Ces derniers jours, nombreux sont les éditeurs US qui se sont lancés dans une politique de sauvetage des librairies spécialisées, à l’exception notable des deux Big Two, Marvel et DC. Mais au fil des confinements, c’est bien toute la filière comics qui se trouve menacée par le COVID-19.

Free Comic Book May ?

La semaine dernière, c’était essentiellement le sort du Free Comic-Book Day qui occupait encore les esprits. Le distributeur Diamond Comic Distributors, grossiste monopolistique de comic-books aux US, avait commencé par suggéré que le Free Comic Book Day deviennent le Free Comic-book MAY en s’étalant sur tout le mois de mai. Il semble que les propriétaires de magasins spécialisés aient opposé une fin de non-recevoir à l’idée. Joe Field, propriétaire de la librairie spécialisée Flying Colors Comics et instigateur du FCBD, a ainsi réagi sur Twitter :

« Pour que ce soit clair pour tout le monde, je n’ai pas été consulté sur cette plus qu’insatisfaisante solution.  Certes, je n’ai pas vraiment mon mot à dire, mais elle n’est juste pas possible pour un certains nombre de raisons. »

De fait, Diamond abandonne vite l’idée et le FCBD est tout simplement repoussé sine die. En parallèle,  Diamond annonce quelques aménagements comme la mise en suspens des lignes de compte des magasins en zones de confinement.

En France aussi, le FCBD est repoussé à plus tard comme l’indique l’affiche de l’événement, signée Stéphanie Lavaud.

La réponse des éditeurs à la situation

Le 18 mars, Eric Stephenson, le directeur de publication d’Image Comics, publiait une lettre ouverte où il exposait ses mesures pour aider également les détaillants. Retournabilité de tous les titres commandables sur les soixante prochains jours (c’est-à-dire renvoi des invendus et remboursement par Image Comics), annulation des parutions non nécessaires (réimpressions et rééditions) et étalement des parutions prochaines pour ne pas noyer un marché qui se réduit de jour en jour. Conscient que, même en étant le troisième éditeur BD du pays, cela ne suffirait pas, il exhortait ses concurrents (et donc principalement Marvel et DC, les deux poids lourds du marché) à faire de même.

Très rapidement,  il sera suivi par de petits éditeurs comme Dynamite, IDW ou Oni Press. Certains, comme Aspen, Aftershock ou Vault Comics, décident même de suspendre leurs parutions prochaines pour un temps indéterminé.

Marvel Entertainment réagit le 20 mars au travers d’un mail de son président Dan Buckley  aux détaillants, mais se contente de leur proposer des rabais plus conséquents qu’à l’habitude.

Alors que la Californie et New York  entrent en confinement, une cinquantaine de boutiques co-signent une lettre ouverte demandant à leurs clients de les soutenir plus que jamais en réservant au plus tôt et en n’hésitant pas à gonfler leurs commandes.« Nous savons que nous demandons beaucoup », écrivent-ils. « Nous croyons cependant en ce médium [les comic-books] et nous croyons dans le rôle important de rassemblement des comic shops. Notre passion est un médium sous-estimé et avoir un endroit où nous pouvons nous rassembler pour l’amour de cet unique et puissant moyen de raconter des histoires est important. Il est important d’avoir un endroit où découvrir de nouveaux univers. Il est important d’avoir un endroit où apprendre l’histoire des comics. Et il est important d’avoir un endroit où se rencontrer, se faire des amis, s’échapper de la réalité quotidienne et même blablater sur des idioties de super-slips. Aidez nous à préserver cet endroit pour pouvoir le retrouver après cette crise. »

Le site Bleeding Cool commence alors à se faire l’écho d’un mot d’ordre des éditeurs envers les auteurs « d’abaisser le crayon », particulièrement chez Valiant. L’idée est de ralentir la production pour étaler les grosses sorties plus tard sur l’année. Il est évident que ce qui aurait dû être des événements vont passer complètement inaperçu dans ce contexte particulier. À l’image de l’occasion ratée de la sortie du film Bloodshot.

Le 23 mars, alors que la liste des états se confinant s’allonge (à l’Illinois, le New Jersey, la Pennsylvanie, l’Oregon, le Connecticut, la Louisiane et le Maryland), Diamond demande aux imprimeurs de ne plus envoyer de nouveaux produits dans leurs entrepôts. Avec des plates-formes fermées à New York, en Californie et en Pennsylvanie, l’entreprise n’est plus en mesure d’absorber les entrées. Concrètement, Diamond UK cesse la distribution de nouveautés le 25 mars et Diamond US à partir du 1et avril. Alors que le mastodonte de la distribution parle déjà de licenciements,  il va se contenter d’écouler ce qui lui reste en stock, mais refuse les comic-books qui devaient sortir des presses dans les semaines à venir.

Des presses qui, de toute façon, ferment également. Un des principaux imprimeurs canadien de comic-books, Transcontinental Printing, qui travaille pour DC EntertainmentImage Comics, Dark Horse ou encore IDW, suspend son activité durant deux semaines minimum alors que les provinces du Québec et de l’Ontario ferment leurs entreprises non essentielles à partir du 24 mars. 1600 personnes se retrouvent ainsi en chômage partiel.

Dans les prochaines semaines donc, peu de chances de trouver de nouveaux comics papier. La crainte des libraires est maintenant que les éditeurs se tournent vers le numérique pour sortir leur production. Un biais qui les priverait de leur ressources et qui pourrait habituer les lecteurs à un format qui jusqu’ici peinait à s’imposer. Dark Horse et Boom! ont d’ores et déjà annoncé qu’ils suspendaient leurs productions autant physiques que numérique afin de les protéger.

Le silence des Big Two

Ce qui frappe cependant, c’est le manque de réponse des deux grands du marché,  Marvel se contentant du strict minimum tandis que le silence de DC est assourdissant. L’absence de Dan Didio, voix forte de la firme, se fait en l’occurrence cruellement sentir. Certains ont préconisé un nouveau cross-over entre Marvel et DC comme solution pour relancer un marché en plein effondrement, mais l’apathie de deux grands en cette période fait croire que les deux Big Two ont bien d’autres chats à fouetter actuellement.

Brian Hibbs, propriétaire de Comix Experience à San Francisco,  prévient cependant :

« Je me SOUVIENDRAI de ceux qui ont supporté les mesures de secours NÉCESSAIRES à nos magasins fermés par le gouvernement ((Image, Boom !, Dynamite, etc) et je me SOUVIENDRAI de ceux qui ne l’ont pas fait (Marvel, DC, Diamond). Nous avons besoin de certaines choses (…) et nous les avons clairement fait savoir dans les forums de l’industrie. Pour l’instant,  tout ce que nous avons eu de certains de nos partenaires, c’est du silence radio (DC), des plans qui n’aide pas réellement (Marvel) et des platitudes. »

Une colère froide à la mesure de l’impact que cette crise sanitaire a sur le tissu commercial de l’industrie. Des magasins ont d’ores et déjà fermé définitivement leurs portes et certains commentateurs n’hésitent pas à avancer le chiffre de 50% de magasins à mettre la clé sous la porte au sortir de l’épidémie, dans un pays où le soutien au petits commerces est quasi inexistant.

Heureusement, quelques initiatives se mettent en place. Le Comic Book Legal Defense Fund (CBLDF) a mis en ligne des outils pour permettre aux libraires de bénéficier de tous les coups de pouce possibles, notamment des prêts à des taux préférentiels proposés par l’administration fédérale. La Book Industry Charitable Foundation (Binc) est une fondation qui se préoccupe de venir en aide aux métiers du livre et qui apporte également son aide aux librairies (généralistes ou spécialisées) actuellement dans la tourmente. Une cagnotte a même été mise en place par le petit studio Mad Cave.

Le 28 mars, DC Comics est finalement sorti de son silence. Dans un court communiqué, assez évasif, l’éditeur établit la retournabilité pour tous ces titres qui sortiront entre le 18 mars et le 24 juin. Car il semble que l’éditeur soit bien décidé à continuer à sortir leurs publications. La firme chercherait notamment des imprimeurs toujours opérationnels et des d’autres moyens de faire parvenir ses comics aux magasins toujours ouverts. « DC est en train d’explorer un modèle à plusieurs distributeurs afin de nous fournir la flexibilité nécessaire durant cette crise et donner de façon régulière de nouveaux contenus à nos lecteurs. » DC compte notamment continuer à distribuer ses Graphic Novels, qui passe par un distributeur généraliste, Penguin Random House, et ne compte pas stopper ses sorties numériques, même si ce ne sera, semble-t-il, qu’une sélection.

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