Colomba. Il travaille alors fréquemment avec le scénariste Ricardo Barreiro avec qui il créé, pour Skorpio, « As de Pique« , une série d’aviation racontant les aventures d’un bombardier américain durant la Seconde Guerre Mondiale.

Avec « As de Pique », Giménez démontre une nouvelle fois son habilité avec tout ce qui relève de la mécanique. Extrait de Skorpio #52 (Record, 1979)

Avec le succès d' »As de Pique« , Barreiro et Giménez décident de tenter leur chance en Europe à la fin des années 70. Giménez atterrit en Italie, mais c’est en France que Barreiro et lui vendent leur projet suivant, L’Étoile Noire chez Glénat, un récit de science-fiction inspiré par le succès de Star Wars et par le style Métal Hurlant. Giménez va d’ailleurs participer à l’élaboration d’un segment du film Heavy Metal de Gerald Potterton, « Harry Canyon« , où il peut mettre en pratique son expérience argentine de l’animation.

Image d' »Harry Canyon« , segment d’Heavy Metal dans lequel Giménez développe graphiquement une New York futuriste.(Heavy Metal, 1981)

Finalement, il s’installe en Espagne où il trouve un accueil à sa convenance. Une partie de ses anciens travaux argentins est compilé dans Factor límite (Antonio Sanromán, 1981) et L’Étoile Noire est publiée en feuilleton – et avec succès – dans la revue 1984. C’est à cette époque qu’il prend confiance en son talent : il commence à écrire ses propres histoires et choisit l’aquarelle comme technique mise en couleurs. Dans 1984, il créé « Cuestión de tiempo » (traduit et collecté dans Mutante et Titania, Albin Michel/Spécial USA, 1985 & 1987). Pour Zona 84 du même éditeur Josep Toutain, il anime « Basura » (Gangrène, Comics USA,1987), avec le scénariste Carlos Trillo. Chez Toutain, il remplira ainsi les sommaires (souvent avec Barreiro) de diverses revues avec des histoires courtes qui seront ensuite compilées dans des albums, comme El extraño juicio a Roy Ely (Toutain, 1984) ou Juego eterno (Toutain, 1987). Toutain, extrêmement agressif dans ses démarchages, parvient à imposer ses poulains sur le marché américain et Giménez voit ainsi son nom fleurir les pages de la revue Heavy Metal, au grand dam, à l’époque, de Jean-Pierre Dionnet

Au début des années 80, l’aquarelle devient la technique de prédilection de Giménez. Extrait de « La Princesa Dormida » dans Zona 84 #1 par Lorenzo Diaz et Giménez (Toutain, 1984)

Pour une anthologie consacrée aux droits de l’homme, publiée par Ikusager Ediciones et dans laquelle il figure aux côtés de Will Eisner, Milo Manara et Alberto Breccia, il illustre l’article 13 sur la libre circulation des individus (Les droits de l’homme, Magic Strip, 1989). Il travaille également pour d’autres revues européennes comme Métal Hurlant en France ou Lanciostory en Italie où il illustre « Ciudad« , de nouveau avec  le scénariste Ricardo Barreiro. Dans L’Eternauta, toujours pour le marché italien, il créé « Leo Roa », un journaliste du futur (Dargaud et les Humanoïdes Associés, 1989-1990) et « Il Quarto Portere » (Le Quatrième Pouvoir t.1,  Dargaud, 1989).

L’architecture fait parti des points forts du dessin réaliste de Giménez. Extrait de « Ciudad: Diluvio » par Ricardo Barreiro et Giménez dans Ilustración + Comix Internacional #25 (Toutain, 1982)

Gimenez s’imposera également sur le marché français avec Le regard de l’Apocalypse (Bagheera, 1991), scénarisé par Roberto Dal Pra’, mais surtout avec la série qui fera sa renommée, La Caste des Métabarons (Humanoïdes Associés, 1992-2003). Avec le scénariste Alejandro Jodorowsky, il retrace, en huit tomes et un hors-série, la lignée des Métabarons, ces guerriers ultimes et sans pitié issus de L’Incal. Une fresque de SF folle et gigantesque à laquelle Giménez prête son style à la fois réaliste et puissant.

La Caste des Métabarons ou le space-opera grandiloquent qui fera la réputation du dessinateur. Extrait de La Caste des Métabarons t.3: Aghnar le Bisaïeul de Jodorowsky et Giménez (Les Humanoïdes Associés, 1995)

Si Giménez travaillera sur cette série à succès durant une décennie, il deviendra également un illustrateur renommé (pour des couvertures, des storyboards, des jeux de rôles) dont les travaux seront reproduits dans des artbooks comme Arkhanes (La Sirène, 1994), Overload (Soleil, 1999) ou encore L’univers de Juan Giménez (La Sirène,  2002). Il est également exposé à travers le monde, notamment au Centre Georges Pompidou. Une fierté pour celui qui aime arpenter les musées pour voir les tableaux de Rembrandt, David ou encore Rockwell,  ses influences. À la fin de La Caste des Métabarons,  l’artiste va reprendre et achever Le Quatrième Pouvoir (Les Humanoïdes Associés,  2004-2008). Il entamera de nouvelles séries comme La dernière vie (Le Lombard, 2011), Moi, Dragon (Glénat, 2015) ou Segments avec le scénariste Richard Malka (Glénat, 2011-2014). Ces dernières années,  il produisait moins. Un bras cassé et une longue rééducation l’avaient éloigné de sa table à dessins. La fin de l’année 2019 l’avait tout de même vu exposer ses œuvres chez le célèbre galeriste BD, Daniel Maghen.

Malheureusement, en ce début d’année 2020, Juan Giménez a contracté la COVID-19 à Sitgès, en Espagne, où il résidait depuis de nombreuse années. Il est décédé le 2 avril de retour dans sa ville natale de Mendoza, en Argentine. Il laisse une œuvre d’exception,  une vision à la fois ultra-réaliste et visionnaire de la science-fiction picturale.

Sources: ActuaBD, fantasleria, Academia

Couverture de Segments, t.1 par Giménez (Glénat, 2011)

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